Belkacem Boudjellouli
Pages 130 à 137
Citer cet article
- VALABRÈGUE, Frédéric
- et MILLET, Bernard,
- Valabrègue, Frédéric.
- et al.
- Valabrègue, F.
- et Millet, B.
https://doi.org/10.3917/lpm.001.0130
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- Valabrègue, F.
- et Millet, B.
- Valabrègue, Frédéric.
- et al.
- VALABRÈGUE, Frédéric
- et MILLET, Bernard,
https://doi.org/10.3917/lpm.001.0130
1990, 150 × 400 cm (sans titre), fusain et huile sur papier
1990, 150 × 400 cm (sans titre), fusain et huile sur papier
1997, 120 × 200 cm (sans titre), fusain et huile sur toile
1997, 120 × 200 cm (sans titre), fusain et huile sur toile
1Belkacem Boudjellouli habite la ville de Sète où il reste encore des pêcheurs et des marins. Il a été mécanicien pour les moteurs de bateau. Il est aujourd’hui moniteur dans une école de voile. Il dessine depuis longtemps et expose ses dessins depuis une dizaine d’années. Il partage sa vie entre la mer et ses dessins. Ses œuvres se nourrissent de ses lectures littéraires et historiques, Conrad et Melville par exemple, histoires du colonialisme et de l’entre-deux-guerres, entre autres, d’une culture populaire constituée d’objets de convoitise ou sentimentaux (la “bleue” de Mobylette, l’“ami 6” de Citröen...) et d’un environnement : le monde ouvrier et certains éléments du paysage languedocien. Notes, esquisses, croquis, dessins à la figuration plus fouillée, isolent des fragments de cette culture ou de cet environnement et les transposent sur un plan plus général. Ils sont travaillés pour leur conférer une autre dimension et une autonomie : celles d’un récit ou d’une présence. Boudjellouli reconstruit des attitudes, des réflexions et des situations qui synthétisent un état d’esprit populaire soit volontiers moqueur envers lui-même, soit propice à la légende. Ce sont des dockers, des mécanos, des voisins de cité, des harkis, des vignerons, des ivrognes. Ce sont des bateaux au radoub, des cyprès noirs, des agaves. Ce sont des aspirations moindres, des mythologies minuscules. On pourrait parler d’histoires faussement vécues mais vraiment déformées, de brèves de comptoir, de chansons d’école communale, de blagues pour papillotes. Mais on pourrait parler aussi d’un hiératisme de certaines attitudes, d’une amplification des personnages. Il y a la volonté de leur donner un souffle.
De gauche à droite : 1995, 52 × 62 cm (sans titre), fusain sur papier ; 1995, 52 × 62 cm (sans titre), fusain sur papier
De gauche à droite : 1995, 52 × 62 cm (sans titre), fusain sur papier ; 1995, 52 × 62 cm (sans titre), fusain sur papier
2Certains dessins sont légendés comme dans la tradition du dessin humoristique. Un des ressorts principaux de cette œuvre est en effet l’humour, un mélange de causticité et d’étonnement. Ce sont des dessins parlants. On y entend un ton et une voix. Des mots un peu analphabètes parlent de ceux qui n’en ont guère. Mais ce “peu-là” est très bien placé. Il y a une jouissance dans le bien mal parler, dans le bien mal dessiner. On apprend à être chez soi dans une langue étrangère, dans une pratique à laquelle on n’aurait pas dû être invité. La faute d’orthographe ou la rature deviennent alors inventives. Il n’y a d’ailleurs pas une façon de manquer, de se manquer, qui ne soit pas mise à distance par l’humour. Boudjellouli évoque un milieu conscient de son peu de poids, presque de son illégitimité et chez qui rien ne fait autorité ou référence.
