Georges Sorel : une confirmation de ses thèses ?
- Par Michel Cochet
Pages 36 à 49
Citer cet article
- COCHET, Michel,
- Cochet, Michel.
- Cochet, M.
https://doi.org/10.3917/lp.390.0036
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- Cochet, Michel.
- COCHET, Michel,
https://doi.org/10.3917/lp.390.0036
Notes
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[1]
Revue fondée par Hubert Lagardelle en 1899, qui se fixait pour objectif de « donner une représentation exacte du mouvement socialiste dans son ensemble, étudier les phénomènes sociaux en les rattachant aux principes formulés par Marx et Engels. » L’histoire de cette revue est présentée par Marion de Flers dans les Cahiers Georges Sorel, 1987, n° 5, <www.persee.fr/doc/mcm_0755-8287_1987_num_5_1_944>.
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[2]
En 1899, un gouvernement de « défense républicaine » dirigé par Waldeck-Rousseau est constitué, réunissant le général de Gallifet, un des massacreurs de la Commune, et le socialiste Alexandre Millerand, avec le soutien de Jaurès.
-
[3]
André Tosel a consacré à l’opposition entre Jaurès et Sorel un article très synthétique et instructif dans le n° 352 de La Pensée (octobre-décembre 2007).
-
[4]
Publiées en 1908.
-
[5]
« Sorel a situé son détachement du syndicalisme à la fin de 1908 », Yves Guchet, Georges Sorel 1847-1922, « Serviteur désintéressé du prolétariat », L’Harmattan, 2001, p. 187.
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[6]
Zeev Sternhell, notamment, a au contraire défendu la thèse selon laquelle l’adhésion de Sorel au nationalisme d’extrême-droite aurait été profonde et durable (dans Naissance de l’idéologie fasciste, Fayard, 1989). Sur la valeur de ses arguments et d’autres concernant la même question, on peut se reporter à leur discussion par Yves Guchet, Georges Sorel 1847-1922, « Serviteur désintéressé du prolétariat », L’Harmattan, 2001.
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[7]
Cité par M. Charzat, Sorel et la révolution au xxe siècle, op. cit.
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[8]
Ouvrage collectif sous la direction de Michel Charzat, Georges Sorel, Cahiers de l’Herne, 1986.
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[9]
Sans même tenir compte de ce qui se passera après la mort de Sorel, qui est évidemment hors de notre sujet.
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[10]
Cf. Jutta Scherrer in Georges Sorel en son temps, ouvrage collectif sous la direction de J. Julliard et Schlomo Sand, Seuil, 1986, p. 371 et sqs.
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[11]
Paul Delesalle, ouvrier, militant syndical, anarchiste, fut un des partisans du syndicalisme révolutionnaire. Nous citerons cette correspondance dans l’édition publiée par Grasset en 1947.
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[12]
P. 162.
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[13]
Le 18/08/1918, p. 165.
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[14]
Le 26/08/1918, p. 169.
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[15]
Nous citerons ce texte sous le titre Réflexions dans l’édition du Seuil, 1990.
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[16]
Nous citerons ce texte sous le titre Illusions dans l’édition de 1921 (éditions Marcel Rivière) réimprimée par Slatkine dans la collection « Ressources » en 1981 (disponible sur Gallica).
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[17]
Nous citerons ce texte sous le titre Matériaux dans l’édition de 1921 (éditions Marcel Rivière) réimprimée par Slatkine dans la collection « Ressources » en 1981 (disponible sur Gallica).
-
[18]
Republié en janvier 1962 sous le titre Aperçu sur les utopies, les soviets et le droit nouveau (Cahiers de l’ISEA, Études de marxologie, Série S, 5). Il est reproduit en annexe de Georges Sorel, 1847-1922, « Serviteur désintéressé du prolétariat », d’Yves Guchet sous le titre Ultimes Méditations.
-
[19]
Illusions, p. 386. Sur Tertullien (vers 150-160 — vers 220 ap. J.-C.), on peut lire les études rassemblées par J. Lagouanère et S. Fialon sous le titre : Tertullianus Afer. Tertullien et la littérature chrétienne d’Afrique (iie-vie siècles), Brepols, 2015. C’est le premier écrivain chrétien de langue latine. Il passe aussi pour avoir eu un caractère ombrageux et excessif, au point qu’il rompit avec l’Église catholique, jugée trop tiède.
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[20]
Ultimes Méditations, p. 314-315.
-
[21]
Illusions, p. 382.
-
[22]
Dans les Réflexions (p. 232), il écrit, citant Renan : « Les personnes religieuses vivent d’une ombre. Nous vivons de l’ombre d’une ombre. De quoi vivra-t-on après nous ? »
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[23]
Réflexions, p. 232.
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[24]
Idem, p. 230.
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[25]
Idem.
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[26]
26/08/1918, p. 167.
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[27]
Notamment par sa reconnaissance de la division de la société en classes antagonistes.
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[28]
26/08/1918, p. 167-170.
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[29]
Sorel parle de « manuellisme », ou d’« allemanisme », du nom d’Allemane, dirigeant socialiste français issu du syndicalisme.
-
[30]
Idem. Il est impossible de nos jours de lire un tel passage sans avoir à l’esprit les dérives meurtrières auxquelles peut donner lieu ce genre de slogan. Mais la condamnation de telles dérives ne dispense pas de comprendre d’où elles peuvent provenir.
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[31]
02/11/1908, p. 110.
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[32]
Au fond, Sorel n’a pas une lecture si originale de la révolution bolchevique. Ils sont assez nombreux les anarchistes qui, comme Victor Serge (Les Anarchistes et la Révolution russe, 1922) ou Emma Goldman (The truth about the bolcheviks, 1918), ont vu dans les premières années de l’Union soviétique les prémices d’une société nouvelle fonctionnant selon des principes libertaires.
