Article de revue

Dialogues avec l'invisible...

Pages 70 à 73

Citer cet article


  • Fabre, T.
(2005). Dialogues avec l'invisible... La pensée de midi, 14(1), 70-73. https://doi.org/10.3917/lpm.014.0070.

  • Fabre, Thierry.
« Dialogues avec l'invisible... ». La pensée de midi, 2005/1 N° 14, 2005. p.70-73. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2005-1-page-70?lang=fr.

  • FABRE, Thierry,
2005. Dialogues avec l'invisible... La pensée de midi, 2005/1 N° 14, p.70-73. DOI : 10.3917/lpm.014.0070. URL : https://shs.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2005-1-page-70?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lpm.014.0070


1Les trois grands héritages religieux et le libre-penseur... ils se sont retrouvés sur l’île, au large d’istanbul, non loin de cette ville monde. Ils avaient une bonne semaine devant eux. leur seul programme était de se parler, au rythme qui leur semblait juste et bon.

2Dans la petite salle de la Fondation, perchée au sommet de cette vieille bâtisse ottomane, on pouvait regarder la mer. A moins que ce ne soit la mer qui les regarde. Ils étaient tous les quatre assis autour de la grande table en bois. Chacun connaissait l’Autre, au moins par les textes qu’il avait écrits, mais ils ne s’étaient jamais rencontrés autrement que par une lecture silencieuse de leurs œuvres respectives. Ils avaient tous accepté de se lire et de partager ce moment de calme et d’écoute, loin du bruit, de la fureur et du chaos de ce monde désormais prêt à l’affrontement. Leurs paroles pouvaient sembler vaines face à l’urgence. A quoi bon tout cela encore ? A quoi bon rajouter des mots ? Mais n’est-ce pas d’abord à cause des mots que la destruction de l’Autre est rendue possible ?

3Ils savaient tous très bien « ce que parler veut dire, tout ce que met en jeu l’exercice du discours et quelles conséquences mortelles peut avoir, de façon immédiate, l’acte simple qui consiste à formuler une pensée », comme l’a si bien écrit Michel Leiris au sortir de la guerre.

4Ils savaient tous très bien, comme l’a compris Imre Kertész après les camps, que « nous vivons à l’ère de la catastrophe, chaque homme est un porteur de la catastrophe, c’est pourquoi il faut un art de vivre particulier si l’on veut survivre ».

5Cet art de vivre, ils étaient venus le rechercher ici, sur cette petite île de la mer de Marmara, au large d’Istanbul, entre deux mondes.

6La conversation entre eux ne démarra pas tout de suite. Ils avaient besoin de s’apprivoiser, de laisser l’épaisseur du silence gagner peu à peu toute la pièce. J’étais assis dans le coin, près de la grande fenêtre qui donne sur le large. Ces dialogues commençaient tout juste, la Fondation m’avait demandé d’en être le témoin. J’avais alors accepté de les rejoindre et de les écouter, tout le temps qu’il faudrait.

7Ce qui s’est passé alors, nul ne peut vraiment en rendre compte. Comment dire l’improbable et l’inouï ?

8Ils se sont mis à parler, à quatre voix. Chacune avait son registre, ses aigus et ses graves, ses silences et ses souffles, ses stridences et ses rauques. J’écoutais, ébahi, la composition qui était en train de naître, à la fois improvisée, par le jeu des questions et des réponses, et profondément maîtrisée, par la virtuosité de chacun à dire sa propre façon de penser. C’était inimaginable de voir ainsi l’invisible surgir derrière les apparences. La parole se faisait l’écho d’un lointain tout proche, à portée de main ou de voix. Nul n’avait besoin de hausser le ton, l’écoute était là, dans la contradiction pleinement assumée, sans jamais être destructrice. Les trois grands héritages religieux s’affrontaient sereinement, et le libre-penseur parmi eux ne se retrouvait pas étranger à leurs échanges. Son point de vue profane se hissait volontiers jusqu’à l’invisible, vers ce milieu du monde où le corps et l’esprit se retrouvent. Ce territoire incertain ne relevait pas à ses yeux du monde de l’âme, mais qu’importe au fond le nom qu’il pouvait donner à cet entre-deux qui relie ce qui est séparé.

9L’intensité de l’écoute était mystérieuse, et les désaccords profonds. Nulle entente ne semblait possible entre ces quatre voix, entre ces quatre paroles dont chacune est porteuse d’une vérité qui ne transige pas.

10Que s’est-il passé alors ? Peu à peu, au fil des heures et des jours, chacun a changé, a déplacé ses certitudes, a accepté que la vérité de l’autre pouvait tout simplement en être une. Nul reniement, bien sûr, mais une écoute, une disponibilité à l’autre, un peu forcée au début par le contexte créé par la Fondation, le calme de l’île en ce début de printemps, l’isolement en commun dans cette maison ottomane d’une beauté un peu désuète. Ils n’avaient pas d’autre d’obligation que de se parler, au rythme et selon la durée qu’ils décideraient ensemble.

