Entre histoire et mémoire, espérer une Méditerranée plurielle
- Par Philippe Joutard
Pages 6 à 9
Citer cet article
- JOUTARD, Philippe,
- Joutard, Philippe.
- Joutard, P.
https://doi.org/10.3917/lpm.003.0006
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Notes
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Ce travail commencé depuis dix-huit mois met en valeur l’ambivalence de l’archéologie (comme d’ailleurs de l’ensemble de la discipline historique), qui peut tout aussi bien créer l’intolérance que faciliter les échanges et qui en tout état de cause renvoie au présent, si bien que chaque époque construit son archéologie : ainsi du xixe siècle qui privilégiait les apogées classiques pensant y retrouver son image, l’Athènes du ve siècle ou la période augustéenne.
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Albert Camus, “L’exil d’Hélène”, L’Eté dans Essais, La Pléiade, p. 857.
1A la jonction de deux siècles, depuis une trentaine d’années, notre monde est obsédé par la mémoire. La pensée de midi ne pouvait pas ignorer cette obsession, non pour être à la remorque de l’actualité, ni même parce que ce dernier trimestre vient d’être marqué par la parution du livre fondamental de Paul Ricœur, La Mémoire, l’Histoire, l’Oubli, dont François Dosse rend compte ici, mais tout simplement dans la mesure où, plus qu’aucune autre région du monde, la Méditerranée vit sous l’emprise de la mémoire ou plutôt des mémoires. Pierre Vidal-Naquet nous le rappelle d’entrée de jeu : la mémoire historique comme l’histoire sont nées au bord de la Méditerranée.
2Plus qu’ailleurs aussi, la mémoire y est terriblement ambivalente.
3Elle est porteuse de vie, permettant à des minorités dominées de jouer aujourd’hui un rôle actif ou tout simplement d’exister encore un peu. Emouvante mémoire que celle de ces chrétiens irakiens de Lucette Valensi qui se déclarent assyriens, ou des juifs d’Afrique du Nord qui se voient descendants de la toute première Diaspora, celle de 586 avant J.-C. – ici, “l’histoire interminable” remplace le territoire qui a disparu.
4Mais la mémoire alimente nombre des affrontements actuels les plus sanglants et les plus radicaux dans la volonté de nier et de supprimer totalement l’autre. On a alors la tentation de substituer, au trop célèbre devoir de mémoire, un devoir d’oubli. Les événements dramatiques que nous vivons à l’est de la Méditerranée donneraient raison à cette tentation. La plupart du temps, les lieux de mémoire en Méditerranée sont des lieux de malentendus, d’incompréhension, quand ils ne génèrent pas la haine : Carthage, Rome, aujourd’hui encore tristement Jérusalem, qui en hébreu, nous le savons bien, signifie “paix”. Sur ce sujet, Dominique Bourel nous révèle des malentendus plus complexes encore, fracturant l’intérieur de chaque grande communauté. Parfois, un événement fondateur constitutif d’une communauté nationale peut être lieu de conflit à l’intérieur de cette même communauté : ainsi la guerre d’Algérie, “la révolution”, n’est pas seulement un capital symbolique monopolisé par le pouvoir, les opposants le revendiquent également dans leur lutte, comme le montre clairement Abderrahmane Moussaoui.
5Pourtant, dans le même temps, les Méditerranéens ne cessent de rêver d’une mémoire partagée. Ils ont la nostalgie des Andalousies perdues : ils imaginent le mariage de l’étranger et de l’autochtone – comme dans la légende de Gyptis et Protis dont Xavier Lafon rappelle l’importance symbolique pour l’identité marseillaise –, ils empruntent aux vaincus et métissent leurs cultures. Ces mémoires partagées ne sont pas pures illusions et idéalisation d’un passé mythique : le zéjel andalou (chrétiens et juifs s’entretenaient en poésie arabe avec les musulmans) ou la cuisine (au plaisir de dire s’ajoute le plaisir des saveurs) évoqués par Lucie Bolens en sont des expressions claires.
