Les inédits
- Par Claude Bleton
- et Thierry Fabre
Pages 191 à 197
Citer cet article
- BLETON, Claude
- et FABRE, Thierry,
- Bleton, Claude.
- et al.
- Bleton, C.
- et Fabre, T.
https://doi.org/10.3917/lpm.004.0191
Citer cet article
- Bleton, C.
- et Fabre, T.
- Bleton, Claude.
- et al.
- BLETON, Claude
- et FABRE, Thierry,
https://doi.org/10.3917/lpm.004.0191
Zyranna Zatéli, Le Crépuscule des loups, Roman en dix histoires Extrait d’un roman à paraître aux éditions du Seuil/Institut français d’Athènes, texte proposé par Catherine Vélissaris, Présentation et traduction du grec par Jacques Bouchard
Fragonard, Minerve arrache un jeune prince à la volupté
Fragonard, Minerve arrache un jeune prince à la volupté
1Zyranna Zatéli est née en Grèce en 1951. Elle a roulé sa bosse en Allemagne, en France et au Portugal, bien loin de son Soho natal – près de Salonique celui-là. Elle a fait divers métiers – dont celui de comédienne – avant d’en venir à l’écriture. Et elle est là pour y rester : elle habite désormais Athènes et la littérature. La Grèce a reconnu en Zyranna Zatéli un écrivain racé dès son premier roman, Entre chien et loup les voilà de retour, mais en France, cependant, elle demeure encore inconnue. Dans ce roman, l’auteur fait revivre dans un style minutieux et pervers les destinées d’une famille tentaculaire, aux nombreux rejetons, de plusieurs lits, dont les noms à eux seuls font rêver : Hésychios, Fébronia, Christophoros, Clète, Safi-Lissafi... Elle situe leur histoire dans la Grèce du Nord, de la fin du xixe siècle aux guerres balkaniques, et même après : une Grèce mystérieuse et fascinante qui défie les poncifs touristiques. Ce roman – d’un réalisme fantastique sans précédent dans les lettres grecques – est animé d’un souffle épique et dramatique à la fois : il illustre le pouvoir de réalisation de l’individu malgré les forces occultes de la fatalité. Avant la publication de cette fresque romanesque, Zyranna Zatéli avait fait paraître deux recueils de récits (non édités en français) : La Fiancée de l’an passé (1984 et 1994) et Plaisirs du désert (1986). Elle s’apprête à publier en 2001 un nouveau roman intitulé Sous le nom étrange de Ramanthis Erébous, le premier d’une trilogie à venir.
2Bien sûr, à dix-huit ans, même le Diable, dit-on, est de toute beauté. Sans contredit. Mais le fameux Hésychios, père de Thomas, de Safi-Lissafi et d’une foule d’autres, était encore plus beau et beaucoup plus tôt. Les femmes lui tombaient dans les bras comme les calamités sur la tête des autres. Quelques-uns l’appelaient Eutychios le Veinard, d’autres – à peu près pour les mêmes raisons – le surnommaient Dystychios le Guignard. Toujours est-il que c’est sa mère qui l’avait baptisé, autour de ses dix-huit ans, Hésychios le Pénard (le nom qu’on lui avait donné à l’église était Théagène), justement pour conjurer, comme elle l’espérait la pauvre, cette inquiétude de la gent féminine. Elle le poussa à demi nu dans un ruisseau un jour qu’ils revenaient des champs – non sans avoir pris soin qu’il y ait eu des tiers comme témoins pour voir et entendre – et en marmonnant tout ce qui lui venait à l’esprit, elle l’aspergea çà et là et le prénomma Hésychios. Lui se tenait là sans rouspéter, comme l’autre dans le Jourdain – que souhaiter de plus en effet que de se faire rafraîchir quand on crève de chaleur –, et à la suite de cet événement, elle, au moins, trouva la quiétude : elle mourut peu de temps après, quelques semaines plus tard. Et c’est là que les jeunes filles, d’ores et déjà fascinées par son nouveau nom (qui inspirait en outre une certaine confiance et exerçait un charme certain : "Hésychios", se disaient-elles au plus fort de la nuit en tombant en pâmoison, "a-t-on idée, Hésychios !"), c’est là justement que leur cœur s’enflammait pour de bon et qu’elles pouvaient dire adieu pour toujours à la peinardise. Et comme aucune d’entre elles ne voulait s’imaginer que pareille chose pût arriver à une autre – non pas de tomber amoureuse de lui, puisque même les pierres sans vie s’amourachaient de lui, mais de ne vivre que pour un seul de ses regards, un seul de ses gestes –, chacune se bouchait les oreilles aux racontars et aux jérémiades des autres et le considérait comme sa propre destinée à elle, en toute exclusivité. Même si cela supposait une réprobation à faire frémir.