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[33]
. Réflexions, p. 244.
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[34]
Idem, p. 245.
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[35]
Idem.
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[36]
À Delesalle, 01/08/1918, p. 162.
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[37]
. Réflexions, p. 169.
-
[38]
. Matériaux, p. 427. La Vehme est, selon lEncyclopedia Universalis, une « institution judiciaire, implantée surtout en Westphalie à la fin du Moyen Âge,… qui a inspiré la crainte dans de nombreux milieux […] Dispensant une justice expéditive, [elle] ne prononce que deux verdicts, l’acquittement et la condamnation capitale exécutée dans les plus brefs délais. »
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[39]
Idem.
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[40]
Réflexions, p. 296.
-
[41]
Idem. Sorel évoque aussi le rôle des juifs dans une lettre à Delesalle (01/08/1918) d’une façon négative : « Lénine semble être aussi incorruptible que Robespierre et, chose étonnante, il a pu se maintenir au milieu de juifs qui ne doivent pas tous être très purs. » (p. 162)
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[42]
Idem.
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[43]
Idem.
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[44]
Idem.
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[45]
Idem, p. 291.
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[46]
Sorel cite en note à ce propos deux textes de Marx, une note du Capital et un avant-propos à une édition russe du Manifeste communiste, où il évoque la possibilité de l’instauration du socialisme en Russie, sans passer par les « tortures capitalistes ». Il conclut : « Ces textes suffisent pour montrer que le vrai marxisme n’est pas aussi absolu, dans ses prévisions, que veulent le dire beaucoup des ennemis de Lénine. » Réflexions, p. 292.
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[47]
Idem.
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[48]
Idem.
-
[49]
Idem, p. 294
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[50]
Idem, p. 159 et sqs. Par exemple : « Ce que Bernstein a bien reconnu, c’est que la dictature du prolétariat correspond à une division de la société en maîtres et en asservis. »
-
[51]
Idem, p. 293.
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[52]
Idem.
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[53]
À Delesalle, 01/08/1018.
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[54]
Réflexions, p. 291.
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[55]
. La Revue communiste, avril 1921. Cité in M. Charzat, GS et la révolution au xxe siècle, p. 84.
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[56]
Réflexions, p. 291.
-
[57]
In Georges Sorel en son temps, op. cit., p. 102.
1On sait que la révolution russe, dont l’importance a été considérable au plan politique en Europe et dans le monde, a eu aussi un grand retentissement dans l’histoire des idées. Elle a conduit nombre de philosophes, sociologues, historiens, et même d’artistes non seulement à prendre parti, mais encore, plus profondément, à repenser l’objet de leurs recherches. Qu’en est-il de ce penseur particulier qu’est Georges Sorel ?
Sorel, avant et après 1917
2Quand la révolution russe se déclenche, en février-mars 1917, Sorel a déjà 70 ans. Quand il meurt, la révolution russe en est seulement à sa 5e année d’existence. Ces deux faits sont à prendre en compte quand on veut comprendre les réflexions qu’elle a suscitées chez ce penseur.
Jusqu’en 1917
3Né en 1847, dans une famille petite-bourgeoise, reçu à Polytechnique à l’âge de 20 ans, ingénieur des Ponts et Chaussées, Sorel suit pendant toute la première période de sa vie la carrière très classique d’un homme de sa classe et de sa formation, tout en s’intéressant déjà à des questions d’ordre historique et philosophique. Mais, en 1892, il rompt radicalement avec son existence précédente, démissionnant de son poste de fonctionnaire pour se consacrer à l’étude et à l’écriture. Il vit désormais de ses rentes (de plus en plus difficilement), se retirant à Boulogne-sur-Seine jusqu’à sa mort en 1921. Il ne s’en éloigne que pour se rendre à Paris, notamment au siège des Cahiers de la quinzaine de Péguy. Il finit ses jours reclus dans sa retraite de banlieue. Bien qu’il mène une existence très retirée, Sorel a été constamment en relation avec des correspondants, français et étrangers, en particulier italiens. Ces échanges montrent de sa part un engagement variable selon les époques et toujours seulement intellectuel (il ne fut membre d’aucun parti), mais intense dans les affaires du monde, à commencer par l’affaire Dreyfus.
4Au plan des idées, Sorel se conçoit comme un penseur socialiste. Il reconnaît en Marx un maître même s’il ne s’interdit pas d’en critiquer les idées. Il collabore à des revues comme Le Mouvement socialiste [1]. Après le succès de la « révolution dreyfusienne », déçu par l’évolution des dreyfusards et en particulier des socialistes qui font le choix de la participation à la vie politique démocratique [2], il rompt avec des hommes qu’il appréciait auparavant, comme Jaurès [3], devenu pour lui l’archétype du politicien, et Péguy. Il prend alors parti pour ceux qui, venant souvent de l’anarchisme comme Fernand Pelloutier, se tournent vers l’action syndicale.
5Son œuvre la plus connue date de cette époque. Les Réflexions sur la violence [4] sont une « défense et illustration » du rôle des syndicats, et non des partis, dans la lutte des classes. Dénonçant les trahisons des socialistes « officiels », il y fait l’apologie de la grève générale, vue comme un « mythe » capable de mobiliser l’énergie des travailleurs. Durant toute cette période, il participe aux débats qui agitent les disciples de Marx, opposant une « nouvelle école » aux « orthodoxes ». Sa position est, sur ce point comme tous les autres, complexe, paradoxale même, pour ne pas dire parfois contradictoire. C’est ainsi qu’il soutient le révisionnisme de Bernstein, dont il dénonce pourtant le réformisme.
