Article de revue

Retour vers le futur

Pages 50 à 57

Citer cet article


  • Vergès, E.
(2005). Retour vers le futur. La pensée de midi, 15(2), 50-57. https://doi.org/10.3917/lpm.015.0050.

  • Vergès, Emmanuel.
« Retour vers le futur ». La pensée de midi, 2005/2 N° 15, 2005. p.50-57. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2005-2-page-50?lang=fr.

  • VERGÈS, Emmanuel,
2005. Retour vers le futur. La pensée de midi, 2005/2 N° 15, p.50-57. DOI : 10.3917/lpm.015.0050. URL : https://shs.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2005-2-page-50?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lpm.015.0050


1Dans l’univers de la simulation digitale, la fiction nous rappelle que la « sortie de l’histoire » est un leurre et le dépassement de la mort un fantasme mortiphère

2Le tramway file entre les barres d’immeubles de l’hypercentre qui n’ont pas encore été détruites dans cette ville. Dehors, derrière les murs antibruit, des déclassés, des dézonés, nous regardent passer de leurs balcons. A l’intérieur, rivés sur leurs PDA-vidéo, presque tous les voyageurs regardent les dernières nouvelles du monde. Un monde 24/24 : énième échauffourée à Sarajevo depuis le départ définitif de la SFOR, tension croissante à Téhéran sous la pression des groupes de presse internationaux, manifestations pour « la paix dans le monde aux hommes de bonne volonté » à Washington et dans les capitales occidentales… L’Afrique se meurt et la Chine grandit, tous les matins un peu plus… « Et pour ce qui est des nouvelles de l’art », susurre la présentatrice en me clignant de l’œil – mon attention se focalise d’un degré –, « la nouvelle star du jour est Xtina Spear, qui nous vient de Prague ! Son dernier tube est disponible dès maintenant sur votre PDA pour toute la journée au tarif en vigueur dans votre zone de chalandise. Bonne journée où que vous soyez. » L’écran scintille une milliseconde pour envoyer le teaser de cette Xtina, Danse de pixels haute définition. Et puis le noir, et un message en lettres rouges : « Vous arriverez à votre destination dans deux minutes. Bonne journée, Mr Paul. »

3Paul. Albert Paul. Je suis valideur au sein de la Compagnie, holding multi et transnational de la culture, dans la branche « art, service des œuvres multimédia, bureau des espaces commerciaux de masse pour le secteur 2 ». En gros, je valide des œuvres multimédia proposées par des artistes, c’est-à-dire n’importe qui : vous, moi, eux – bref, toute personne qui crée quelque chose sur n’importe quelle console numérique connectée à n’importe quel serveur d’une zone du monde pour les montrer dans les galeries commerciales de la zone 2 (Europe, Asie). J’ausculte le potentiel de ces œuvres à capter le chaland pour l’amener à reposer quelques instant son esprit dans l’imaginaire des pixels, à le re-rendre disponibles à la (sur)saturation de messages sur son PDA, sur les panneaux publicitaires vidéo, sur la bande-son déversée continuellement par les haut-parleurs… « L’homme moderne a besoin de repos… et pour se reposer, nous lui proposons la dernière œuvre de Scott McCartney, arrière-petit-fils de… » « Et pour rêver, rien de mieux que de s’immerger quelques instants dans le monde sans fin et interactif de PixelGirl, l’otaku nippone à la mode. » Je travaille dans mon bureau pour des contextualiseurs qui mettent ces œuvres dans leur espace de chalandise, puis des technologues qui la produisent, des informateurs qui formatent le discours, des scénarisateurs qui mettent cela en scène et, enfin, pour mon patron, qui regarde les profits effectués après chaque opération. Parce que créer un peu de « temps disponible », c’est créer de l’argent…

Description de l'image par IA : Trois cases de bande dessinée en noir et blanc montrant des personnages en discussion, l'un tenant une canne.
Description de l'image par IA : Débat animé entre personnages en costume spatial.
Art Keller, Dans le réseau, Aucun secret, Mise à vue, Composante essentielle, 1995. Collection Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur. Photo : Yves Gallois.