11J’ai vu de mes yeux leur regard se transformer, j’ai vu leurs plus intimes convictions vaciller, leurs certitudes les plus profondes se lézarder. Au moment où l’on s’y attendait le moins, où le verbe était haut et la parole vive, une secousse soudain traversait la salle et l’intervenant restait interdit, sans voix, comme paralysé par une vérité que jusqu’ici il n’avait pas aperçue. Chaque jour, ce mystère s’est répété au moment le plus véhément de la discussion. Quelle curieuse impression de voir ces hommes emportés par leur foi en Yahvé, en Jésus-Christ, en Allah ou en la déesse Raison s’interrompre au sommet de leur prêche, comme si leur parole se vidait soudain de son sens.

12Un ange passe…

13Un long silence s’instaurait alors, mais ils restaient ensemble, à l’écoute, comme si la discussion se poursuivait autrement, souterraine, ineffable. Ce moment d’une grande intensité était, en même temps, très lourd et très léger. Nul ne pouvait dire combien cela pouvait durer, et peu importait au fond. Assis derrière eux, au bord de la fenêtre, je ressentis à chaque fois le besoin de l’ouvrir en grand pour faire entrer un peu d’air frais, cet air qui vient du large et qui peut-être aide les ailes de l’ange à se déployer pour retrouver le milieu du monde.

14Un ange passe…

15Il n’était pas possible, après ces moments, de reprendre la rencontre comme si de rien n’était. Chacun avait besoin de se retrouver, d’aller marcher sur l’île, dans ces petits sentiers encore sauvages où les fleurs de printemps mouchetaient le sol d’éclats de ciel. Certains préféraient marcher seuls, d’autres au contraire saisissaient cette occasion pour une conversation secrète.

16Je n’ai jamais su ce qu’ils se sont dit entre eux dans ces moments buissonniers. Ce que je sais, en tout cas, c’est que leur incompréhension s’est dissipée, chemin faisant. Nul n’a renoncé à sa foi, ni le juif, ni le chrétien, ni le musulman, pas plus que le libre-penseur. Pas de volonté de conversion dans cette rencontre. L’affrontement, volontiers vigoureux et souvent intraitable, n’a jamais dépassé le seuil de l’intolérable. Cela était-il dû à leur simple intelligence, à la beauté du lieu et au cadre créé par la Fondation, particulièrement favorable à l’échange ?

17Sans doute ces conditions sont-elles nécessaires, mais elles n’expliquent pas l’improbable et l’inouï. J’ai médité longtemps cette phrase de René Girard venant Des choses cachées depuis la fondation du monde : « Là où la différence fait défaut, c’est la violence qui menace. » Nul ici n’a voulu effacer sa différence, au contraire, il n’a pas cessé de l’affirmer. La Méditerranée est faite de ces différences constitutives et ineffaçables. Il y aura toujours des juifs, des chrétiens, des musulmans et des libres-penseurs qui sont appelés à vivre ensemble dans un même monde.

18Quelles que soient les imprécations des uns contre les autres, il y a toujours de l’Autre en Méditerranée et non simplement du Même. C’est une donnée qui existe certes dans d’autres régions du monde, mais elle est fondatrice ici. Les monothéismes qui sont nés là et qui ont déployé leur rapport à l’universel au quatre coins de la planète ne sont pas près de se dissoudre dans un quelconque mélange, melting-pot ou métissage de circonstance.

19J’ai médité longtemps cette énigme de la parole en partage que cette rencontre sur l’île avait su créer. Au dernier étage de cette vieille maison ottomane, j’ai appris ce que pouvait être un dialogue avec l’invisible. Il était là, impalpable et qui pourtant nous traverse pour peu que l’on sache se mettre à l’écoute de l’ange.

20Qu’est ce que ce lointain messager, volontiers appelé Hermès par les Grecs, peut encore dire à notre temps ?

21Un ange passe, il n’est pas muet, il relie ce milieu du monde volontiers désarticulé par l’intensité de ses conflits. Mais ses ailes sont fragiles, elles peuvent être déchiquetées par la poussée du tragique.

22L’ange est-il nécessaire ? S’il retrouve un corps dans l’Histoire et un souffle dans l’humain, alors… oui, tout redevient possible.

Description de l'image par IA : Fenêtre ouverte sur paysage marin, vue depuis l'intérieur, avec des rideaux blancs de chaque côté.
Jean-Pierre Blanche, Fenêtre, h/t.

Date de mise en ligne : 01/02/2009

https://doi.org/10.3917/lpm.014.0070