6Très vite cependant [5], déçu par la CGT dont les dirigeants lui paraissent se comporter comme les politiciens socialistes, il se rapproche avec plusieurs de ses amis des courants nationalistes et en particulier de Maurras et de l’Action française, essentiellement sur la base d’une critique commune de la démocratie parlementaire bourgeoise [6]. Mais cette fois encore, Sorel va rompre avec cette mouvance. À l’approche de la guerre, il semble se retirer du débat politique, dominé par l’exaltation patriotique de l’Union sacrée et par la propagande anti-allemande. Et lorsque la guerre se déclenche, il exprime son état d’esprit dans une lettre à Croce de septembre 1914 : « Les événements m’accablent… Nous allons revoir quelque chose d’analogue à la guerre de Judée ! Quel sera le poète, l’historien ou le philosophe de cette effroyable catastrophe… » [7]
1917 et après
7À la fin de la guerre, se produit ce que Maximilien Rubel [8] a nommé son « ultime revirement », mais qui nous semble plutôt une renaissance de sa foi dans la possibilité d’une victoire du prolétariat. Cette confiance retrouvée, il la doit à l’annonce des événements qui se déroulent en Russie à partir de l’année 1917. Son soutien à la révolution russe n’a pourtant pas été immédiat. Nous allons tenter de résumer son évolution, en rappelant d’abord que cette révolution a connu plusieurs phases [9].
8Il faut évoquer pour commencer ce que Lénine considérait comme la « répétition générale » de 1917 : les événements de 1905. Sorel leur consacre plusieurs pages des Réflexions sur la violence où il met en doute leur caractère révolutionnaire. Il y voit plutôt l’exemple de « grèves politiques », récupérées par les politiciens libéraux qui utilisent la peur suscitée par les émeutes pour imposer des réformes. Ce qu’on peut noter en revanche, c’est qu’en Russie même, ceux qu’on a appelés les « bolcheviks de gauche » [10] ont, en cette période, sans doute reconnu en Sorel une sorte de maître.
9Le deuxième moment, c’est la révolution de février 1917. L’annonce des événements qui agitent alors la Russie ne suscite toujours pas son adhésion. Au contraire, il y voit encore une révolution dévoyée par des politiciens. Le tsar est renversé certes, mais pour être remplacé par un gouvernement provisoire dont Sorel ne peut que critiquer les orientations : il se propose de continuer la guerre et même d’intensifier les combats et, au plan des institutions politiques, ce qui se met en place est une démocratie parlementaire. C’est pourquoi les gouvernements occidentaux soutiennent le nouveau pouvoir et pourquoi Sorel le désapprouve.
10Enfin, troisième moment, la prise de pouvoir par les soviets des ouvriers, des paysans et des soldats ne suscite toujours pas chez lui de l’enthousiasme. Cette fois cependant, sa position va évoluer assez rapidement. La lecture de sa correspondance avec Paul Delesalle [11] le montre bien.
11Au début de 1918, lorsqu’il évoque les événements de Russie, ce qui domine est un intérêt évident mêlé d’une grande incertitude quant à la nature et aux chances de succès de la révolution. En février, il avoue sa « peur que tout se termine par un immense désastre… ». En juin, il ne lui est pas « encore possible de dire en quoi consiste cette doctrine russe. […] Je ne vois qu’une solution : oublier nos espérances qui se sont trouvées vaines et ne nous attacher cependant aux bolchevicki (sic) que si nous parvenons à voir clair. » En juillet, le doute est encore présent, mais avec une lueur d’espoir : « Le socialisme pourra peut-être renaître si les amis de Lénine donnent au monde l’impression de leur force. » En août enfin, tout en continuant d’exprimer une certaine incertitude et en se posant des questions sur le contenu et l’avenir de la révolution, Sorel franchit le pas et choisit son camp : « j’ai beaucoup de sympathie pour Lénine et ses compagnons. »
12Les raisons de son évolution apparaissent aussi à la lecture de sa correspondance. La première de ces raisons est paradoxale. Sorel ne connaît, comme la plupart de ses contemporains, la révolution russe que de manière indirecte (par des articles de journaux, ou des récits de témoignages qu’on lui fait). Or si, au début de la révolution, le manque d’information et le risque qu’elle soit déformée le conduisent à douter, en revanche, cela finit par produire un effet opposé, en donnant un argument supplémentaire en leur faveur. Si l’information est mutilée et souvent défavorable, c’est qu’elle est rapportée par des intermédiaires bourgeois ou socialistes « officiels » : il faut donc en prendre en quelque sorte le contre-pied. Faisant référence à la Révolution française, Sorel écrit ainsi le 1er août 1918 : « Tous les renseignements qu’on a par des industriels sont très défavorables à la Révolution ; mais il est probable que ces bourgeois ne sont pas plus dignes de foi que ne l’étaient les nobles émigrés à Coblenz en 1792. » [12]
13D’une manière générale, l’acharnement mis au plan militaire, diplomatique, idéologique contre la Russie des soviets démontre qu’ils sont sur la bonne voie : « C’est à cause de cette haine des démocrates que j’ai beaucoup de sympathie pour Lénine et ses compagnons. » [13]
14Mais Sorel s’engage en faveur de la révolution russe pour des raisons plus profondes. S’il proclame son soutien à Lénine et aux soviets, c’est parce qu’il les approuve fondamentalement, même s’il reste toujours conscient qu’il peut encore se tromper et être déçu. Ce qui joue sans doute en premier, c’est la volonté de Lénine d’en finir avec la guerre en concluant une paix séparée avec les Allemands. Cette politique, qui a pour effet de détourner du soutien à la révolution russe les « socialistes gouvernementaux », ne peut que susciter l’adhésion de Sorel qui a condamné sans nuance l’Union sacrée, trahison du prolétariat. D’autre part, l’auteur des Réflexions sur la violence retrouve dans l’évolution politique en Russie tout ce qui lui paraissait être les conditions d’une authentique révolution. Selon ses propres termes : « Je suis persuadé que si les bolchevicks peuvent durer assez longtemps, les problèmes sociaux seront désormais posés en termes nouveaux. Étant donné que le socialisme a fait presque complètement faillite, je me raccroche à l’espérance d’une renaissance socialiste fondée sur l’activité des bolchevicks. » [14]