6Et, à l’autre bout du temps et de l’espace, le Liban, après la guerre civile de quinze ans qui s’est terminée en 1990, veut “reconstituer” une mémoire de la coexistence pacifique, comme l’explique Aïda Kanafani-Zahar en montrant que même pendant la guerre les générations plus anciennes ne se sont jamais résignées à la fin du “vivre ensemble”.
7Véritable laboratoire de la mémoire, la Méditerranée en révèle aussi d’autres ambiguïtés. La mémoire est “maîtresse d’erreurs”, d’abord parce qu’elle se constitue à partir de l’oubli volontaire ou involontaire, souci d’aller à l’essentiel ou refus d’une réalité ancienne inadmissible, quand les deux ne se conjuguent pas. Nombre de contributions présentées ici en font la démonstration. Ainsi, Jocelyne Dakhlia met en valeur une première forme de diglossie longtemps oubliée (occultée ?), bien antérieure à la diglossie coloniale : la lingua franca, langue composite à base d’espagnol et d’italien, “mêlant divers autres apports des langues romanes avec quelques plus rares éléments de l’arabe ou même du turc”. Comme le remarque Bruno Etienne, Français et Algériens sont encore incapables de se comprendre parce qu’ils ont des amnésies contraires, et tant que les uns et les autres n’auront pas assumé la totalité de leur passé commun, une nouvelle “Andalousie” sera impossible. Nombreuses sont les déformations ou les erreurs avérées, certaines sont vénielles comme le lieu d’arrivée des Phocéens à Marseille, d’autres massives et pour ainsi dire permanentes, comme la mythique Alexandrie, à propos de laquelle Robert Ilbert peut écrire : “Les différentes Alexandries n’ont en commun que les réminiscences d’une ville qui n’a jamais existé et que notre mémoire appelle d’un nom unique.” Faut-il en rester là ? L’erreur peut être source de vérité, d’une vérité qui n’est pas factuelle, nous en apprenant beaucoup sur les sentiments et les représentations ; le mythe, parfois sans aucun lien avec la réalité, est créateur d’histoire : Alexandrie en est précisément le plus bel exemple avec la création de la nouvelle bibliothèque qui a pour mission de mettre les cultures en dialogue.
8Oublis, déformations, erreurs définissent autant une mémoire que les souvenirs positifs et ils ne sont jamais sans signification ni logique.
9On l’aura compris : dans cette quête des mémoires de la Méditerranée, nous n’avons pas cherché une exhaustivité illusoire, mais, à travers des exemples volontairement empruntés à des périodes historiques, des espaces et des supports mémoriels très différents, nous tentons une exploration du rapport que les Méditerranéens entretiennent avec leur passé.
10Le bilan, illustré par l’actualité de ces dernières années, peut engendrer le pessimisme : les mémoires historiques simplificatrices, manichéennes et souvent instrumentalisées opposent et excluent ; les mémoires de la vie quotidienne offrent plus d’espace de rencontres et de circulations, comme le révèlent l’exemple de la cuisine andalouse du Moyen Age, celui de la cuisine ottomane de l’époque contemporaine présenté par Marie-Hélène Sauner ou encore celui des musiques de la Méditerranée dans le texte de Catherine Peillon. Mais celles-ci peuvent délimiter aussi des frontières, désignant l’étranger qui souvent devient l’ennemi.
11Notre pari pour une Méditerranée moins barbare au xxie siècle repose d’abord sur une histoire qui, comme le préconise Pierre Vidal-Naquet, prenne la mémoire pour objet et ainsi tempère “l’exclusivité des mémoires particulières”, pour reprendre l’expression de François Dosse à propos du projet de Paul Ricœur. Une histoire, ai-je dit, mais pas n’importe quelle histoire.
