Article de revue

Editorial

Exception française, diversité européenne et ouverture méditerranéenne

Pages 4 à 6

Citer cet article


  • Fabre, T.
(2002). Editorial Exception française, diversité européenne et ouverture méditerranéenne. La pensée de midi, 7(1), 4-6. https://doi.org/10.3917/lpm.007.0004.

  • Fabre, Thierry.
« Editorial : Exception française, diversité européenne et ouverture méditerranéenne ». La pensée de midi, 2002/1 N° 7, 2002. p.4-6. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2002-1-page-4?lang=fr.

  • FABRE, Thierry,
2002. Editorial Exception française, diversité européenne et ouverture méditerranéenne. La pensée de midi, 2002/1 N° 7, p.4-6. DOI : 10.3917/lpm.007.0004. URL : https://shs.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2002-1-page-4?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lpm.007.0004


Notes

  • [1]
    Voir, notamment, Fernand Braudel, La Dynamique du capitalisme, Arthaud, 1985.
  • [2]
    Le monde en 2002, hors-série de Courrier International et The Economist, décembre 2001, p. 30.
  • [3]
    Friedrich Nietzsche, Par-delà le bien et le mal, Fragment 255.

1Il est des phrases-chiffons rouges qui, à peine formulées, provoquent de vastes débats et soulèvent de vives controverses. Ainsi en a-t-il été de la déclaration de Jean-Marie Messier qui, en décembre et à partir de New York, a affirmé : “L’exception culturelle franco-française est morte.”

2Que signifie une telle déclaration ? Quelle est la légitimité du dirigeant d’une grande entreprise, jadis principal collecteur-distributeur d’eau, aujourd’hui grand manitou de la communication (SFR), du multimédia (Vizzavi) et de quelques autres entreprises culturelles, dans la musique (Universal), l’édition (Hachette) ou la presse (L’Express), pour dresser un tel constat de décès ?

3Jean-Marie Messier ne s’est pas embarrassé de circonlocutions et a pris acte du fait que, désormais, son groupe est tout aussi puissant que le ministère de la Culture pour conduire une politique. Dans ces conditions, pourquoi les règles ne seraient-elles pas adaptées à ses propres besoins, compte tenu de sa stratégie d’implantation sur le marché américain ?

4L’exception culturelle française le dérange, il suffit de s’en débarrasser en la déclarant tout simplement morte.

5Il serait vain et stérile de faire à Jean-Marie Messier un faux procès, il ne fait au fond que défendre ses intérêts, qui ne se confondent en rien avec l’intérêt général. Mais au fait, qui défend l’intérêt général et le bien commun aujourd’hui ?

6Si les réactions aux déclarations de Messier ont été aussi vives, c’est sans doute qu’il touche à une question sensible, celle de la place des biens culturels dans une économie de marché.

7Capitalisme ou économie de marché ? Cette distinction, jadis proposée par Fernand Braudel [1], est un détour fort utile pour penser le débat sur les biens culturels aujourd’hui.

8Le capitalisme, qui défend l’autonomie de l’économie par rapport aux autres sphères de la société, et qui subordonne toutes les activités humaines à la hiérarchie de l’argent et à la recherche maximale du profit, ne préserve aucun secteur d’activité. L’éducation, la santé, les transports, l’environnement ou la culture sont des marchandises comme les autres qui ne doivent pas échapper aux lois de la compétitivité et de la concurrence. Ce qui, au passage, donne les chemins de fer britanniques, et leur absence de fiabilité et de sécurité, ou les défaillances d’électricité en Californie, pourtant une des régions les plus riches du monde !

9Pour ce modèle capitaliste, dont Vivendi-Universal est un des grands acteurs sur la scène mondiale, les biens culturels sont d’abord des marchandises, à partir desquelles il s’agit de maximiser la rentabilité et les profits. L’exception culturelle française entrave la dynamique de ce capitalisme culturel, il convient donc de la délégitimer et de la déclarer morte. L’enjeu est majeur, notamment pour les productions audiovisuelles qui, il ne faut pas l’oublier, sont le deuxième poste d’exportation des États-Unis, et alors que ces productions permettent la diffusion d’un style de vie à l’échelle mondiale, l’american way of life, qui est avant tout un modèle de consommation.

10Replacés dans ce contexte, les propos de Jean-Marie Messier apparaissent plus cohérents, même s’ils ne sont pas pour autant acceptables. Reste que le combat pour l’exception culturelle ne doit pas devenir un combat d’arrière-garde, un mécanisme protectionniste qui conforte certains corporatismes.

11Ce n’est pas un simple dispositif défensif qu’il s’agit de maintenir, mais une stratégie offensive qu’il convient d’instaurer. Les biens culturels, s’ils ne sont pas de simples marchandises, participent néanmoins des jeux de l’échange et donc de l’économie de marché, qui à ce jour reste le moins mauvais mode d’allocation des ressources et de circulations des biens et des services. Il suffit de se rappeler l’étatisme soviétique et le jdanovisme culturel pour s’en convaincre !