15 Entre 1919 et 1921, Sorel publie 3 textes où il expose son interprétation de la révolution bolchevique. Il s’agit à chaque fois d’un appendice à la réédition d’œuvres anciennes. « Pour Lénine » accompagne en 1919 les Réflexions sur la violence, rééditées en 1919 [15] ; « La Marche au socialisme » suit les Illusions du progrès (texte de 1908 réédité en 1921) [16] ; enfin les Matériaux pour une théorie du prolétariat (ensemble de textes écrits avant la guerre, édité en 1921) sont suivis des « Exégèses proudhoniennes » [17]. À ces trois, qui ont été publiés du vivant de Sorel, on peut joindre un quatrième, écrit sans doute en 1919, qui ne l’a été qu’après sa mort, en 1928, dans une revue italienne sous le titre Ultime meditazioni. [18]
16Aucun de ces textes ne constitue à proprement parler une œuvre nouvelle. Ils se présentent, pour les trois premiers, comme des compléments, destinés à actualiser la réédition d’œuvres anciennes, et le quatrième n’excède pas la taille d’un article de revue. Ce fait a une cause biographique : l’âge de Sorel et son état de santé le rendaient, de son aveu même, incapable de mener à bout une entreprise plus ambitieuse. Mais il a un sens plus profond : ses réflexions sur l’actualité s’inscrivent dans le cadre de ce qu’il avait pensé et écrit une dizaine d’années auparavant. La révolution d’Octobre est pour lui la confirmation empirique, a posteriori, de ce qu’il avait pensé.
La révolution bolchevique selon Sorel
17Nous rencontrerons pour exposer la façon dont Sorel a compris la révolution d’Octobre les mêmes difficultés que celles qu’affronte toute tentative de résumer les thèses de Sorel, qui ne s’organisent pas en un système logiquement construit. Nous pouvons cependant repérer un certain nombre d’idées qui donnent une cohérence à la vision sorélienne. Pour les faire apparaître, nous partirons de la remarque que Sorel, selon un procédé qui lui est familier, rapporte ce qui se passe en Russie à des précédents historiques. Il les trouve dans l’histoire du christianisme, dans celle de la France et enfin dans l’histoire russe.
L’histoire du christianisme
18Pour Sorel, l’entreprise révolutionnaire du peuple russe peut être comparée aux débuts du christianisme. Dans un cas comme dans l’autre, ce qui est en jeu n’est pas un simple changement de personnel politique. Ce sont des conceptions du monde nouvelles avec des implications éthiques et juridiques, qui cherchent à s’imposer face à celles en vigueur. La première leçon que Sorel tire de cette comparaison concerne l’intransigeance dont doivent nécessairement faire preuve les bolcheviks. Leur condamnation par les socialistes modérés rappelle la façon dont des « gens sages » ont aux premiers siècles du christianisme traité « d’insensés Tertullien et tous ceux qui ne voulaient accepter aucune conciliation. » Or, rappelle Sorel, « ce sont les docteurs intransigeants qui ont empêché la nouvelle religion de prendre une place normale dans la société romaine ». Et il conclut : « Aujourd’hui, nous voyons que c’est grâce à ces prétendus insensés que le christianisme a pu former ses idées et devenir le maître du monde, quand son heure fut venue. » [19]
19Sorel trouve dans l’histoire du christianisme une autre source de réflexion : les conflits entre l’église catholique, et les diverses hérésies. Du côté de la religion catholique, on respecte les formes et les autorités en place. Du côté des « hérétiques », la religion est vécue ; elle anime les croyants d’une foi intense qui les pousse à se dépasser, à se sublimer. On retrouve cette opposition dans le mouvement socialiste : « On commettrait une grave erreur si l’on cherchait à construire la IIIe Internationale sur le modèle de la IIe. Il est nécessaire de considérer les statuts, les ordres du jour votés par les congrès, les actes des comités permanents comme autant d’obstacles que les politiciens ont élevés de manière artificielle pour empêcher le mouvement historique naturel du prolétariat. La guerre nous a débarrassés de cette parodie des institutions catholiques. Les vrais socialistes n’ont pas besoin des symboles de la foi pour se reconnaître : tous les travailleurs qui manifestent de la sympathie pour le bolchevisme se retrouvent dans un corps unique ; peu importe que des pédants les qualifient d’anarchistes ! » [20]
20Ces références historiques lointaines sont confirmées par l’attitude du clergé catholique actuel et en premier lieu du pape, dont Sorel compare l’engagement en faveur de la Pologne alors en guerre contre la Russie, à la croisade entreprise au xiiie siècle contre les Albigeois : «...les bolcheviks lui ont paru être des destructeurs de toute la civilisation à laquelle l’Église était adaptée, comme les Albigeois avaient paru l’être aux docteurs orthodoxes du Moyen Âge. » [21]
21Mais la référence au christianisme a un sens plus général et plus profond, qui renvoie à une dimension essentielle de la pensée de Sorel, disciple de Renan : la nécessité pour réformer l’humanité de retrouver, après que les Lumières nous ont conduits collectivement à remettre en cause la foi religieuse, une nouvelle foi, une raison de vivre et d’agir fondée non sur la raison mais sur l’imagination [22]. Le terme qui revient souvent sous la plume de Sorel pour penser cette nécessité est celui de « sublime », qu’on pourrait définir comme le sentiment de quelque chose qui nous dépasse et qui vaut plus et mieux que ce que notre raison nous recommanderait de faire. C’est ce qui permet de nous « sublimer », donnant naissance aux « plus hautes vertus morales de l’humanité ».
