Article de revue

Editorial

L'angle mort

Pages 4 à 5

Citer cet article


  • Fabre, T.
(2001). Editorial L'angle mort. La pensée de midi, 4(1), 4-5. https://doi.org/10.3917/lpm.004.0004.

  • Fabre, Thierry.
« Editorial : L'angle mort ». La pensée de midi, 2001/1 N° 4, 2001. p.4-5. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2001-1-page-4?lang=fr.

  • FABRE, Thierry,
2001. Editorial L'angle mort. La pensée de midi, 2001/1 N° 4, p.4-5. DOI : 10.3917/lpm.004.0004. URL : https://shs.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2001-1-page-4?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lpm.004.0004


1Le midi est d’abord un point de vue sur le monde, écrivions-nous dans le premier numéro de La pensée de midi, une façon de le regarder, de s’y impliquer et d’être ainsi partie prenante de son devenir. Ce souci du monde, pour une revue conçue à partir de Marseille, nous est fondamental. Il rencontre en tout premier lieu le monde méditerranéen, car c’est là que se joue une part essentielle de notre avenir, mais une part seulement... Part solaire ou part maudite ? Les deux sans doute, indissociablement, car la Méditerranée est traversée d’espérance et de tragique. Nous ne pouvons de toute façon pas y être indifférents dans cette ville sismographe. Ici, les moindres secousses qui traversent la Méditerranée trouvent immédiatement un large écho, elles se propagent et soulèvent des passions et des controverses, des attentes et des critiques.

2Cette “expérience du monde”, volontiers revendiquée à Marseille, a besoin d’être un peu plus qu’un slogan. Il s’agit de lui donner forme, de questionner les affaires étrangères, qui sont d’ailleurs souvent devenues des affaires intérieures, et de mettre en débat les relations internationales, réservées à un cercle étroit de spécialistes.

3A partir de Marseille, s’intéresser à Alger va de soi. Pourtant, rien de ce qui a été publié durant ces dernières années ne nous paraît vraiment rendre compte de cette ville. C’est pourquoi nous avons décidé de consacrer le premier numéro international de la revue à Alger, à partir d’une approche originale, celle des regards intérieurs.

4Alger, regards intérieurs… On parle beaucoup d’Alger en France, mais on ne sait pas très bien au fond ce qui s’y passe. Il existe comme un écran, un mur d’incompréhension, un angle mort, qui nous empêche de traverser les apparences et d’aller voir au plus près comment on vit aujourd’hui à Alger. Où en est cette ville aujourd’hui après ces dix dernières années, années terribles de guerre, de répression et d’attentats ?

5A travers un cheminement dans la ville, à la recherche des “passages”, l’idée a été de faire un portrait d’Alger vu de l’intérieur, et de prendre Alger comme le personnage principal d’un récit aux mille et une facettes.

6Alger apparaît en effet comme une ville prisonnière d’images fausses, entre la nostalgie d’Alger la blanche et l’horreur d’Alger la noire, capitale du terrorisme et de l’islamisme. Mais entre ces deux images réductrices, il existe une autre vision d’Alger, une vision d’Alger telle qu’en elle-même, selon le beau titre de l’article de Rachid Sidi Boumedine.

7Alger telle qu’en elle-même… Une ville théâtre, enroulée autour de la mer ; une ville déglinguée, étirée le long de ses vals et de ses monts ; une ville en chantier, chaotique et inspirée, attirante et repoussante ; une ville où la vie reprend peu à peu ses droits, mais où la mort n’est pas très loin, juste là, à quelques kilomètres, en lisière de la Cité, dans cette frontière incertaine, entre chien et loup, où tout peut basculer. Mais à l’intérieur de la ville, la violence reste souterraine, elle paraît maîtrisée. Alger donne alors le visage d’une ville qui s’ébroue et surmonte sa peur, d’une ville qui donne les signes d’un possible renouveau, d’une ville comme suspendue dans l’incertain, entre le calme revenu et la guerre toujours si proche. L’impression devient alors grandissante qu’à Alger on parle aussi de la vie, et pas seulement de la mort, même si rien n’est vraiment réglé.

8Le sommaire de ce dossier a été entièrement élaboré à partir d’Alger, grâce notamment à l’appui d’Abdou B., journaliste et chroniqueur de grand talent ; de Daho Djerbal, directeur de la revue Naqd, dont l’hospitalité n’a d’égale que l’exigence ; de Sofiane Hadjadj et de Selma Hellal, responsables des éditions Barzakh, dont l’enthousiasme et le regard émerveillé sont vite communicatifs.

