Article de revue

Terrorismes : voie américaine ou voie espagnole ?

Pages 132 à 134

Citer cet article


  • Fabre, T.
(2005). Terrorismes : voie américaine ou voie espagnole ? La pensée de midi, 16(3), 132-134. https://doi.org/10.3917/lpm.016.0132.

  • Fabre, Thierry.
« Terrorismes : voie américaine ou voie espagnole ? ». La pensée de midi, 2005/3 N° 16, 2005. p.132-134. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2005-3-page-132?lang=fr.

  • FABRE, Thierry,
2005. Terrorismes : voie américaine ou voie espagnole ? La pensée de midi, 2005/3 N° 16, p.132-134. DOI : 10.3917/lpm.016.0132. URL : https://shs.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2005-3-page-132?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lpm.016.0132


Notes

  • [1]
    Paix et guerre entre les nations. (NDA.)
  • [2]
    Voir à ce sujet le récit de deux Marocains pris pour des terroristes et incarcérés à Guantanamo Bay paru dans Courrier international n° 770. (NDA.)

1New York, Madrid, Bagdad, Bali, Charm el Cheikh... et peut être demain Rome, Paris ou Marseille, la liste des villes cibles du terrorisme peut s’allonger sans fin, litanie de la “guerre civile mondiale” que Paul Virilio annonçait dès après les attentats du 11 septembre et qui serait amplifiée par l’intervention américaine en Irak. Désormais, nous sommes malheureusement en plein dedans ! Cette réalité tragique, qui tue aveuglément, est au cœur de nos cités. Il n’y a plus de sanctuaires, la violence est là, dans toute l’intensité de sa propagation.

2Le terrorisme pourtant, comme l’avait bien analysé Raymond Aron, en stratège calme et froid : “Est dite terroriste une action de violence dont les effets psychologiques sont hors de proportion avec les résultats purement physiques.” [1]

3Il faut prêter la plus grande attention à la disproportion de ses conséquences sur des sociétés ouvertes et démocratiques. Une dérive inquiétante est en train de s’instaurer vis-à-vis du respect de l’Etat de droit qu’un discours avant tout sécuritaire veut légitimer. Sous nos yeux, et au nom de la lutte contre le terrorisme, sont créées par des Etats démocratiques des zones de non-droit, où la torture “médicalisée” est pratiquée sans détour [2], où des enlèvements de civils peuvent avoir lieu dans différents aéroports du monde par des agents des services spéciaux, où l’on voit une vieille démocratie telle que la démocratie britannique – où le respect de l’habeas corpus était jusqu’ici une règle infaillible – autoriser ses policiers au “shoot to kill” et remettre en cause le droit de la nationalité… sans parler de la pulsion scopique qui tend à installer des caméras de sécurité partout.

4Dans quelle société allons-nous vivre ? Faut-il se soumettre à ce règne de la peur, qui est en fin de compte la meilleure façon de donner gain de cause au projet des terroristes ?

5Plus qu’une dérive, c’est vers une impasse que se dirigent les sociétés démocratiques si elles ne restent pas des sociétés ouvertes.

6Nulle insouciance dans cette détermination à garder le cap des valeurs qui fondent notre mode de vivre ensemble, bien au contraire. Il s’agit de fermeté. Il s’agit de ne pas faire vaciller les principes qui donnent à la cité démocratique sa raison d’être. Se défendre est indispensable, et prendre des mesures policières, voire militaires, pour faire face à ceux qui veulent mener des attaques terroristes est une nécessité politique de notre temps. Mais il n’est pas uniquement de réponse par la force : c’est de conviction dont il est avant tout question. Que sommes-nous en mesure de proposer ? Quel est notre horizon démocratique pour ce XXIe siècle qui commence dans le bruit et la fureur ?

7C’est une configuration nouvelle des relations entre l’Europe et l’Islam qu’il s’agit d’inventer, car une part décisive de notre avenir va se jouer là.

8Pour certains, ou pour certaines, la messe est dite ! Oriana Fallaci est devenue la porte-drapeau du discours sur l’Europe islamisée, “l’Eurabie” qui se soumet à ce “fascisme vert”. Jadis marginal, porté par les seuls mouvements d’extrême droite et par les tenants du Bloc identitaire, ce discours devient la doxa dans nombre de pays européens. La peur de l’immigré/islamiste infiltré, prêt à passer à l’acte terroriste, est là et bien là.

9Les relations entre l’Europe et l’Islam ne sont plus des relations extérieures, des relations inter-nationales : elles sont devenues des relations intérieures, de sociétés à sociétés, intra-nationales. Ce déplacement dans la forme et dans le mode de relations n’a pas été clairement perçu ; or il change probablement la donne. Une nouvelle configuration relationnelle est en train de naître, qui pour certains, dans le sillage de Samuel Huntington, est l’expression d’un choc Islam-Occident.

10Cette vision binaire et dualiste fait disparaître dans ce face-à-face l’espace de l’entre-deux, ce monde en partage qu’est la Méditerranée. Or il y a justement là une promesse d’avenir, un territoire commun à bâtir, un trait d’union à sceller que le Partenariat euroméditerranéen, lancé voici dix ans à Barcelone, n’a pas su jusqu’ici établir.

11Deux voies se dessinent désormais assez clairement. D’un côté, la voie américaine, que la Grande-Bretagne et d’autres pays européens rejoignent, notamment les pays de l’Europe centrale et orientale nouvellement entrés dans l’Union. Après les attentats du 11 septembre, les Etats-Unis ont en effet décidé d’intervenir militairement en Afghanistan puis en Irak, au nom d’une guerre contre le terrorisme, défini comme l’“axe du mal”. D’un autre côté, la voie espagnole, qui après les attentats du 11 mars à Madrid a décidé de retirer ses troupes d’Irak et de lancer, en lien avec l’ONU, une initiative politique au nom de “l’alliance des civilisations”.

12D’un côté, une nouvelle croisade au nom d’un Occident volontiers considéré comme chrétien et porteur de valeurs “supérieures” de liberté et de démocratie ; de l’autre, le refus d’une réponse uniquement par la force et la recherche d’une possible alliance entre les civilisations, à partir notamment de l’héritage judéo-arabe d’al-Andalus.

13Il appartient à chaque société de définir son mode de réponse au terrorisme. Ces choix, soyons-en sûrs, auront d’immenses répercussions politiques. La peur, le repli, la construction de murs dans nos têtes et bientôt à nos frontières pour faire de l’Europe une forteresse face à son Sud, c’est le choix fait au nom de l’Occident.

14La confiance, le partage des valeurs et des richesses, l’exigence de la réciprocité, la construction de ponts entre les civilisations au nom d’un avenir commun, c’est le choix d’une Europe alliée à la Méditerranée, pour qui l’Islam n’est pas le nouvel ennemi.

15A La pensée de midi, il nous semble préférable de bâtir des ponts plutôt que de rechercher l’illusoire protection de murs qui emprisonnent et qui, comme nous l’apprend l’histoire, sont le plus souvent contournés !

16Voilà un vrai choix politique et sans doute de civilisation.

Description de l'image par IA : Une colline avec des personnes marchant, des lampadaires et un rocher en arrière-plan.
© A. R., Marseille en Août, Amado’s dream, 2005.

Date de mise en ligne : 01/01/2009

https://doi.org/10.3917/lpm.016.0132