22En 1908, si Sorel constatait que « le sublime est mort dans la bourgeoisie et [que] celle-ci est donc condamnée à ne plus avoir de morale » [23], il observait que « les hommes qui participent au mouvement ouvrier actuel donnent l’exemple de ce que l’on a toujours regardé comme étant les plus hautes vertus » [24]. Ainsi pouvait-il sortir du pessimisme auquel conduit inévitablement l’observation de la société bourgeoise grâce à l’étude de l’histoire : « Si donc l’histoire récompense l’abnégation résignée des hommes qui luttent sans se plaindre et accomplissent sans profit une grande œuvre dans l’histoire, […] nous avons une raison nouvelle de croire à l’avènement du socialisme, puisqu’il représente le plus haut idéal moral que l’homme ait jamais conçu. » [25]
23Cet espoir exprimé en 1908 fut, on le sait, déçu, mais il lui parut se réaliser dix ans plus tard dans la Russie révolutionnaire où se levaitet combattait un peuple rempli d’abnégation. Ce n’est pas une simple affaire économique ou politique. C’est un mouvement analogue, quoique supérieur puisqu’il s’agit du « plus haut idéal moral que l’homme ait jamais conçu », à ce qu’a pu représenter le christianisme en ses débuts avant qu’il ne devienne une religion « officielle », et à chaque fois que des hérétiques en ont rappelé l’exigence originelle.
La Révolution française
24Si ce qui se passe en Russie est éclairé par des exemples tirés de l’histoire de la religion chrétienne, c’est à la Révolution française qu’est plus évidemment comparable ce qui se passe en Russie. Le premier sens de cette analogie peut être qualifié d’épistémologique, puisqu’il porte sur la connaissance historique. Sorel remarque que le penseur contemporain se trouve pour juger de la révolution russe dans la situation d’un philosophe qui, en 1792 ou 1793, aurait dû juger ce qui se passait en France. Dans une lettre à Delesalle, il demande : « que dirions-nous de la Révolution française si elle avait fini avec la Convention ? » [26] Pour Sorel, cette simple remarque doit inviter le penseur du début du xxe siècle à faire preuve d’une grande prudence, en ne prononçant pas un jugement définitif sur une révolution en train de se faire.
25Venons-en maintenant aux faits eux-mêmes. De même qu’on peut distinguer dans le christianisme la religion officielle et celle des croyants sincères, de même la Révolution française peut être considérée de deux points de vue différents et même opposés : celui des dirigeants, des politiques, des généraux, et celui des citoyens, des travailleurs, des simples soldats.
26Du premier de ces points de vue, Sorel a, dans toute son œuvre, considéré que la Révolution française, loin d’être fondatrice d’institutions radicalement nouvelles, a plutôt été l’héritière de l’Ancien Régime, dont elle a repris les formes juridiques et politiques fondamentales. Cette analyse s’applique spécialement au moment qui passe pourtant pour le plus révolutionnaire de cette période historique : la Convention. Le « jacobinisme » est l’incarnation même de la croyance que la société doit être soumise à une autorité politique, c’est-à-dire à des hommes gouvernant selon des lois instaurées en vue d’un prétendu bien commun. Cette façon de concevoir l’action politique a ensuite influencé, en les dévoyant, les mouvements révolutionnaires qui se sont succédé au xixe siècle, en particulier en 1848. Sorel fait porter la responsabilité de leur échec aux dirigeants socialistes qui ont prétendu diriger les mouvements populaires dans le but de conquérir à leur profit le pouvoir. Sorel reconnaît au contraire une inspiration proudhonienne et non pas jacobine dans l’action des bolcheviks. Que signifie cette appréciation ?
27Le proudhonisme tel que Sorel l’entend demande à être précisé. Il arrive souvent à Sorel d’opposer le penseur français à Marx, pour souligner la supériorité théorique du second sur le premier [27]. Mais la philosophie de Marx, du moins telle que la plupart de ses disciples l’ont interprétée, présente des défauts. Il s’agit en particulier de la croyance dans l’existence de lois de l’histoire aussi nécessaires que les lois de la nature, ainsi que dans un déterminisme économique étroit des phénomènes sociaux, qui conduit le philosophe allemand à ne pas assez prendre en compte leurs dimensions juridique et idéologique ou morale auxquelles Proudhon, au contraire, attache beaucoup d’importance. D’autre part, la défense du fédéralisme contre la centralisation étatique et de la spontanéité ouvrière contre la direction « par le haut » d’un parti politique fait de Proudhon un précurseur et un inspirateur de la conception sorélienne de l’émancipation ouvrière.
28Nous pouvons alors comprendre que si Sorel voit dans la révolution russe un mouvement proudhonien, c’est qu’il pense qu’elle remet en cause la structure centralisée et verticale du pouvoir qui caractérise en particulier la démocratie malgré sa prétention à être un gouvernement populaire.
