Article de revue

Éditorial

Après la guerre

Pages 2 à 3

Citer cet article


  • Fabre, T.
(2003). Éditorial Après la guerre. La pensée de midi, 10(2), 2-3. https://doi.org/10.3917/lpm.010.0002.

  • Fabre, Thierry.
« Éditorial : Après la guerre ». La pensée de midi, 2003/2 N° 10, 2003. p.2-3. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2003-2-page-2?lang=fr.

  • FABRE, Thierry,
2003. Éditorial Après la guerre. La pensée de midi, 2003/2 N° 10, p.2-3. DOI : 10.3917/lpm.010.0002. URL : https://shs.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2003-2-page-2?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lpm.010.0002


Notes

  • [1]
    Voir notamment l’article de Gilles Delafon, “L’homme qui a vendu Bagdad. Révélations : un général irakien, chef de la Garde spéciale, a donné l’ordre de ne pas défendre la capitale face aux Américains. Un retournement préparé un an plus tôt par la CIA.”, Le Journal du dimanche, 25 mai 2003, p. 7.
  • [2]
    Alain Joxe, L’Empire du Chaos, La Découverte, Paris, 2002.
  • [3]
    Pierre Hassner et Justin Vaïsse, Washington et le monde, Autrement, 2003.
  • [4]
    Albert Camus, Réflexions sur le terrorisme, Nicolas Philippe, 2002, p. 174.
  • [5]
    Ibid., p. 130 et 131.
  • [6]
    Alain Joxe, op. cit., p. 38.

1Lorsque l’été arrive, un autre rythme s’installe. D’autres attentes se font jour. Un petit air d’insouciance prend peu à peu le dessus. Besoin de légèreté, de détachement. Se mettre en vacance, ne plus chercher à avoir prise, laisser passer, laisser aller, ne plus être envahi, encerclé par tout ce vacarme, ce flot d’informations, d’images, de peurs, de drames. La tentation est grande de se laisser porter, de “faire la planche”, de se détourner de ce qui pourrait mettre en péril une villégiature, au fond, bien méritée...

2Tout cela peut bien continuer, pourquoi se soucier du monde ?

3Le temps d’un rendez-vous avec soi-même est indispensable. Mais pourquoi renouer avec son rythme conduirait-il invariablement à se détourner de son temps ? Après la guerre, la guerre continue…

4Prenons un peu de distance pour regarder les choses en face.

5Les Etats-Unis et l’Angleterre ont décidé, unilatéralement et sans mandat des Nations unies, d’envahir militairement un pays, l’Irak, au prétexte que des “armes de destruction massive”, à ce jour introuvables, pourraient devenir menaçantes pour “l’Occident.” Dangereux précédent d’une guerre préventive.

6On sait aujourd’hui clairement que, par-delà les faux-semblants et les gesticulations, l’objectif était double :

  • renverser le régime de Saddam Hussein [1], ce dont chacun peut se réjouir compte tenu du caractère sanguinaire et meurtrier de ce pouvoir dont les Etats Unis, l’Angleterre, comme la France d’ailleurs, se sont fort bien accommodés des dizaines d’années durant, jusqu’à la fin de la guerre Iran-Irak ;
  • mettre la main sur le pétrole du pays détenteur, avec l’Arabie Saoudite, des plus grandes ressources exploitables dans le monde. La prise de contrôle du ministère du Pétrole par l’armée américaine, dans une ville de Bagdad en plein chaos, était à cet égard édifiante.
“L’empire du chaos [2]”, analysé par Alain Joxe, ou comment l’empire américain produit un chaos nécessaire au maintien de son ordre, a trouvé en Irak un excellent théâtre d’opérations. Il suffit de se souvenir des scènes de pillage dans Bagdad “libérée”, devant une armée américaine médusée et étonnamment passive, pour se rendre compte de la justesse de l’hypothèse avancée par Joxe : “l’empire américain” est bien “ordonnateur du désordre”.

7Tout le problème, pour nous, c’est que l’empire cherche à entraîner l’Europe dans son sillage, au nom d’un “Occident” qui incarne le Bien, la Liberté, la Démocratie et la Richesse, face à un islam radical et terroriste qui incarne le Mal.