9Ces regards intérieurs sur Alger ne sont, bien entendu, pas exhaustifs. Il manque sûrement tel ou tel aspect important pour dire la ville aujourd’hui, mais c’est une incursion néanmoins substantielle qui permet de sortir des lieux communs et d’appréhender la ville du côté de la vie. Pour une fois, le politique n’est pas au centre, c’est la société qui parle, elle qui au fond a appris à se débrouiller durant ces dix dernières années, face aux défaillances multiples de l’Etat.

10Le dossier de ce numéro a été élaboré à partir de deux angles d’approche : une balade dans la ville et un portrait du paysage culturel d’Alger aujourd’hui.

11Une balade dans l’histoire et dans la réalité urbaine contemporaine d’Alger, une balade “entre l’enfer et le paradis”, qui débute avec les saints patrons d’Alger, Sidi M’hammed et Sidi Abderrahmane, superbement évoqués par Ghania Mouffok ; une balade également en compagnie des “trabendistes” et de leur art de refaire la ville, de la réinventer, comme nous le raconte Mohamed Bouhamidi.

12La ville et ses Labyrinthes, qui nourrissent l’écriture de H’mida Ayachi, comme celle de Bachir Mefti dans L’Archipel des mouches ou encore le regard sur la mer d’Arezki Mellal. Il n’est sans doute pas de meilleure façon d’entrer dans une ville qu’au détour de la plume des écrivains qui rendent visible ce qui est là, dans le mystère d’une évidence trop souvent restée opaque.

13Les sociologues, qui font de la rue leurs archives, offrent une autre balade dans la ville, une autre entrée dans sa multiplicité. Regard sur les femmes, grâce à Cherifa Hadjij, qui nous permet d’appréhender leur difficile irruption dans l’espace public ; regard sur La recomposition d’une métropole, que nous livre Madani Safar-Zitoun, pour mieux comprendre l’urbanité algéroise, entre l’intérieur et le front de mer.

14Ce fait urbain algérois, Daho Djerbal et Rachid Sidi Boumedine nous le font découvrir à partir de regards complémentaires : Quand la marge passe au centre, et investit la ville en son milieu, selon Djerbal ; quand la ville se réapproprie son centre, après le temps colonial, pour s’affirmer Telle qu’en elle-même, selon Rachid Sidi Boumedine. Larbi Merhoum, quant à lui, nous propose son regard d’architecte.

15A ce portrait d’Alger, à cette balade au cœur de la ville, nous avons voulu ajouter un autre éclairage. Un éclairage sur la culture, car curieusement le paysage culturel de cette ville, si proche, au moins géographiquement et humainement, nous est encore largement étranger.

16Que savons-nous en effet de la nouvelle scène musicale algéroise ? Avec Meriem Hafiz, nous découvrons la musique de la jeune génération, et notamment les groupes de rap, masculins et féminins, comme bam (Brigade Anti-Massacre), dont la verve est volontiers corrosive. Daïkha Dridi et Omar Zelig prolongent ce panorama des mouvements musicaux algérois, à travers, entre autres, l’exemple du chanteur contestataire Baâziz, qui ne s’en laisse pas compter et qui a même osé braver les généraux, en direct à la télévision nationale !

17Nadira Laggoune explore quant à elle le territoire des arts plastiques et semble y discerner des pratiques nouvelles, comme s’il fallait aujourd’hui rattraper le temps perdu. De nouvelles générations d’artistes apparaissent sur la scène des beaux-arts, alors que quelques figures confirment la grandeur de leur talent. Comme Azwaw Mammeri, par exemple, dont le poète Djamal Amrani évoque ici le portrait artistique dans Multiple Azwaw.

18Longtemps fertile, le cinéma à Alger, avec le désengagement de l’Etat, semble bien mal en point aujourd’hui, comme le montre clairement Abdou B. Mais il nous rappelle qu’Alger reste néanmoins une ville cinématographique qui a inspiré nombre de cinéastes.

19L’édition et la presse ont connu bien des soubresauts. Il fallait toute la passion de Selma Hellal, des éditions Barzakh, et la précision de Mustapha Madi, des éditions Casbah, pour pénétrer ce monde aux multiples méandres. Ce dossier s’achève sur un panorama historique de la presse dressé par Ammar Belhimer, dans lequel il évoque ses nombreux démêlés avec le pouvoir et le rôle qu’elle a joué ces dernières années.

20Grâce à ces regards intérieurs, entrons dans Alger et sortons enfin de notre indifférence et de notre méconnaissance.

21C’est peut-être une façon d’effacer cet angle mort, qui tient sans doute encore largement à la peur de l’Autre.


Date de mise en ligne : 01/02/2009

https://doi.org/10.3917/lpm.004.0004