3Effectivement. Certains furent navrés, mais personne ne fut surpris de voir que des cœurs et des corps furent en ces temps-là blessés par le bel Hésychios. Quelques-unes moururent les yeux angéliquement rivés au plafond – dire qu’elles avaient dépéri est bien faible : la passion les avait complètement purifiées avant de les achever. D’autres choisirent de mourir comme pour mortifier leur propre sort, pour lui arracher les tripes. Une autre disparut. Elle disparut. C’est tout ce qu’on pouvait dire à son sujet. A un moment donné, personne ne l’avait revue, morte ou vive : elle était disparue.Mais il y en avait deux ou trois qui avaient soudain changé du tout au tout, elles avaient retrouvé leur sang-froid, puis s’étaient ralliées aux mères des jeunes défuntes, faisaient le tour de toutes les maisons, frappaient aux portes et disaient : "Avez-vous des filles en vie chez vous ?" Et si on leur répondait "On en a", "Faut les surveiller, les attacher, les embarrer, conseillaient-elles, faut pas qu’elles voient cet Hésychios et tombent amoureuses de lui, demain vous allez les pleurer dans leurs linceuls ! Ah ! théagène-hésychios", elles écumaient et trépignaient comme si une tarentule les avait piquées – "Sa mère et le pope pouvaient pas lui donner un autre nom à ce cobra venimeux, non !" Car, dans tout ça, elles en étaient naturellement venues à considérer son sperme comme du venin (c’est clair comme le jour que ces amours-là ne se bornaient pas à des œillades), comment expliquer autrement pareil fléau, pareille épidémie ? Simplement, comme il avait une beauté à couper le souffle, il avait dû dissimuler un membre à sectionner la vie. "C’est un braquemart qu’il a entre les deux jambes", disaient, le cœur déchiré, celles qui l’avaient connu, qui au dernier moment l’avaient échappé belle et ne décoléraient pas, "plus c’est délicieux, plus c’est venimeux". Pourtant c’était un braquemart qui avait aussi donné la vie, et pas seulement enlevée. Six enfants étaient venus au monde les uns après les autres, les siens bien sûr, à qui d’autre, et comme la mère d’aucun d’entre eux n’avait survécu pour voir ce qu’elle ferait d’un tel rejeton, ce sont les grands-mères qui les avaient pris dans leurs courses (pas une de vraiment âgée, bien au contraire, et toutes enflammées par cette guerre sainte pour sauver de la mort certaine les jeunes filles restantes), elles les prirent donc, et un beau matin elles allèrent les déposer à la porte d’Hésychios. Elles obligèrent les plus grands à pousser des cris, elles houspillèrent les mouflets emmitouflés dans leurs langes pour les effrayer et les faire brailler, et coururent toutes ensemble – en vrombissant comme un vol de corneilles – se cacher à l’écart dans des décombres et attendre le cœur battant.