12C’est à l’échelle européenne que se joue désormais le débat sur les biens culturels et sur les enjeux de la diversité culturelle. Mais de quelle Europe parlons-nous ? S’agit-il d’une simple zone de libre-échange, que l’élargissement à trente États membres risque inévitablement d’entraîner ? Faut-il suivre le commissaire européen chargé du Marché intérieur, Frits Bolkenstein, lorsqu’il déclare : “Nous devons nous rapprocher des conditions plus strictes et de l’univers plus froid du capitalisme anglo-saxon, fondé sur la primauté des intérêts des actionnaires, où les rémunérations sont supérieures, tout comme les risques. Le capitalisme est d’ailleurs révolutionnaire. Il ne respecte ni les habitudes ni les traditions et ne fait aucune différence entre les sexes ou les classes sociales. Il est l’ennemi des sociétés figées. Et l’Europe ne peut pas se permettre d’être figée [2].”

13Si c’est vers cette Europe-là que nous devons aller, fondée sur “l’univers plus froid” du capitalisme anglo-saxon et où il faut “souffrir pour être compétitif”, alors il faut, sans hésiter, s’arc-bouter sur l’exception culturelle française.

14Mais cette Europe froide, impersonnelle, technocratique et financière, n’a pas encore gagné, car l’immense majorité des Européens n’en veut tout simplement pas. A cette Europe froide, imposée par le haut par les serviteurs du seul pouvoir de l’argent, il est possible d’opposer une Europe vivante et démocratique qui favorise la diversité culturelle. Sans lâcher la proie pour l’ombre, sans se défaire des mécanismes de soutien public à la création et à la production culturelle qui ont été mis en place en France, d’André Malraux à Catherine Tasca, il faut s’ouvrir à la dimension européenne et réunir les conditions d’une véritable politique culturelle commune, notamment d’aide à la production audiovisuelle.

15Sait-on aujourd’hui ce que pèse le budget de la culture dans l’ensemble du budget de l’Union européenne ? Sur 93,5 milliards d’euros de budget global pour l’an 2000, le programme culture s’élevait à 34,5 millions d’euros ! Les chiffres parlent d’eux-mêmes… L’effort est ridiculement bas, même s’il existe, ici ou là, quelques autres programmes culturels au sein de l’Union.

16Sait-on par exemple que la Commission européenne n’est même pas capable de financer un réseau européen de traducteurs littéraires, alors que, selon l’heureuse formule de Claude Bleton : “La langue de l’Europe c’est la traduction.” Sans la circulation des grands textes littéraires, il n’y a tout simplement pas de conscience européenne !

17A-t-on suffisamment mesuré l’opacité, les dysfonctionnements et les lourdeurs de fonctionnement de la Commission européenne? La méthode Monnet, faite de diplomatie secrète et de négociations de couloir, est révolue. Elle a porté ses derniers fruits avec l’arrivée de l’euro. Il est grand temps de fonder une Europe politique, où les citoyens ne seront plus exclus des décisions qui sont prises en leur nom.

18Dans une Europe politique, autour d’une économie de marché régulée, il est possible d’imaginer une diversité culturelle renforcée, avec une stratégie offensive d’aide à la production de biens culturels, notamment d’œuvres audiovisuelles.

19Est-ce cela que souhaite Jean-Marie Messier lorsqu’il appelle à la diversité culturelle ? C’est peu probable. Sa stratégie audiovisuelle est d’abord orientée vers le marché américain, et il a d’ailleurs choisi un grand professionnel américain pour diriger ses affaires.

20Mais au-delà des propos de Jean-Marie Messier, la question centrale est bien de savoir quelle Europe nous voulons. Une Europe vassalisée et marchandisée, qui se reconnaît dans “l’univers froid du capitalisme anglo-saxon” et qui adopte un style de vie qui n’est pas le sien ? Ou une Europe indépendante, réellement démocratique, qui n’est pas un simple marché et une zone monétaire, mais qui devient un acteur politique, une Europe créatrice de sens, qui favorise la production d’œuvres et de formes nouvelles ?

21Dans ce débat, l’ouverture de l’Europe à une dimension méditerranéenne n’est pas un enjeu mineur. Il y a là, en effet, un véritable pôle de résistance à l’homogénéisation culturelle. La Méditerranée n’est pas soluble dans la mondialisation ! Elle est porteuse d’un héritage, philosophique et religieux, qui est loin d’être révolu, et elle façonne un style de vie, un rapport au temps et à l’espace, une façon de manger et de rêver, loin du stress et du spleen, dont nous avons le plus grand besoin aujourd’hui.

22A “l’univers froid du capitalisme anglo-saxon”, pourquoi ne pas préférer l’univers solaire du monde méditerranéen ? Ici, les jeux de l’échange, qui font l’économie, ne subordonnent ni n’accaparent la totalité de l’humain. C’est en tout cas ce chemin que nous tentons d’explorer dans La pensée de midi. Loin de tout “nationalisme du soleil”, mais à la recherche de ce midi que Nietzsche, ce grand méditerranéen, aimait à travers Carmen et la musique de Bizet.

23Écoutons-le, une fois encore, ce chantre du gai savoir, le gay saber des troubadours : “En admettant que quelqu’un aime le Midi, comme je l’aime, comme une grande école de guérison de l’esprit et des sens, comme une excessive abondance de soleil qui jetterait ses rayons transfigurés sur une existence orgueilleuse pleine de foi en elle-même [3].”

24Le midi, un goût de la vie, face au froid de l’ennui !


Date de mise en ligne : 01/02/2009

https://doi.org/10.3917/lpm.007.0004