8Comme si notre regard sur le monde devait être aussi simplificateur, comme s’il fallait absolument choisir son camp (“Ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous”, déclarait George W. Bush après le 11 septembre). Le temps de la guerre froide est pourtant bien révolu. Une telle construction du monde est fallacieuse et ce ne sont pas les idéologues néo-conservateurs, dont Pierre Hassner et Justin Vaïsse analysent avec finesse le discours [3], qui nous convaincront du contraire. Ecoutons Robert Kagan, qui ose dire les choses sans détour : “La vérité sur le rôle dominant des Etats Unis dans le monde est connue de la plupart des bons observateurs : c’est que leur hégémonie bienveillante est une bonne chose pour une importante fraction de la population mondiale.” Ah bon !

9Ceux qui refusent de se soumettre à cette “hégémonie bienveillante” seront écartés par l’Empire. La France, qui n’a pas été bonne élève et qui a mené la contestation au sein des Nations unies, se doit d’être “punie”, selon Condoleeza Rice et Paul Wolfowitz.

10Mais dans quel monde entrons-nous après cette guerre ?

11L’Irak devrait paraît-il, toujours selon M. Wolfowitz, devenir démocratique. Mais si, conformément à un des fondements de la démocratie (“ Un homme, une voix”), la majorité chiite de la population irakienne vote pour l’instauration d’un régime de mollahs, que faudra-t-il faire ? Interrompre le processus électoral, comme l’ont fait hier les généraux algériens ouvrant ainsi une voie royale à la guerre civile ?

12Au nom de quoi et jusqu’à quand devrions-nous nous soumettre, “nous” Français, Européens et Méditerranéens, à cette “hégémonie bienveillante” ?

13Le monde de l’après-guerre en Irak est devenu plus incertain et plus chaotique que jamais. Les Nations unies ont été déconsidérées et délégitimées, sans doute pour longtemps. Quant aux attentats terroristes en Arabie Saoudite et au Maroc (“excellent lieu de vacance” pour tant d’Européens), ils sont là pour nous rappeler cruellement dans quel monde “sûr” nous entrons.

14La question du terrorisme est devenue centrale et nécessite que l’on s’y arrête.

15Rien ne peut justifier le terrorisme. Albert Camus, qui a donné à La pensée de midi son nom, a écrit à ce sujet des pages magistrales. Ecoutons par exemple ce qu’il dit à Jean Sénac en 1957 : “Le héros des Justes refuse de lancer sa bombe lorsqu’il voit qu’en plus du grand-duc qu’il a accepté d’abattre il risque de tuer deux enfants. Ce refus, cette certitude passionnée qu’il y a dans le meurtre et dans l’injustice une limite à ne pas dépasser, je les ai donnés en exemple, dans ma pièce et dans L’Homme révolté, parce qu’ils sont les seuls selon moi à garder à la révolte sa vérité et sa grandeur. Ma position n’a pas varié sur ce point, et si je peux comprendre et admirer le combattant d’une libération, je n’ai que dégoût devant le tueur de femmes et d’enfants. La cause du peuple arabe en Algérie n’a jamais été mieux desservie que par le terrorisme civil pratiqué désormais systématiquement par les mouvements arabes. Et ce terrorisme retarde, peut-être irréparablement, la solution de justice qui finira par intervenir [4].”

16Mais Camus, sans jamais l’accepter ou l’excuser, prend aussi toute la mesure de cette pulsion de mort qui peut, aujourd’hui comme hier, envoyer des jeunes gens se faire exploser, et le monde avec : “Le terrorisme naît de la solitude, de l’idée qu’il n’y a plus de recours, que les murs sans fenêtres sont trop épais, qu’il faut les faire sauter [5].”

17Le terrorisme n’est pas, comme voudrait nous le faire croire George W. Bush, un simple adversaire contre lequel il suffirait de partir en croisade. C’est une forme de violence politique contre laquelle il faut bien sûr s’opposer, en ayant clairement conscience, comme le souligne Alain Joxe citant Aristote, que : “C’est toujours la justice, née d’un rapport de forces, qui crée de la fraternité, ce n’est pas la fraternité qui crée de la justice [6].”

18L’Europe, qui définit son projet dans un horizon d’attente post-colonial où la puissance n’est plus sa seule fin, a peut-être, à la différence des Etats Unis et des défenseurs de “l’Occident”, un peu plus de justice à partager avec ses voisins du sud de la Méditerranée. Car pour nous, comme l’écrit encore une fois si justement Camus : “Il ne s’agit pas de crever séparément, mais de vivre ensemble.”


Date de mise en ligne : 01/02/2009

https://doi.org/10.3917/lpm.010.0002