3Le plus frappant dans cette production, c’est la mobilité du trait. Nous avons parlé plus haut de notes, d’esquisses, de croquis et de dessins au fusain apparemment plus élaborés. C’est qu’il y a une ligne, des repentirs, un inachèvement qui correspond à chaque situation, à chaque figure. Les dessins de la gaucherie jouée – graffitis lacunaires faits par un adulte qui serait un enfant – fonctionnent comme des mots d’esprit ou des reparties du tac au tac à l’intérieur d’un système de signes (par exemple un drapeau américain dont le bras articulé saisit un croissant de lune…). Il faut que cette gaucherie soit mise en place avec beaucoup d’exactitude. Elle a ceci d’aigu, d’insister sur une infantilisation dans laquelle on voudrait tenir un monde et un milieu. Elle fait semblant d’aller dans son sens, mais c’est pour mieux l’inverser et la déborder. Il ne s’agit pas là de récupérer la déjà vieille esthétique du brouillon, mais de poser la question du savoir. Qu’est-ce que ça veut dire, bien dessiner ? Qui en décide ? Boudjellouli propose toujours en même temps de la fausse candeur – au temps d’élaboration subtil et lent – et ce que l’on entend par de la soi-disant habileté.
Ci-dessus : Doux Jésus, il est six heures, 1996, 200 × 120 cm, huile et fusain sur toile
Ci-dessus : Doux Jésus, il est six heures, 1996, 200 × 120 cm, huile et fusain sur toile
Page de gauche : Trois jeunes à Sète, 1998, 200 × 240 cm, fusain sur toile
Page de gauche : Trois jeunes à Sète, 1998, 200 × 240 cm, fusain sur toile
4Chaque dessin ressort d’une économie particulière. Ce sont des litotes. Ils cherchent à en dire le plus possible mais avec un nombre fini d’éléments. Ils sont à la recherche du plus grand pouvoir d’évocation possible et, en même temps, se veulent dénués et dépris. C’est que leur enjeu n’est certainement pas de figurer ou d’illustrer un état de la réalité ou de ce qu’ils perçoivent du monde, mais de laisser apparaître un parcours, une aventure propre à l’édification du dessin. Ils nous font les témoins de leurs difficultés (le brouillage intelligent de certains visages) comme de leur virtuosité désinvolte (un navire beau comme les ganses d’un lacet).
5Les “croquis” satiriques, très tendres au fond, relèvent de choses racontées, récits fragmentaires issus de la mémoire. C’est un peu la situation de qui voudrait en raconter une bien bonne qu’il perdrait en route et qui en rencontrerait une autre, sans doute moins efficace, mais plus sensible.
Ci-dessus : 1991, 90 x 150 cm (sans titre), techniques mixtes sur toile
Ci-dessus : 1991, 90 x 150 cm (sans titre), techniques mixtes sur toile
Page de droite : 1996, 200 x 240 cm, techniques mixtes sur toile (sans titre)
Page de droite : 1996, 200 x 240 cm, techniques mixtes sur toile (sans titre)
6Certains fusains monumentaux procèdent au contraire de choses vues. Très unitaires, ils semblent faire bloc et marquer un temps d’arrêt. C’est qu’ils visent à la présence, à l’absolu de la présence, et ce d’une façon immédiate. Ils tendent à l’intensité de ce que l’on croit voir quotidiennement pour la première fois et qui confère un caractère hallucinatoire à une réalité devenue emblématique (l’agave de 1996). C’est pour cela qu’il leur faut de l’espace, celui d’un très long silence. Boudjellouli travaille dans ses fusains sur toile de grands espaces de recouvrements blancs où la figure s’affiche dans son caractère unique et déraciné. Alors que les “croquis” inscrivaient le sens de l’autodérision d’une population, les grands dessins au fusain marquent sa dignité toujours un peu de guingois ou menacée (on essaie de prendre la pose, mais avec une certaine gêne aux entournures). Il y a en tout cas dans les grands fusains sur toile un désir de permanence ou d’intemporalité qui semble figer, d’une manière quasiment héroïque, des groupes humains types (Trois jeunes à Sète, 1998).