4Elles virent peu après Hésychios descendre, les jambes et les gestes comme engourdis, mais la mine absolument pas renfrognée ou excédée, se pencher et prendre un à un les poupons et les repasser à son père, à ses sœurs et à ses frères qui avaient rappliqué à leur tour, tous silencieux et pas mal songeurs. Une des sœurs osa protester : "Qu’est-ce qu’on va faire de toute cette marmaille, Hésychios ? On en avait pas assez comme ça ?" Mais il eut vite fait de la calmer et la jeune fille en prit deux dans ses bras, redressa la tête et disparut dans l’escalier. Plus un poupon ne pleurait, ne criait ni ne grognait, faut-il le dire? C’est comme si tous s’étaient enfin trouvés là où ils désiraient être ou, en tout cas, là où il convenait qu’ils fussent.
5Derrière les décombres les autres pouvaient difficilement accepter que leur combat matinal se fût terminé aussi simplement et sans coup férir. Elles continuaient pourtant à avoir l’œil, et l’une des plus soupçonneuses ou intransigeantes glissa : "Vous pensez qu’il les a acceptés ? Bien au contraire ! Il va demander à ses sœurs de les estourbir", et elle fit le geste d’essorer le linge, mais les autres lui tapèrent sur les doigts et la firent taire. "On verra bien", dit placidement et avec un certain bon sens la plus âgée.
6Et elles voyaient Hésychios, maintenant seul, qui regardait autour de lui le ciel, les arbres, les nuages, les oiseaux passer et s’envoler, cherchant peut-être à comprendre qui ou quoi donc lui avait amené à sa porte tous ces marmots, ses péchés incarnés disons, et voilà que son regard se posa – un tantinet amusé – sur les décombres d’en face, sur les murs à demi effondrés, fixant intensément les orifices entre les pierres et les poutres, orifices au fond desquels scintillaient des yeux féroces.
7Le chœur des femmes cachées frémit jusqu’à l’os ; elles retenaient on ne peut plus leur souffle – si l’une avait fait le moindre geste ou exprimé le moindre soupir, les autres auraient bien été capables de l’étriper ; absolument, l’étriper. Hésychios releva le menton et lança un imperceptible sourire dans leur direction, vers ces orifices donc, il fit ainsi avant de tourner le dos et de rentrer dans la maison, et cela – son fameux hochement, son signe comme on l’appelait – amena un vent de discorde dans les décombres. Les sombres silhouettes s’animèrent sur-le-champ, se regardèrent, se dévisagèrent les unes les autres, comme si elles ne se reconnaissaient plus. Bien fait.
8Mais le meilleur, le plus inattendu, fut ce que risqua l’une d’entre elles, lorsqu’on l’entendit dire d’une voix enrouée, voilée, tremblante : "C’est un bon gars au fond, je m’attendais pas à ça."
9Manifestement elle avait perdu l’esprit, elle ne savait pas ce qu’elle disait.
10"Je m’attendais pas à ça… je m’y attendais pas", reprit-elle avec ferveur et dans un total abandon. "Même s’il m’a pris ma fille… c’est un bon gars au fond."
11Elles attendaient pour voir si elle allait le répéter ; elle le répéta : "C’est un bon gars au fond." Ce au fond commençait à leur taper sur les nerfs.
12C’est Fébronia qui parlait tête basse, l’une des mères des jeunes filles qui avaient laissé en mourant un rejeton, et en parlant elle dessinait avec l’ongle de son pouce des signes, des petits croissants de lune qui aussitôt s’effaçaient de la paume de son autre main. "Même s’il a perdu ma fille", reprit-elle pour la troisième ou quatrième fois, comme si c’était là justement la preuve de sa bonté. "C’est un bon gars au fond."
13Il y eut un silence de mort.
14"Tu devrais avoir honte !" siffla alors, aussi brutale qu’une balle perdue, une autre femme. "Tu devrais avoir honte de t’aplatir à sa première œillade, comme une imbécile, venue d’un autre monde. C’est avec des clins d’œil comme ça qu’il a amadoué ta fille dans le temps, l’as-tu oublié ? Nos filles avec, et il les a toutes menées à leur perte. C’est un clin d’œil pareil qu’il est allé nous faire, le dévergondé, à nous autres aussi aujourd’hui, ses belles-mères – tu devrais avoir honte de le défendre au lieu de le maudire et de lui cracher dessus !"