4Mes pensées tournent et retournent sans cesse depuis deux semaines, depuis que l’une des installations que j’ai validées n’a pas très bien fonctionné. Retour sur investissement presque à zéro… Je ne comprends pas ce qui s’est passé. Et depuis, je dors mal : pas parce que je me suis planté, mais parce que, d’un coup, j’ai passé du temps à tenter de m’expliquer et d’expliquer au patron pourquoi ça n’avait pas marché, j’ai tourné et retourné le problème sans vraiment m’en convaincre. Et maintenant la petite boucle continue. Je ne suis pas inquiet. Du tout. Juste, je boucle.

5Re-scintillement de pixels. Une minute de pub. Je lève les yeux sur les autres, autour de moi dans le tramway. Ronronnement des clips, des pubs et des infos dans toutes les mains – ou presque. Flashs zappés par le tunnel qui rentre dans la ville. Et puis la sortie. Le centre est lumineux. Il défile rapidement. Et puis un chuintement long. Le tram s’arrête. Un chuintement court. Les portes s’ouvrent.

6Cours Belsunce, Marseille. Les gens filent vers leurs bureaux. Le cours en béton, parsemé de gazon ici et là, lumineux, voit passer le flux. Juste un instant. Et je suis dans ce flux. Un instant. Après, c’est la valse des autonettoyeuses. Je les vois depuis la fenêtre de mon bureau. Depuis deux semaines, je regarde de plus en plus souvent par la fenêtre. Ce ballet automatique est assez impressionnant. Juste cinq minutes pour nettoyer le Cours des quelques chewing-gums et papiers laissés par les passants pressés. Tondre les herbes folles qui ont poussé dans la nuit. Après : nickel. Impressionnant. Je ne m’en lasse pas. J’attends le passant pressé pour revoir ce ballet. J’ai même été tenté de passer rapidement. Descendre de mon bureau et vite remonter pour voir les machines… Une forme de pensée délirante. Inquiet, j’ai vérifié la base de données médicales en ligne, le soir, sur mon PDA, en rentrant dans ma zone d’habitation. « Pensée délirante : forme obsolète de dérangement psychotique. » J’ai pris deux pilules en me couchant, et depuis c’est passé.

7Dans le flux, sur le Cours, je suis avec les autres. Les autres, je ne les connais que trop peu. Je ne suis là que depuis huit mois. La Compagnie, m’a muté à Marseille le 11 janvier. Avant, j’étais à Cambridge, et encore avant à Bangalore. C’est simple, depuis que je suis entré dans la Compagnie à la fin de mes études au sein de l’Université multipartenariale de la culture, j’ai déménagé dix fois : 1, 4 fois par an, à peu près. Alors, les autres, ce sont ceux que je fréquente aujourd’hui. Ce seront ceux que je fréquenterai demain. Mais de là à me dire que ce sont ceux que j’ai fréquentés hier… Du coup, j’ai vu du pays. Enfin, surtout les grandes zones d’habitations. Celles dans lesquelles le marché est viable. Les autres restent virtuelles, des non-zones pour les dézonés et les déclassés.

8Non : j’ai quand même rapidement revu Clara, au hasard des couloirs du bâtiment de la Compagnie à Marseille. On s’était fréquentés à Bangalore, dans la moiteur des bars du centre-ville. Je crois même qu’on avait couché ensemble, une fois ou deux. Ça m’a fait plaisir de la revoir. Elle m’a souri. On s’est souri. Et voilà. Elle est passée. Après, une des filles avec qui elle travaillait est venue me voir. On est sorti un soir dans un bar-restaurant-express. Voilà. Et c’est tout. Comme quoi, certains gardent des souvenirs de leur passé ! De toute façon, je ne vais pas tarder à partir d’ici. Demain, après-demain ou la semaine prochaine, au max. Le temps ici est compté.