29« On ne saurait dès maintenant négliger le principe posé par le premier congrès des soviets, tenu en juillet 1918, qui réserve les droits politiques aux seuls producteurs. Il y a là un principe nouveau d’organisation sociale, fort opposé à la démocratie : celle-ci accorde des blancs-seings aux politiciens qui savent se faire acclamer en flattant les passions des groupes sociaux parvenus à un médiocre degré d’intellectualité ; ces groupes sont pleins de mépris pour les producteurs ; l’ambition de tous les démocrates est de ne pas travailler. […] les démocrates se croient appelés à gouverner les producteurs, à leur indiquer la besogne à faire et à exiger de tous une exacte discipline. » [28]
30L’antidémocratisme va ici de pair – et c’est en quoi il se distingue de celui de la droite monarchiste – avec l’ouvriérisme [29] et l’anti-intellectualisme. Ainsi approuve-t-il les gardes rouges quand il apprend qu’ils « crient volontiers : Mort aux intellectuels » [30]. En 1908, Sorel écrivait : « Le jour où des Intellectuels ont pu avoir la moindre influence [dans la CGT], ils ont introduit la mauvaise graine étatique et en ont fait un gouvernement de parti. Tout est à reprendre par le bas. » [31] Cette « reprise par le bas », il pensait la voir se faire en 1918 dans la Russie des soviets. Tandis que les révolutions du xixe siècle ont été dévoyées par le modèle politique de la Révolution française, lui-même hérité de l’Ancien Régime, la révolution russe, à partir de 1918, ouvre la perspective d’un mouvement révolutionnaire né de la base de la société et répondant à des principes assez proches de ce qu’on appelle communément l’anarchisme [32].
31Mais nous pouvons dire que pendant la Révolution française, si on l’envisage maintenant du point de vue du peuple et non de ses dirigeants, un tel mouvement spontané populaire était déjà à l’œuvre. Dans les Réflexions sur la violence, Sorel consacre de longs développements aux armées de la Révolution et il en salue « les triomphes prodigieux ». Analysant les causes de leur succès, il observe que : « Les meilleurs officiers de ce temps se rendaient compte que leur talent consistait à fournir à leurs troupes les moyens matériels de manifester leur élan ; la victoire était assurée chaque fois que les soldats pouvaient donner libre carrière à tout leur entrain, sans être entravés par la mauvaise administration des subsistances et par la sottise des Représentants du peuple s’improvisant stratèges. » [33]
32Paradoxalement, les victoires remportées sur les armées coalisées des rois et des empereurs n’ont pas été dues à la puissance du peuple rassemblé, uni « comme un seul homme » selon la formule commune, et encore moins à la science de leurs chefs. Au contraire, « on est […] frappé des caractères individualistes que l’on rencontre dans ces armées et on ne trouve rien qui ressemble à l’obéissance dont parlent nos auteurs actuels. » [34]
33En 1908, Sorel faisait un rapprochement entre le courage de ces combattants et celui des ouvriers s’affrontant à la bourgeoisie lors des conflits sociaux : « Le même esprit se retrouve dans les groupes ouvriers qui sont passionnés par la grève générale ; ces groupes se représentent, en effet, la révolution comme un immense soulèvement qu’on peut encore qualifier d’individualiste : chacun marchant avec le plus d’ardeur possible, opérant pour son compte, ne se préoccupant guère de subordonner sa conduite à un grand plan d’ensemble savamment combiné. » [35]
34Les commentaires qu’il fait à la fin de sa vie sur les armées rouges montrent que ce qu’il écrivait des syndicalistes révolutionnaires vaut aussi pour elles, dont « les bulletins […] passionnent les travailleurs de tous les pays dans la même mesure que les bulletins de Napoléon passionnaient les Français au début du xixe siècle. » Le « proudhonisme » attribué à l’action des bolcheviks ne doit donc pas tant nous surprendre, puisqu’il était déjà reconnu par Sorel à la « base » de la Révolution française. La grande différence tient à ce que les dirigeants bolcheviks eux-mêmes, et en particulier Lénine, ne sont pas perçus cette fois comme des ennemis au pire, des entraves au mieux pour la révolution. « Jusqu’ici, écrit Sorel, [le bolchevisme] a eu la chance de ne pas être trahi par ses chefs. » [36]
35Un autre élément de comparaison entre les révolutions française et russe concerne l’usage de la force dans les relations intérieures à la société. La question est posée notamment à propos des mesures répressives prises à la suite de la tentative d’assassinat de Lénine par Dora Kaplan en août 1918, qui peuvent être rapprochées de celles qui ont été en vigueur pendant ce qu’on appelle la Terreur. Ces mesures, Sorel les a vigoureusement condamnées quand elles étaient le fait des jacobins, tandis qu’il défend les bolcheviks.