12Que l’histoire puisse être instrumentalisée – aussi fortement que la mémoire, se confondant d’ailleurs avec celle-ci – est une réalité fréquente, ne serait-ce qu’à cause du lien fort entre histoire, Etat et nation. Certaines utilisations n’ont pas de conséquences graves, ce qui ne veut pas dire qu’elles soient insignifiantes. Ainsi en va-t-il des reconstitutions historiques actuelles qu’étudie Maryline Crivello : ces mises en scène du passé régional ne sont pas simples épiphénomènes touristiques, elles peuvent assurer une cohésion identitaire. D’autres sont plus inquiétantes, même quand elles s’appuient sur tout un arsenal de “preuves scientifiques” et une discipline aux règles bien établies. On songe à la quête des origines se justifiant à partir de fouilles archéologiques. Jérusalem, encore, en fournit l’exemple le plus dramatique. Aucune archéologie n’est neutre et “objective”, les plus grands archéologues le savent parfaitement aujourd’hui, mais pas le public, même cultivé, qui a le sentiment d’être en présence de “données” irréfutables. L’article de Xavier Lafon le montre bien pour le sud de la France. La pensée de midi aura sans doute l’occasion de revenir sur le sujet, puisque cette étude s’inscrit dans un projet plus vaste mené par la Fondation Sud sur “l’archéologie enjeu de mémoire [1]”.
13L’illusion documentaire, il faut savoir la repérer partout où elle se cache. Comme dans les photographies du “grand tour” analysées par Bernard Millet et qui se situent dans la postérité des vedute. Ainsi l’avoue Charles Nègre : il photographie différemment un même monument en fonction des commanditaires, allant jusqu’à gommer certains détails pour renforcer les effets du pittoresque.
14Que l’historien se sache lui-même relatif, lié à une époque et à une situation, n’épuisant jamais le réel, n’entraîne pas pour autant le relativisme et le scepticisme. Ce sentiment d’inachèvement, cette modestie est, pourtant, la première garantie de son accès à une part de vérité. Il peut relativiser les mémoires, les mettre en contexte, en montrer le caractère partiel et donc partial, tout en les respectant, parce qu’il a fait déjà ce travail critique sur lui-même. Il peut mettre en valeur leur pluralité, parce que, dans sa recherche, il doit constamment croiser ses sources, selon le vieil adage : “Témoin unique, témoin nul.” En montrant comment toute mémoire, si simple apparemment soit-elle, est le produit d’une alchimie complexe, empruntant à de multiples sources, métissée sans le savoir, il peut espérer faire comprendre aux porteurs de mémoires qu’accepter les autres n’est pas se dissoudre, mais s’enrichir. La tâche est ingrate et difficile. Suffira-t-il de rappeler avec Pierre Vidal-Naquet que l’histoire est née aux frontières de deux mondes, dans un lieu d’échanges qui refusait de s’enfermer dans une seule culture et que notre rapport au passé s’alimente aux deux sources, juive et grecque, garantissant la nécessaire articulation entre mémoire et histoire ?
15Vision trop raisonnable pour triompher de la passion mémorielle renforcée par de pseudo-références historiques. Les certitudes sont tellement plus rassurantes et commodes dans un monde incertain. Pour vaincre cette passion destructrice, nous devons, en ultime recours, faire appel aux créateurs qui savent s’appuyer sur la mémoire sans s’y enfermer, atteignent l’universel en s’enracinant et nous apprennent la différence. Une fois encore, écoutons Camus : “L’ignorance reconnue, le refus du fanatisme, les bornes du monde et de l’homme, le visage aimé, la beauté enfin, voici le camp où nous rejoindrons les Grecs. D’une certaine manière, le sens de l’histoire de demain n’est pas celui qu’on croit. Il est dans la lutte entre la création et l’inquisition. Malgré le prix que coûteront aux artistes leurs mains vides, on peut espérer leur victoire. Une fois de plus, la philosophie des ténèbres se dissipera au-dessus de la mer éclatante. O pensée de midi, la guerre de Troie se livre loin des champs de bataille ! Cette fois encore, les murs terribles de la cité moderne tomberont pour livrer, « âme sereine comme le calme des mers », la beauté d’Hélène [2].”
- Philippe Joutard a assuré la coordination du dossier “Mémoires en miroir. Autour d’une Méditerranée plurielle.”