9Hall d’entrée de la Compagnie. Marbre noir et blanc qui met en valeur le manichéisme des discours des dirigeants de la boîte sur les panneaux vidéo. Discours de bienvenue. Les courbes des objectifs passés et à réaliser en hologrammes. Dans l’espace du hall. Ambiance pixellisée. Je passe le tourniquet. Mon PDA bipe : « Bienvenue à la Compagnie, Mr Paul. » Je souris au vigile. Rien. Pas comme Clara. D’un autre côté, je n’ai pas couché avec lui. Il faudrait peut-être que je reprenne des pilules ce soir.

10Aujourd’hui, c’est le jour du comité de sélection. Il ne faut pas que je me plante. Et là, je ne le sens pas. Pas vu d’œuvre grandiose. Du vu et du revu, seulement. J’ai peur de me planter. Pas le droit à l’erreur une deuxième fois. Sinon, c’est la mutation vers des échelons inférieurs – la rétrogradation. Ou pire : me faire virer – le déclassement et l’inéluctable poussée vers les non-zones.

11Le bureau est déjà en pleine ébullition. Même pas le temps de voir le ballet des machines nettoyantes. Tout le monde prépare sa présentation 3D, avec plan et argumentaire. Les trois artistes que je défends sont là, dans le couloir. Deux déclassés et un membre d’un collectif reconnu par la Compagnie. Ils me sourient quand je m’annonce. J’arrive à peine à esquisser un vague geste de réconfort. Ils jouent, au moins deux parmi les trois, leur retour dans la classe et dans la zone.

12Salle de réunion du comité, en début de matinée. Les dix personnes du jury sont là. Les projections de potentiels de repos psychique sont codées en min-max pour chacune des propositions. La cartographie des zones de chalandise s’étend sur tout le mur du fond. Corrélation avec les habitudes de consommation en orange fluo. Les artistes sont assis au bout de la table. On examine ce matin les œuvres destinées à l’ensemble des espaces publics commerciaux pour le mois. Les œuvres passent pendant que schémas, courbes et diagrammes s’intercalent en 3D sur l’écran vidéo. On s’autorise deux tentatives pour des artistes en émergence avec un gros potentiel. On avalise rapidement des artistes qui ont fait leurs preuves. Mes trois artistes passent. Quel que soit votre talent, des compagnies peuvent vous faire passer de votre simple condition à celle d’artiste du jour au lendemain. Et en plus, sur la planète entière. Un morceau de musique à 120 bpm, un film sur les petits riens de sa vie, un journal intime pour PDA, une webcam dans sa salle de bains, dix webcams dans sa salle de bains, ses vingt-quatre photos par jour, ses mille quatre cent quarante photos par jour, ses trois mille six cent soixante photos par jour… Tout. N’importe quoi. Enfin, à la condition que cela corresponde à un comportement de consommation répertorié dans une classe référencée et pour une zone définie. Le plus dur est fait. Le patron du bureau m’interpelle un peu fort : « Good job, Paul. Bon choix ce matin. Beaux potentiels. J’aime ces œuvres. Un goût certain. Restez vif. Eveillé, Paul. » Sur ce, il se lève. Et la séance est levée. Je savoure ce moment. Jette un œil par la fenêtre. Deux avions stratosphériques partent en flèche. Traînées blanches rectilignes dans le ciel. Sur le Cours Belsunce, rien.

13Dans le couloir, vers mon bureau, je sautille presque. Enfin, mon travail reconnu ! Je vais gravir de nouveaux échelons. Passez de mon niveau N–1 à un niveau N. Je croise Clara. Coïncidence ? Je lui fais un grand sourire. Les bruits ont déjà dû courir : son visage s’éclaire. Elle s’arrête : « Bravo Albert ! On boit un verre ce soir ? Le bar de la Compagnie est ouvert jusqu’à vingt-deux heures. – OK ! »

