Article de revue

Editorial

Paix et guerre entre les civilisations

Pages 4 à 5

Citer cet article


  • Fabre, T.
(2002). Editorial Paix et guerre entre les civilisations. La pensée de midi, 9(3), 4-5. https://doi.org/10.3917/lpm.009.0004.

  • Fabre, Thierry.
« Editorial : Paix et guerre entre les civilisations ». La pensée de midi, 2002/3 N° 9, 2002. p.4-5. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2002-3-page-4?lang=fr.

  • FABRE, Thierry,
2002. Editorial Paix et guerre entre les civilisations. La pensée de midi, 2002/3 N° 9, p.4-5. DOI : 10.3917/lpm.009.0004. URL : https://shs.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2002-3-page-4?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lpm.009.0004


Notes

  • [1]
    Emile Témime, Un rêve méditerranéen, Actes Sud, 2002

1Paix et guerre... Nous voici revenus, depuis la chute du mur de Berlin et la fin de l’équilibre de la terreur, aux vieilles oppositions des siècles passés. Mais ce n’est plus simplement entre les nations que se joue désormais la question de la guerre et de la paix, là où le soldat et le diplomate étaient jadis les principaux acteurs sur l’échiquier international, c’est entre les civilisations que le Grand Jeu s’accomplit. Or ce changement des formes, des amplitudes et des acteurs de la guerre est susceptible d’opérer des glissements majeurs dans les manifestations de la violence collective. Il n’y a plus de distinction, clairement établie, entre un front intérieur et un front extérieur. La question nationale et la question internationale ne cessent de s’interpénétrer, créant ainsi une forme de chaos de plus en plus difficile à maîtriser.

2La Méditerranée est un des principaux théâtres de ce nouveau désordre international. C’est là où le conflit politique du Proche-Orient, qui ne saurait être confondu avec un conflit ethnique ou religieux, a des répercussions maximales. C’est là où la guerre américaine voulue en Irak est susceptible d’avoir les plus graves conséquences, à la fois extérieures et intérieures, indissociablement.

3La déchirure est possible et la fracture probable, la discorde paraît installée pour longtemps et la violence prête à se propager comme une véritable traînée de poudre !

4Sommes nous, dans ces conditions, condamnés à rester les bras croisés, condamnés à accepter le pire comme une forme de l’irrémédiable, condamnés à voir ce monde déchiqueté, pris entre le feu du terrorisme et de l’intégrisme, le “Mal”, et le souffle de l’Empire du “Bien” qui attise les braises à travers l’arrogance de son hyper puissance ?…

5Ce monde simplifié et toujours dualiste, le Bien et le Mal, le pur et l’impur, n’est pas notre monde. Entre l’Islam et l’Occident, que l’on veut à tout prix nous présenter comme des acteurs à part entière et comme des blocs réifiés par leur antagonisme, il existe un monde intermédiaire, un monde des deux rives qui s’appelle la Méditerranée. Ce monde méditerranéen n’a pas vocation à se dissoudre dans un supposé clash de civilisations.

6Mais la présence de la Méditerranée à travers l’histoire, et la persistance de ce qu’Emile Témime appelle “un rêve méditerranéen [1]”, qui vise notamment à “fermer les portes de la guerre” et à trouver un terrain d’entente entre les deux rives, ne règle rien, sinon qu’il dessine au moins une perspective. A la guerre annoncée entre civilisations, qu’une intervention militaire intempestive américaine en Irak pourrait sérieusement populariser et crédibiliser, il convient d’opposer un horizon de sens partagé, entre L’Europe et la Méditerranée.

7Loin du prêchi-prêcha du dialogue entre les cultures et des rencontres de façade qui trop souvent servent de leurre, comme l’actuel partenariat euro-méditerranéen, qui est en train de connaître aujourd’hui le sort de feu le dialogue euro-arabe hier, il est indispensable de bâtir un véritable projet commun avec nos voisins du Sud. C’est une des rares chances pour l’Europe d’échapper à la vassalisation américaine, c’est une des rares chances pour le monde arabe, pour la Turquie et pour Israël de s’inscrire dans un vaste ensemble régional porteur d’avenir.

8Un tel horizon relève de l’utopie pour les uns et apparaît à bien d’autres comme une indéniable chimère. Mais que nous proposent-ils ? La guerre des civilisations comme perspective d’avenir… Que sommes nous en mesure d’opposer à la montée de la violence et à la spirale de la haine qui se met en place actuellement et qui peut tout emporter sur son passage ? Des vaticinations sur l’Occident menacé, des relents sur l’Europe chrétienne, qui ne saurait accepter en son sein, comme nous l’explique Valéry Giscard d’Estaing, la Turquie musulmane… Cette Europe qui se construit et s’élargit, qu’est-elle en mesure de proposer à ses voisins du Sud ? Pouvons-nous croire, un instant, que nous pourrons construire un ensemble isolé ? L’aveuglement des élites européennes est à cet égard très impressionnant. Elles ne voient rien venir et continuent à faire tourner leurs modèles, économiques, technocratiques, comme si de rien n’était. Le réveil sera sans doute douloureux…

9L’Europe ne comprend pas – pas encore ? – qu’elle est bien plus qu’un simple ensemble continental, appelé à s’élargir à l’Est : elle est tout autant un ensemble maritime, une Europe sans rivages, dirait François Perroux, qui n’est ni frileuse ni impériale. Il lui appartient de dessiner un trait d’union avec l’ensemble de la Méditerranée, alors que la désunion et la discorde sont à ses portes.

10Jean Monnet, qui a indéniablement été un des inventeurs de l’Union européenne, écrivait cette très belle formule dans ses Mémoires : “Il faut amener l’esprit des hommes vers le point où leurs intérêts convergent. Ce point existe toujours, il suffit de se fatiguer pour le trouver.” Qui se fatigue aujourd’hui pour trouver ces points où les intérêts convergent entre l’Europe et la Méditerranée ?

11Si nous voulons que “le rêve des deux rives partagées” ne soit pas une simple incantation mais s’affirme comme un projet crédible et consistant, alors des initiatives fortes doivent être lancées, des moyens significatifs doivent être rassemblés, des acteurs gouvernementaux et non gouvernementaux doivent être coalisés.

12La fracture imaginaire entre l’Europe et la Méditerranée n’a rien d’une nécessité historique. La guerre des civilisations n’obéit pas à la force du destin. Comme l’observait si justement Bernanos : “L’avenir est quelque chose qui se surmonte. On ne subit pas l’avenir, on le fait.” Serons-nous à la hauteur de cette responsabilité ?


Date de mise en ligne : 01/02/2009

https://doi.org/10.3917/lpm.009.0004