Editorial
Alexandrie, un rêve d'avenir
- Par Thierry Fabre
Pages 2 à 3
Citer cet article
- FABRE, Thierry,
- Fabre, Thierry.
- Fabre, T.
https://doi.org/10.3917/lpm.015.0002
Citer cet article
- Fabre, T.
- Fabre, Thierry.
- FABRE, Thierry,
https://doi.org/10.3917/lpm.015.0002
1Que serait Alexandrie sans le mythe qui la constitue, sans le rêve qui fait de cette ville autre chose qu’elle-même ? Elle tient sa légende de sa fondation par Alexandre le Grand, qui d’emblée l’inscrit dans un horizon imaginaire et lui donne une place dans l’histoire. Nombre d’archéologues cherchent d’ailleurs toujours le tombeau d’Alexandre, qui serait quelque part caché dans l’immensité de la cité.
2Mais la grandeur d’Alexandrie ne tient pas seulement à la figure de son fondateur. Elle tire sa légende de quelques lieux rares et d’une façon d’être au monde ou de vivre ensemble qui ont fait modèle. Le phare comme la bibliothèque d’Alexandrie font partie de ces lieux mythiques, hier engloutis par l’histoire et qui resurgissent aujourd’hui par la grâce et surtout la détermination de quelques-uns. Les fouilles sous-marines de Jean-Yves Empereur, au-delà de Qaytbay, sont un bel exemple de résurrection dans l’histoire. Ses découvertes ont changé le visage d’Alexandrie et permis de faire réapparaître quelques pièces majeures, dont la fameuse statue de Ptolémée, sortie des flots, qui trône aujourd’hui juste à l’entrée de l’Alexandrina, la nouvelle bibliothèque d’Alexandrie.
3Le télescopage du temps, retournement d’hier à demain, est un phénomène courant dans cette ville, si bien que l’on ne sait plus très bien comment se situer dans ce va-et-vient entre les siècles. La réinvention de la bibliothèque d’Alexandrie est à cet égard un véritable tour de force. Le scepticisme pourtant était grand devant cette idée singulière de bâtir un immense équipement culturel dans une ville en pleine involution. A quoi bon ? Pour quoi faire ? Tout indiquait, il y a dix ans, qu’Alexandrie était vouée à courir après sa légende comme un rêve définitivement aboli. Cité à la dérive… Et puis le songe singulier d’une réinvention de la bibliothèque d’Alexandrie a vu le jour. Il s’est accompli dans un bâtiment aux formes architecturales originales, large disque solaire, qui annonce un renouveau de la connaissance face à l’obscurantisme qui menace, et qui offre sans doute une des plus belles salles de lecture au monde. L’Alexandrina, sous l’impulsion de son directeur et inspirateur, Ibrahim Saragedin, est en train de devenir une véritable ruche du savoir. Trois musées, des expositions régulières, des centres de conservation, des pôles de recherche et de rencontres, des ateliers pour les enfants, des archives, de l’Internet jusqu’aux nouveaux usages du multimédia… L’Alexandrina accueille plus de cinq mille visiteurs par jour et s’affirme comme un des lieux culturels les plus significatifs de toute la Méditerranée.
4Certes, le décalage reste grand entre ce nouveau phare de la connaissance et la réalité urbaine d’Alexandrie. Lorsqu’on se promène par exemple dans le quartier d’Anfouchy, avec l’ami Alaa Khaled, directeur de la revue Amkenah (« les lieux »), on perçoit une tout autre réalité de la ville, plus précaire, chaotique, populaire mais… bien vivante.
5Alexandrie fut, il est vrai, une grande ville cosmopolite, au siècle dernier, comme l’a fort bien montré Robert Ilbert. Mais cette diversité parmi les habitants, grecs, italiens, français, juifs ou arméniens, n’existe quasiment plus aujourd’hui, sinon comme des traces dans la mémoire et dans des signes urbains, laissés là par les habitants de jadis. Alexandrie d’Egypte se retrouve désormais face à elle-même, arabe et musulmane, en quête d’une nouvelle ouverture sur le monde.
6Ce n’est sûrement pas la nostalgie de son cosmopolitisme d’hier qui pourra rendre à Alexandrie sa grandeur passée. Les populations multiples, qui faisaient d’Alexandrie une ville à part en Egypte, sont parties et elles ne reviendront pas de sitôt. Reste que cette mémoire de la diversité intérieure peut être le ferment d’un possible renouveau. Une mémoire d’avenir qui ne cherche pas à célébrer le passé mais qui oriente la ville vers un nouveau dessein : être le lieu d’une pensée critique dans l’islam contemporain, comme ont su le faire les réformistes d’hier (Tahatawi, Abduh, Abdelrazaq…) et s’affirmer comme le pilier arabe d’un pont entre les cultures, qui relie les deux rives de la Méditerranée.
7Alexandrie a une belle vocation historique qui s’ouvre devant elle…
8L’installation dans la ville de la Fondation Anna Lindh pour le dialogue entre les cultures et les civilisations peut être à cet égard une réelle opportunité. Cette Fondation, voulue par la Commission européenne et qui porte le nom de l’ancienne ministre des Affaires étrangères suédoise, Anna Lindh, a été officiellement inaugurée en avril 2005. Son projet est encore incertain et ses moyens limités, deux à trois millions d’euros par an, à l’échelle des trente-cinq pays qui composent le partenariat euro-méditerranéen. Pour certains, volontiers critiques ou sceptiques, ce n’est qu’un « machin », un prétexte qui permet aux politiques de dire qu’ils font quelque chose contre le clash des civilisations et la guerre des cultures entre Europe et Méditerranée. Pour d’autres, dont je suis, il s’agit d’une chance, d’une occasion à saisir, à travers cette première institution commune du partenariat euro-méditerranéen. Certes, la notion de « dialogue des civilisations » fait problème, surtout lorsqu’elle est opposée, telle une formule creuse, au « clash des civilisations ». Ce face-à-face est extrêmement réducteur, et ce qui compte, justement, c’est ce qui est « entre ». Il serait donc plus juste de parler d’« interactions entre civilisations », ce qui prendrait mieux en compte les compénétrations d’intériorités et de traductions entre les cultures, ce qui soulignerait mieux les jeux d’appartenances multiples. Cette Fondation pourrait néanmoins être un grand lieu de passages entre les cultures, et elle devrait permettre de bâtir une nouvelle arche du pont qui les relie depuis Alexandrie. C’est sa promesse et son défi.
9Un phare de la connaissance et un pont entre les cultures : que rêver de mieux pour l’Alexandrie du xxie siècle ?