15Elle en remit tellement que les autres se recroquevillèrent comme des tortues devant un hérisson, mais Fébronia ne l’écoutait pas, elle n’entendait pas. Elle avait déjà pris ses distances avec ce chœur, elle prenait place dans l’autre, celui des femelles fascinées, et comme elle était veuve depuis huit ans et qu’elle n’avait pas encore trente-huit ans, cette nuit-là elle vit Hésychios – pour sa plus grande joie et son plus grand désespoir – jouir d’elle comme un pivert affamé, elle vit ses réserves tomber en charpie comme des éclats de bois pourri.
16Le soir même Christophoros, père d’Hésychios, convia toute la famille sauf les mineurs – qui ne comprenaient pas seulement ses petits-enfants, mais aussi quelques-uns de ses enfants à lui –, il les convia tous à un conseil de famille qui dura presque jusqu’au matin. La salle rappelait un navire sur le point d’appareiller, et lui en tant que capitaine prononça les premières paroles empreintes de gravité : "J’estime bienheureuse votre mère qui n’est plus de ce monde – je l’estime bienheureuse ! Parce qu’elle aurait pas su où se cacher à la suite de tout ce qui est arrivé encore une fois", même s’il avait dû préciser qu’il entendait par là leur dernière mère, Eutha, la précédente étant depuis belle lurette hors de portée.
17L’heure est venue de nous rappeler sa retentissante histoire à lui aussi : vers le milieu du siècle (du siècle passé pour nous bien entendu) Christophoros, alors jeune homme, épousa une certaine Pétroula, fille unique d’un prêtre de la région, homme singulier aux nerfs sensibles, qui, se croyant une sorte de nouveau Messie, descendant direct de la gent de Dieu, un jour trucida, ni plus ni moins, un berger à coups de pierre sur la tête, parce que celui-ci n’en croyait rien. D’autres différends couvaient bien sûr là-dessous, de nature foncière, à propos de cinq mètres de terre, de même que des ragots à propos de fidélité conjugale. On s’empara du coupable, on lui rasa la barbe, on lui enleva sa soutane et on l’enferma dans une prison à vie. A la suite de cela la femme du prêtre (et surtout lorsqu’elle l’entendit hurler qu’il s’était trempé les mains dans le sang parce que le berger faisait courir le bruit que son honorable femme avait conçu leur fille avec un autre), à la suite donc de telles histoires, elle préféra pour sa délivrance avaler une carafe d’acide liquide, et la petite Pétroula – qui s’appelait Parthéna et qu’elle avait mise au monde à l’âge de quarante ans – resta sur le pavé pour être montrée du doigt par tout le monde. Avec le temps et les années on oublia l’affreux scandale, mais puisqu’il ne fallait pas l’oublier complètement, le nom de la malheureuse fille du pope se changea de Parthéna en Pétra – le berger n’avait-il pas été assassiné avec une pierre ? – et de Pétra, comme c’était une enfant aimée de tous, généreuse, travailleuse et pas du tout hautaine comme son père, le nom prit la forme diminutive de Pétroula. Et tous, ayant ou non besoin d’une bonne, voulaient l’avoir chez eux ou dans leurs champs, mais la maison pour laquelle Pétroula avait le plus de prédilection et où elle décida de s’installer fut celle de Loucas, un propriétaire foncier et marchand, père d’une famille nombreuse, dont un des fils s’appelait Christophoros. Christophoros aima Pétroula, ferma les yeux sur la sombre histoire de son père, et fit de la servante sa femme, interdisant d’abord et avant tout à quiconque de l’appeler dorénavant Pétroula. "Son nom est Parthéna dit-il, et vous allez tous l’appeler Parthéna à l’avenir – elle a déjà reçu assez de pierres par la tête." Pourtant lui-même trouva difficile de se défaire du Pétroula, plus difficile encore de se triturer la langue chaque fois pour dire Parthéna (qui lui semblait étranger, sans âme), et c’est ainsi que sa femme en question vécut toute sa vie en tant que Pétroula – à tel point que l’une de ses petites-filles avait reçu officiellement au baptême le nom de Pétronia, et l’un de ses fils, celui de Pétros.
