Article de revue

Editorial

L'impuissance culturelle

Pages 2 à 3

Citer cet article


  • Fabre, T.
(2003). Editorial L'impuissance culturelle. La pensée de midi, 11(3), 2-3. https://doi.org/10.3917/lpm.011.0002.

  • Fabre, Thierry.
« Editorial : L'impuissance culturelle ». La pensée de midi, 2003/3 N° 11, 2003. p.2-3. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2003-3-page-2?lang=fr.

  • FABRE, Thierry,
2003. Editorial L'impuissance culturelle. La pensée de midi, 2003/3 N° 11, p.2-3. DOI : 10.3917/lpm.011.0002. URL : https://shs.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2003-3-page-2?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lpm.011.0002


Notes

  • [1]
    Claudio Magris, Utopie et Désenchantement, L’Arpenteur, 2001, p. 13.
  • [2]
    Le Monde, mardi 14 octobre 2003, p. 20.

1Le paysage de la culture semble en ruines. Deux signaux, après tant d’autres, viennent de nous être envoyés par l’actualité, qui témoignent du désert qui s’avance et de l’effondrement qui nous guette : l’élection d’Arnold Schwarzenegger à la tête de la Californie et le choix de la présentatrice Evelyne Thomas pour incarner le nouveau visage de Marianne.

2Le culturisme a-t-il vaincu la culture ? Le virtuel semble en tout cas avoir supplanté le réel. L’élection de Terminator/Schwarzenegger comme nouveau gouverneur de la Californie, l’une des régions du monde les plus riches et les plus "développées", apparaît comme un symptôme accablant pour notre époque. Un symptôme d’autant plus grave qu’il n’est pas isolé. L’élection de Silvio Berlusconi en Italie, crooner sur le retour et bonimenteur professionnel, consacré par l’usage des médias dont il a su devenir le maître, participe de la même maladie de notre culture politique. La déréalisation est à l’œuvre. Notre univers symbolique s’est brisé, il a volé en éclats sous l’empire des apparences et le triomphe de l’éphémère. Ce vide culturel, dont les Européens se sont volontiers moqués à propos des Etats-Unis, n’est plus une exception, il est en train de devenir la règle si nous n’y prenons garde.

3Claudio Magris, dans un beau texte publié dès 1996, intitulé Utopie et désenchantement, remarquait justement : "Le totalitarisme ne repose plus désormais sur les idéologies fortes, qui ont sombré, mais sur les idéologies molles, promues par le pouvoir des moyens de communication." Et il ajoutait qu’une des façons de résister à ce totalitarisme, "c’est de refuser le faux réalisme qui prend la surface de la réalité pour la réalité tout entière et qui, dénué de tout sens religieux de l’éternité, absolutise le présent et ne le croit susceptible d’aucune mutation, considérant comme des utopistes naïfs ceux qui estiment possible de changer le monde [1]".

4La surface de la réalité que nous renvoie le miroir de la télévision exerce cependant une emprise de plus en plus considérable sur les consciences. Si l’on voulait avoir une illustration jusqu’à l’absurde de ce populisme télévisuel, le choix d’Evelyne Thomas par les maires de France pour donner un nouveau visage à Marianne serait une excellente caricature. Donner en effet à l’animatrice d’une émission de télévision telle que "C’est mon choix", véritable sacre de l’individualisme, le pouvoir d’incarner les valeurs collectives de la République à travers le symbole de Marianne est un non-sens absolu.

5C’est à une inversion des valeurs que viennent de procéder nos élus. Il ne faudra pas qu’ils se plaignent ensuite si cette consécration du vide les déconsidère plus encore auprès d’une opinion publique déjà largement déboussolée. Le politique a beaucoup à voir avec l’ordre symbolique et une telle négligence est une faute lourde.

6"C’est mon choix", peuvent-ils objecter, et au fond celui de bon nombre de Français qui plébiscitent cette émission de télévision. Mais pourquoi tout confondre ? Marianne est une belle figure du passé, qui nous vient de la Révolution française, et le possible visage d’avenir d’une France ouverte. Est-ce cet avenir populiste télévisuel, à la Berlusconi et à la Schwarzenegger, que nous préparent nos élus ?

7Marianne aurait mérité un peu plus d’attention et de respect.

8Ce "choix" est un geste de mépris pour la culture politique française. Il n’est pas très judicieux de démonétiser ainsi les derniers symboles qui fondent l’être-ensemble et pour le moins curieux d’oublier sa singularité dans un pays comme la France qui, dans le même temps, mène avec justesse et avec ardeur le combat pour la diversité culturelle sur la scène internationale.

9Le refus persistant de la marchandisation culturelle est un acte politique majeur, à la fois au sein de l’Union européenne et dans les différentes enceintes internationales, notamment à l’OMC et à l’Unesco.

10La récente initiative visant à faire adopter, au sein de l’Unesco, une convention internationale pour la préservation de la diversité culturelle est un enjeu stratégique. Comme l’observe le journal Le Monde : "La convention proclamerait le droit des Etats à protéger – notamment à l’aide de subventions – tel ou tel secteur du domaine culturel [2]." Or les Etats-Unis, qui sont revenus à l’Unesco, délaissée depuis 1984, jugent que ce projet de convention est "une mauvaise idée".

11C’est au contraire une excellente idée, un véritable combat à mener sans faillir si nous voulons avoir une chance d’échapper à l’homogénéisation culturelle développée par l’american way of life.

12Ce n’est pas d’impuissance culturelle dont nous avons besoin, ou de signes de démission collective du type "Marianne – C’est mon choix !" C’est une politique de résistance culturelle active et imaginative, menée avec constance et détermination, qu’il faut mettre en œuvre. Cela ne signifie bien entendu pas encourager les mouvements culturels de repli sur les prés carrés nationaux ou régionaux, ethniques ou religieux, perspective illusoire qui mène invariablement vers une impasse. La résistance à l’uniformisation culturelle est un acte d’ouverture et non de fermeture. Il ne faut pas se laisser prendre au piège des discours sur la globalisation marchande selon lesquels aucune limite ne saurait être imposée à l’hégémonie culturelle américaine. Tout refus est immédiatement assimilé à un comportement ringard et à une façon d’être non "moderne". Mais si être "moderne" et "développé" conduit à l’élection d’un Schwarzenegger à la tête de la Californie, alors il faut sérieusement se poser des questions. On peut se dire, après tout, que c’est le choix des électeurs californiens d’être ainsi représentés, mais ce n’est pas notre choix. L’american way of life n’est pas notre style de vie et encore moins notre destin.

13"L’utopie, c’est ne pas se soumettre aux choses telles qu’elles sont et lutter pour ce qu’elles devraient être", observait encore Claudio Magris. En ce sens, La pensée de midi est une utopie, une coalition d’imaginaires qui refuse de se soumettre à l’uniformisation culturelle et au populisme télévisuel.

14L’alliance du gai savoir et du goût de la vie, que la Méditerranée nous a léguée au fil des siècles, est un pôle de résistance active à l’hégémonie culturelle en cours.

15En ces temps d’impuissance culturelle, il serait bon de ne pas oublier cette mémoire d’avenir.


Date de mise en ligne : 01/02/2009

https://doi.org/10.3917/lpm.011.0002