14Je file devant ma console et passe l’après-midi à regarder les quelques passants passer sans s’arrêter. A penser à Clara, qui doit penser à qui dire qu’elle va boire avec le type qui a reçu les éloges du chef aujourd’hui. Demain, elle pourra montrer à ses collègues de bureau ma photo sur son PDA, sous-titrée « L’employé du jour ». Depuis la fenêtre de mon bureau, le flux des gens de bureau sur le béton est rose sur le Cours au crépuscule. Et puis les autonettoyeuses. Et puis les vigiles, un peu plus tard. Les caméras de surveillance sur les réverbères blafards et aux coins des immeubles se mettent à tourner de droite à gauche, à droite à gauche, comme un boxeur fait jouer sa tête sur son cou avant de rentrer sur le ring. Dix-neuf heures. Clara doit m’attendre au bar, en bas. Mes trois artistes doivent être à un étage quelconque de la boîte, à signer des multiples contrats avec des avocats et des juristes patentés pour ajouter un à leur nom. Ils vont passer après, au cours de la nuit, dans les mains des technologues pour finaliser leurs œuvres. A la fin de la nuit, elles seront dupliquées dans les sous-sols. Et demain matin, elles prendront le chemin des galeries marchandes. A quatorze heures, elles seront à la disposition des consommateurs. « Consommez un instant de rêve. Un instant d’art. Et devenez un consommacteur ! » Les idées tournent et retournent. Elles roulent, sans cesse. Comme un petit vélo dans ma tête. Il faudra que je prenne mes pilules, ce soir.

15Dans l’ascenseur, la musique de Xtina Spear. Languide, sirupeuse. Des personnes les unes contre les autres, dans cet ascenseur.

16Dans un coin sombre, j’aperçois un dézoné. Etrange à cet endroit. Il tente de ne faire qu’un avec la paroi. Je croise son regard. Il baisse les yeux. « Vous êtes arrivé au rez-de-chaussée. Hall d’accueil et bar. » C’est ma destination. Tout le monde sort de l’ascenseur, en se bousculant, en se donnant des coups de coude avant de se jeter derrière le bar. Clara doit m’y attendre. Je reste collé à la paroi. Un pressentiment. Une intuition. Une pensée autonome. Le dézoné reste planté là aussi. Et c’est là que je remarque que le bouton pour se rendre au sous-sol est allumé. Chuintement. Les portes de l’ascenseur se referment. « Vous ne devriez pas rester là. » Murmure du dézoné, qui garde les yeux au sol. L’ascenseur plonge. Et s’arrête. Chuintement. Les portes s’ouvrent. Le dézoné passe devant moi et court tout droit dans le couloir. Béton brut. Néons. Lumière qui grésille. Il se jette contre une porte. Claquement. Echo du claquement. Je sors de l’ascenseur. Chuintement. Les portes se referment.

17Dans le couloir, je rase les murs. Des caméras doivent me scruter. Je pousse une ou deux portes. A droite. A gauche. Rien ne cède. Bruits étouffés de machines, d’automatismes, de chuintements. J’essaye celle par laquelle le dézoné a disparu. J’entre dans une salle sombre. Plus de néons, mais des vieilles appliques aux murs. Lumière jaune. La pièce a l’air très vaste. Des piles de cartons. Et, plus loin, une lueur mouvante. Je m’arrête pour laisser mes yeux s’habituer à cette pénombre. J’ai l’impression de n’agir qu’à partir de pensées autonomes, indépendantes de ma volonté. Comme un pantin, qui suit un parcours se dessinant au fur et à mesure. Improbable. J’avance. Et là, je vois des automates et des déclassés organisés à la chaîne, comme dans les vieilles usines. L’un prend un livre dans un carton, le passe à un autre, qui le pose sur un scanner. Eclairs du scanner, page après page. En quelques secondes, le livre est effeuillé numériquement. Emmagasiné. Transféré. Balancé sur le réseau. Puis le livre est passé à un nouvel automate, qui l’achemine jusqu’à un incinérateur. Un vvwouff ! et la chaîne reprend. Il y a comme ça près de dix chaînes de numérisation-incinération côte à côte : pour les livres, les tableaux, les photos… Rythme hypnotique des éclairs des scanners et des gicleurs de l’incinérateur. De chaque chaîne part un câble de réseau qui alimente une unité numérique centrale. Un câble plus gros part vers le plafond. Les données quittent cet « enfer » par le haut, pour rejoindre le monde de l’information, au-dessus. La partie immergée. La surface.