18Pétroula donna cinq enfants à Christophoros (un par année presque), et peu après la naissance du dernier, on l’informa que son père était gravement malade en prison et qu’il voulait la voir avant de mourir. Elle laissa tout et s’y rendit. Pendant toutes ces années elle ne l’avait jamais visité – elle ne savait même pas en fait où se trouvait la prison, s’il était toujours vivant ou mort – et elle se présenta devant lui pleine de remords et mal en point de l’avoir, même elle sa fille unique, abandonné en ses heures les plus difficiles. Il avait bien sûr trempé ses mains dans le sang, des mains qui en plus avaient officié pour les chrétiens, les avaient baptisés, mariés, ensevelis, mais cet homme n’avait pas cessé d’être son père pour autant… même si les allégations contradictoires du berger continuaient à circuler, et qu’elles avaient fini par lui faire tourner la tête.
19"Pardonne-moi", lui avait-elle dit ce jour-là à la prison, sans avoir le courage de le fixer dans les yeux, "pardonne-moi de t’avoir laissé seul en ces temps-là… Mais j’étais jeune, je comprenais pas, pardonne-moi."
20Lui, d’une voix fanée (qui souvent par oubli élevait le ton) accompagnée d’une foule de simagrées futiles, lui dit que c’était lui qui devait lui demander pardon et non elle. "Le feu éternel m’attend, lui dit-il, l’Enfer avec ses flammes et ses étuves. Pour les siècles des siècles je serai celui qui a assassiné un berger. Qui ? Moi !… Personne ne donnera mon nom à l’un de ses enfants ! Personne que je dis ne donnera mon nom à l’un de ses enfants !"
21Ce dernier point parut le préoccuper tout particulièrement ; il le répéta en brandissant un index incendiaire comme s’il exprimait la colère et non une récrimination ; même à Pétroula cela sembla déplacé, inopportun – et quelle prétention : de pauvres gens avaient trouvé leur perte dans cette histoire, des vies perdues à cause de lui, et lui avait pour seul souci son nom –, cependant, livrée comme elle l’était à l’émotion la plus sombre et la plus tyrannique, elle se mit à lui masser, comme aveuglée, le torse et à lui dire : "Comment peux-tu dire une chose pareille ? T’es donc tellement convaincu que je t’avais rejeté ? J’ai même donné ton nom à l’un de mes enfants… au premier à part ça."
22"Vrai ?" lui demanda-t-il sidéré, et on aurait parié qu’il allait vivre trente ans de plus après ça.
23"Vrai de vrai ! Quoi, j’ai l’air de mentir ?" lui dit-elle et ses yeux s’embuèrent – est-ce que le vrai ou le faux avaient pour eux quelque importance ?
24Et l’homme plein de suffisance, le malheureux, marmonna quelque chose encore, la tête dans ses mains, et rendit le dernier souffle.
25Pétroula revint à Christophoros et à ses enfants, malade comme si elle avait subi pendant ce bref voyage les pires tribulations. Et alors que toutes ces années durant elle n’avait pas mentionné la moindre chose de son enfance, de l’instant donc qu’elle avait entendu dire que son père avait tué quelqu’un à coups de pierre sur la tête jusqu’au jour où elle vit sa mère transportée par des gens, à demi morte, ses vêtements lacérés de ses propres ongles, de l’écume à la bouche, avec des spasmes et des hurlements à fendre l’air en deux, voilà que maintenant qu’elle était revenue de la prison, elle ne faisait que parler de cela et murmurer, toutes les images reprenaient vie devant ses yeux et l’empêchaient de retrouver les choses là où elle les avait laissées. Les images devaient de temps en temps avoir une telle intensité qu’on la retrouvait ici et là à demi inconsciente, avec autour d’elle des mouchoirs humides déchirés, le menton couvert de bave écumeuse ; elle leur disait en les implorant (comme elle avait entendu sa mère le faire autrefois) de la laisser tranquille, de la laisser.