36Pour comprendre cette différence dans son jugement, il faut rappeler la distinction fondamentale opérée dans les Réflexions sur la violence entre force et violence : «… la force a pour objet d’imposer l’organisation d’un certain ordre social dans lequel une minorité gouverne, tandis que la violence tend à la destruction de cet ordre. La bourgeoisie a employé la force depuis le début des temps modernes, tandis que le prolétariat réagit maintenant contre elle et contre l’État par la violence. » [37]
37Nous pouvons aussi nous référer aux Exégèses proudhoniennes où Sorel expose l’idée, examinée par Proudhon dans sa correspondance, d’une justice privée sur le modèle des « cours vehmiques ou tribunaux secrets d’Allemagne ». Proudhon pensait alors probablement, nous dit-il, à « des faits observés à Paris durant son séjour dans cette ville », à savoir l’exécution par des ouvriers tailleurs, « animés d’un véritable fanatisme révolutionnaire », des mouchards et des traîtres. […] ils prennent leurs mesures, ils surprennent le malheureux, lui tordent le cou et le jettent à la Seine. […] » [38]
38Proudhon approuvait ces actes d’une justice qu’on pourrait qualifier de spontanée, fondée sur le sentiment d’une injustice concrète et non sur l’examen froid et raisonné de juges qui se réfèrent à des lois. Sorel fait alors un parallèle avec la Russie : « Proudhon a dû regarder comme possible un contrôle exercé sur une bourgeoisie tyrannique par des associations terroristes analogues à celles que nous avons vu fonctionner en Russie. » [39] Même si cette remarque concerne les attentats terroristes antérieurs à la révolution de 1917, elle peut s’appliquer aussi à la nouvelle société soviétique. L’indignation suscitée par les actions des contre-révolutionnaires provoque une réaction féroce mais légitime des gardes rouges. Elle n’est pas de même nature qu’une répression venant « d’en haut », fondée sur des lois. Il faut d’ailleurs noter que, selon Sorel, Lénine, loin d’approuver et d’organiser la répression, a combattu « les mesures de proscription générales décrétées à la suite de l’attentat dont il avait failli être victime au commencement de ce mois. » [40]
39On comprend donc pourquoi il est possible de dénoncer les terroristes jacobins et de ne pas condamner la violence révolutionnaire quand elle sanctionne brutalement les ennemis de la révolution. La condamnation de la Terreur par Sorel, qui trouve écho dans une lettre de 1917 où il plaint « le pauvre tsar [qui] semble condamné à imiter Louis XVI ; [et] la tsarine, [qui est] sûrement appelée à subir un sort analogue à celui de Marie-Antoinette », n’est pas fondée sur la pitié, mais sur la considération de la forme légale de cet usage de la force. Les révolutionnaires bourgeois conçoivent la société selon le même modèle que l’Ancien Régime : les individus y sont gouvernés par un pouvoir qui les domine. Pour les soumettre, il utilise la force. Le paradoxe est que c’est parce qu’il est légal que cet usage de la force est illégitime. En revanche, dans la Russie révolutionnaire, les travailleurs russes usent de la violence dans une guerre déclarée contre eux par les forces réactionnaires (la bourgeoisie russe et internationale), en revendiquant « leurs droits » (le pluriel est important) et non « le droit », dont l’histoire a montré qu’il est le moyen d’assurer la domination des plus forts.
40Ce point est l’occasion d’évoquer un aspect problématique des thèses de Sorel : la question de son antisémitisme. Nous ne traiterons pas ici cette question de manière générale mais nous ne pouvons pas ne pas noter que, précisément à propos des mesures que Lénine a combattues, il précise : « Il semble que ce sont des Juifs entrés dans le mouvement révolutionnaire qui soient surtout responsables des ordres terroristes reprochés aux bolcheviks. » [41] La réflexion de Sorel est, prise isolément, clairement antisémite. Elle doit cependant être nuancée en lisant la suite du passage. Sorel y évoque une autre information selon laquelle des contre-révolutionnaires auraient appelé « la population à massacrer les youpins et les révolutionnaires ». Ce n’est donc pas parce que les juifs sont par nature cruels qu’ils ont poussé les bolcheviks sur la voie de la terreur, mais parce que, comme les révolutionnaires, ils « ont pu croire qu’en supprimant des ennemis bien décidés à les exterminer en cas de succès, ils étaient en cas de légitime défense. » [42]
L’histoire russe
41Lorsque Sorel examine la question de la violence, il remarque que ce que les soviets font n’est pas fondamentalement différent de « ce qu’auraient fait les grands tsars s’ils avaient été menacés par des révoltes analogues à celles que la République des soviets est obligée de vaincre rapidement si elle ne veut pas se suicider » [43]. L’histoire russe, lointaine comme récente, est une clé pour comprendre le comportement des révolutionnaires russes : « après une guerre effroyablement sanglante, au cours de laquelle on avait vu le général Kornilov faire massacrer des régiments entiers (Le Journal de Genève, 16 octobre 1917), la vie humaine ne peut pas être respectée en Russie. » [44]
42Cette évocation de « traditions nationales » nous conduit à évoquer une dernière comparaison historique proposée par Sorel. Lénine, écrit-il, est « un homme qui me semble être, à la fois, le plus grand théoricien que le socialisme ait eu depuis Marx et un chef d’État dont le génie rappelle celui de Pierre le Grand. » [45]
43L’association dans cette phrase de Marx et de Pierre le Grand est surprenante, mais, si on l’analyse, compréhensible. Si Lénine est un grand théoricien socialiste, c’est qu’il a compris que l’histoire n’est pas gouvernée par des lois du même genre que les lois naturelles qui s’appliquent avec une absolue nécessité, en tout lieu et en tout temps. Tandis que les marxistes « orthodoxes » ou « officiels » s’en tiennent à l’idée que le socialisme ne peut s’installer que dans un pays industriel développé [46], Lénine croit dans sa possibilité dans la Russie arriérée, essentiellement agricole, où subsistent des relations sociales encore proches du Moyen Âge. Voilà pourquoi Lénine peut être comparé à Pierre le Grand qui usa de son pouvoir pour contraindre le peuple russe à adopter des mœurs modernes, sur le modèle de l’Occident : «…il veut, comme Pierre le Grand, forcer [Note de Sorel : Le mot “forcer” est pris ici dans un sens très voisin de celui que lui donnent les jardiniers.] l’histoire. » [47]
44Cette « volonté » de Lénine montre, contre les « socialistes notables » qui trouvent son entreprise « chimérique » [48], que les voies empruntées par l’histoire sont multiples et qu’elles dépendent de la volonté des hommes : on peut passer d’un état social à un autre éloigné comme un jardinier peut « forcer la nature ».