18Je suis un peu stupéfait. Enfin, j’ai l’impression que c’est de la stupéfaction, vu que je ne ressens ça que très rarement. Le dézoné qui est descendu avec moi s’approche et me prend par le bras. Il m’emmène vers une porte, qui s’ouvre sur une pièce immense : des rayonnages à perte de vue. Et sur ces rayonnages, des livres, des bobines de films, des revues, des papiers épars, des livres, des revues, des livres, des cassettes vidéo… Des tonnes de documents classés. Mon doigt glisse sur les tranches de centaines de livres et d’autres documents. Je suis dans la section poésie. Au hasard, j’en prends un.

Description de l'image par IA : Deux silhouettes marchent dans une pièce faiblement éclairée avec un grand cercle lumineux au fond.
Claude Leveque, Plus de lumière, 1998. Collection Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur. Photo : Jean Brasille.

19Sur le Cours. Je suis assis à même le sol. J’ai récupéré un gros stylo marqueur sur une des étagères. Je ne sais pas pourquoi il était là. Mais je l’ai pris, sans réfléchir. J’écris, à même le sol, des mots qui tournent et retournent dans ma tête depuis cette nuit. Il ne fait pas encore jour. Dans le désordre, ça donne à peu près cela : « En sortant de l’école, nous avons rencontré… Tout autour de la Terre… Tout autour de la Terre… Tout autour de la Terre… » J’ai passé la nuit dans le sous-sol. Entre ces rayonnages, des écrans de télé, des pages de livres, de bandes-dessinées… Autant d’objet que je n’avais plus vus depuis des années. Souvenirs d’enfance du tout début du xxie siècle. J’ai parcouru des trucs inutiles, fantasques. Je n’arrivais pas à tout comprendre. Mais j’avais une intuition. Une pensée autonome, qui me poussait à continuer. Quand j’ai vu le stylo, c’est devenu plus clair. Je suis remonté dans le hall d’accueil. Le vigile n’était pas là.

20Et maintenant, je suis sur le Cours, juste en face de l’entrée de la Compagnie . Et je dessine plus que je n’écris ces mots. Cela fait longtemps que je n’ai pas écrit. Les lettres ne sont pas bien formées. Soudain, j’entends au loin la première rame de tramway arriver. Je me lève rapidement et entre dans l’immeuble de la Compagnie. Le vigile est un peu surpris. Il doit mettre cette excentricité sur le compte de mon exploit d’hier. Je fonce dans mon bureau. Je me colle à la fenêtre. Le flux des gens s’est soudain brisé sur les motifs que j’ai dessinés au sol. Les gens s’écartent, évitent. D’autres s’arrêtent. Certains se regardent. Un drôle de regard. Peut-être celui que j’ai eu cette nuit dans le sous-sol. Quelque chose qui doit être de l’ordre de la stupéfaction… J’attends surtout le ballet des autonettoyeuses. Mais elles n’arrivent pas à arriver. Des gens restent là, à regarder ces traces sur le sol. D’un coup, je vois quelqu’un chanter. Des vigiles sortent de l’immeuble. Même regard.

21Derrière la fenêtre de mon bureau. Plus tard. Le passage régulier des autonettoyeuses n’arrive pas à aller au bout des traces que je laisse maintenant chaque soir au stylo indélébile. Sur le Cours Belsunce. Et, de l’aurore au crépuscule, je regarde la foule, de plus en plus nombreuse, se rassembler autour des traces. Mais aussi des petits groupes qui se forment. Et discutent. Pour rien. Comme ça. Autour, les autonettoyeuses et les vigiles, perplexes, regardent. Comme moi, là-haut, de ma fenêtre. Ma nouvelle affectation n’est pas encore tombée. Ça ne devrait pas tarder. Je me le dis tous les matins, depuis six mois, depuis cette nuit dans les sous-sols de la Compagnie. Mais rien ne vient. Un bug. Ou un oubli. Demain, j’irai dans le flux, en bas. C’est le printemps.

Description de l'image par IA : Rue étroite avec voitures garées, bâtiments hauts, quelques piétons.
© A. R., Marseille, avril 2005.

Date de mise en ligne : 01/02/2009

https://doi.org/10.3917/lpm.015.0050