Editorial
Le ministère de la Peur
- Par Thierry Fabre
Pages 2 à 3
Citer cet article
- FABRE, Thierry,
- Fabre, Thierry.
- Fabre, T.
https://doi.org/10.3917/lpm.014.0002
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- Fabre, T.
- Fabre, Thierry.
- FABRE, Thierry,
https://doi.org/10.3917/lpm.014.0002
1Le Président George W. Bush a été réélu, et bien réélu.
2L’Amérique a fait son choix, démocratiquement. Elle a décidé, au nom de valeurs conservatrices qui ont, semble-t-il, été déterminantes dans le processus électoral – comme l’avait d’ailleurs bien vu Karl Rove, le stratège politique du Président –, de porter à la tête de la première puissance mondiale un homme inquiétant.
3Inquiétant par ses convictions religieuses et messianiques, qu’il n’hésite pas à exprimer publiquement et qui, par surcroît, inspirent manifestement ses actes politiques.
4Inquiétant par sa vision du monde simplificatrice, entre « axe du mal » et « empire du bien ».
5Inquiétant par ses partis pris d’une Amérique sûre d’elle-même, dominatrice à l’extérieur, inégalitaire et moralisatrice à l’intérieur.
6Ce choix américain est un choix pour le monde, pour une certaine forme du monde, car les Etats-Unis sont devenus un empire. Un empire réticent pour certains, conquérant pour d’autres, mais – indéniablement – un empire qui exerce une hégémonie multiforme. Une hégémonie politique et militaire : l’empire décide de faire la guerre où il le veut et quand il le veut. Une hégémonie économique et financière : il fait varier au seul gré de ses intérêts la monnaie mondiale de référence, le dollar. Une hégémonie symbolique et culturelle : il fait de l’american way of life un modèle de consommation à l’échelle mondiale.
7Face à cet Empire aveuglé, comme le décrit si justement Rashid Khalidi dans son dernier livre [1], que faire ?
8La tentation du fatalisme, de « l’à quoi bon », du renoncement à avoir une quelconque prise sur le monde peut s’emparer de « nous », Européens et Méditerranéens. Après tout, comment s’opposer à un tel amas de puissance ? Pourquoi ne pas se rallier et se mettre sous la protection de ce que Robert Kagan appelle « l’hégémonie bienveillante » ? Cela peut être plus payant et sans doute moins éprouvant de laisser l’Empire décider à notre place… Ce qui est bon pour les Etats-Unis doit être bon pour l’Europe, nous partageons au fond les mêmes valeurs chrétiennes et « démocratiques », la même vision d’une économie capitaliste compétitive, le même sens de l’ordre moral et les mêmes menaces face au terrorisme islamique. L’Occident doit donc se rassembler, il doit être uni dans « la guerre contre le terrorisme ». Comme le souligne Alain Madelin – aujourd’hui député UMP, hier ancien dirigeant du mouvement d’extrême droite Occident –, qui a de la suite dans les idées : « Les Américains sont convaincus – et je partage leur avis – qu’un fascisme islamiste menace leur pays et les démocraties occidentales. […] Même si cette menace est moins dangereuse que le nazisme et le communisme, il n’en demeure pas moins que c’est une guerre. »
9Et Alain Madelin, à propos du soutien à la politique de George W. Bush, ajoute que ce débat « porte sur les valeurs fondamentales que nous entendons défendre ». [2]
10Eh bien, nous y voilà !
11Quelles sont ces « valeurs fondamentales » que nous voulons défendre ? Celles d’une société ouverte ou celles d’une société fermée ?
12S’agit-il de faire alliance avec Messieurs Bush et Poutine dans l’optique de… « buter les terroristes jusque dans les chiottes », pour reprendre l’élégante déclaration du président russe ?
13Le ministère de la Peur est à l’œuvre, il est en train de s’emparer de nos têtes, de mobiliser nos passions et de coloniser nos imaginaires grâce à l’immense caisse de résonance médiatique.
14La « vieille Europe », alliée à la Méditerranée, va-telle se laisser prendre à ce jeu mortifère ? Parler, de façon indifférenciée, de « fascisme islamiste » et le comparer au nazisme et au communisme est un non-sens dangereux.
15Que des idéologues, aux connaissances souvent approximatives sur le sujet, se mettent en quête d’une nouvelle croisade est un travers que l’on connaît bien dans nos démocraties d’opinions. Mais que des « néocons » à l’américaine ou à l’européenne cherchent à nous bourrer le crâne pour légitimer leurs aventures militaires – aujourd’hui en Irak et peut-être demain en Iran et en Syrie – est extrêmement préoccupant.
16La détermination affichée par l’immense majorité des opinions publiques européennes contre la guerre en Irak doit être réaffirmée et renouvelée.
17Que voulons-nous, nous autres Européens, avec nos voisins arabes et musulmans ?
18Nous laisser entraîner dans une « guerre de civilisations », comme en rêvent les néoconservateurs et la frange djihadiste de l’islam, encore ultraminoritaire, mais qui pourrait devenir majoritaire avec la multiplication des attentats et des répressions dans une ascension aux extrêmes qui s’avérerait fatale à une rive comme à l’autre de la Méditerranée ?
19Ou souhaitons-nous, au contraire, isoler, cantonner et combattre ces acteurs du terrorisme islamique, sans jamais les confondre avec la très grande majorité de ces sociétés, qui en est d’ailleurs, le plus souvent, la première des victimes ?
20Quelle vision du monde sommes-nous encore capable de défendre ? Quel projet commun sommes-nous encore en mesure de bâtir ?
21« On n’arrête pas les idées avec des balles », remarquait justement le général Leclerc à propos de la décolonisation de l’Indochine.
22On n’arrêtera pas l’islamisme politique avec des balles. Les acteurs du terrorisme djihadiste peut-être – et il ne faut pas hésiter à exercer sur eux le rapport de forces qu’ils cherchent à nous imposer. Mais, au-delà, il y a une impuissance de la force et une prépondérance du signe, du sens commun à partager.
23Face au ministère de la Peur, il nous faut apprendre à cultiver le goût des autres.
24Entre l’Europe et la Méditerranée, le temps de l’intercession n’est pas révolu. Une chance existe, ne la laissons pas passer.