45La comparaison est cependant problématique, et ce pour deux raisons. La première concerne le modèle suivi par le tsar pour « forcer » sa société : il s’agit du modèle occidental considéré comme la seule voie possible pour une évolution historique. Or, pour Sorel, ce qui caractérise la révolution bolchevique est ce qu’il nomme son « moscovisme », comme nous l’avons vu à propos de la répression des contre-révolutionnaires. Il évoque d’ailleurs, à la suite de Pierre le Grand, un de ses successeurs, Nicolas 1er, qui aurait déclaré : « Personne n’est plus russe que je le suis » et aurait souhaité redonner à Moscou son statut de capitale, perdu au profit de Saint-Pétersbourg, symbole de l’occidentalisation. Or, c’est ce que les bolcheviks ont fait. La Russie soviétique est donc partagée entre un mouvement « de l’avant » et un enracinement dans une culture nationale particulière. Le « génie » politique de Lénine qui, « bien qu’ayant vécu longtemps hors de Russie, Lénine est demeuré un véritable moscovite », serait ainsi de concilier ces deux tendances contraires. Ainsi, poursuit Sorel : « Quand l’heure de juger les événements actuels avec une impartialité historique sera venu, on s’apercevra que le bolchevisme a dû une bonne partie de sa force au fait que les masses le regardaient comme une protection contre une oligarchie dont le plus grand souci avait été de ne pas paraître russe […] La Russie supporte patiemment beaucoup de souffrances parce qu’elle se sent enfin gouvernée par un véritable moscovite. » [49]
46Le second problème posé par la comparaison avec Pierre le Grand porte sur le mode de gouvernement de ce monarque tout-puissant qui a contraint la société russe à évoluer à marche « forcée » sur la voie tracée par l’Occident. On est ici très loin de ce que nous avons appelé le « proudhonisme » et de la critique de l’idée de dictature du prolétariat développée par Sorel dans les Réflexions sur la violence [50]. Mais ce nouveau paradoxe peut encore ne pas être une contradiction si nous remarquons que ce que prétend changer Pierre le Grand dans son empire, ce sont les mœurs, la culture. De même, au début du xxe siècle, l’important, c’est que la société elle-même connaisse une évolution vers le socialisme. Or, en Russie, il faut pour cela qu’un prolétariat moderne se développe, afin que, par sa propre action, il institue de nouveaux droits. Sorel approuve donc les décisions prises sous l’impulsion de Lénine, et en particulier celles qu’on rassemble sous l’expression de « communisme de guerre », pour parvenir à cette fin, même si elles ont un caractère contraignant rendu nécessaire par le caractère « arriéré » de l’économie russe.
47Si Lénine est un grand théoricien, c’est qu’il « n’est point de ces idéologues qui croient que leur génie les met au-dessus des indications de la réalité ; aussi est-il très attentif à noter les enseignements que lui fournit la pratique depuis la révolution. » [51] Mais cela ne signifie pas qu’il faut « laisser faire » les choses. Il faut agir sur la réalité sociale, à la manière d’un technicien et non d’un « intellectuel », pour parvenir aux changements politiques et moraux souhaitables. Lénine est pragmatique, tout en étant volontariste. Et si les moyens employés pour « forcer » l’évolution peuvent être parfois moralement répréhensibles, « Lénine n’est pas, au surplus candidat aux prix de vertu que décerne l’Académie française ; il est justiciable seulement de l’histoire russe ; la seule question vraiment importante que le philosophe ait à discuter est celle de savoir s’il contribue à orienter la Russie vers la constitution d’une république de producteurs, capables d’embrasser une économie aussi progressive que celle de nos démocraties capitalistes. » [52]
Et si la révolution échouait ?
48En somme, et pour conclure, la révolution d’Octobre, après une période de doute, a bien représenté pour Sorel la perspective enfin réalisée d’une émancipation véritable des travailleurs, sous la conduite d’un chef « aussi incorruptible que Robespierre », mais exempt des défauts des jacobins [53]. Toutefois, l’enthousiasme suscité par la révolution russe n’a pas étouffé en Sorel le pessimisme et l’esprit critique qui caractérisent sa pensée. L’expérience des révolutions et des mouvements révolutionnaires en France lui a enseigné que bien des espoirs pouvaient être déçus. L’hypothèse d’une défaite des soviets, il ne l’exclut jamais, que ce soit « sous les coups des mercenaires engagés par les ploutocraties de l’Entente » [54], ou sous l’effet d’une évolution interne, qu’il évoque dans un article publié en 1921, où il imagine que, « grâce à la complicité d’un grand nombre de fonctionnaires corrompus, il se créerait une nouvelle bourgeoisie. » [55]Mais, affirme-t-il, « l’idéologie de la nouvelle forme d’État prolétarien ne périra pas ; elle se survivra en s’amalgamant avec des mythes qui emprunteront leur matière aux récits populaires de la lutte soutenue par la République des soviets contre la coalition des grandes puissances capitalistes. » [56] Elle deviendra un mythe, comme la grève générale selon les Réflexions sur la violence. Ainsi, que ce soit dans une perspective optimiste ou pessimiste, Sorel intègre la révolution russe dans les cadres de sa conception de l’histoire. Comme l’écrit Maria Malatesta : « Toute sa production, à partir de sa phase syndicaliste, est dominée par une série de concepts essentiels : l’autonomie ouvrière, la suprématie du domaine économique comme lieu d’agrégation sociale, l’antidémocratisme, l’anti-intellectualisme. Elle apparaît aussi dans sa dernière période caractérisée par une logique qui n’introduit pas de clivage avec les époques précédentes. » [57]