Les adieux
- Par Frédéric Verger
Pages 48 à 54
Citer cet article
- VERGER, Frédéric,
- Verger, Frédéric.
- Verger, F.
https://doi.org/10.3917/nrf.650.0048
Citer cet article
- Verger, F.
- Verger, Frédéric.
- VERGER, Frédéric,
https://doi.org/10.3917/nrf.650.0048
Le matin où mon père me chassa de la maison, il m’ouvrit le poing pour y glisser un billet de cinq cents francs et l’adresse de son ami M. « Au cas, me dit-il, où tu voudrais cultiver le seul talent que le ciel t’a donné. »
M. était un ami de jeunesse de mon père. Ils s’étaient rencontrés au conservatoire de musique après la guerre. Mon père était un violoniste remarquable mais il avait voulu devenir compositeur. Pendant trente ans, il avait épousé toutes les modes sous le prétexte mégalomane de les fondre. Les modes évanouies, il ne restait que des œuvres médiocres, pas même mauvaises, jus fade, l’eau de vaisselle de délices imaginés par d’autres.
M. au contraire, qui avait écrit dans sa jeunesse de petites pièces pour piano étranges, hors du temps, d’une originalité qui enchantait Dutilleux, était devenu pianiste. Mais de ces pianistes qui paraissent vouloir réécrire avec rage l’œuvre qu’ils jouent. Ils entrent dans une sonate à la façon d’aventuriers dans une pyramide, la perforent et la font résonner comme s’ils voulaient mettre au jour une chambre au trésor cachée.
Je ne rentrerai pas dans les détails de la vie plus ou moins amusante, plus ou moins misérable, que je menai à Paris du printemps à l’hiver 1983. Qu’on sache seulement que je dormis plus souvent sur des escaliers que dans les bras des filles. Les cinq cents francs depuis longtemps évanouis, je me résignai, l’hiver venu, à aller frapper chez M., dissimulant une quête de pitance et de chaleur sous le prétexte d’une envie de travailler le piano…
Cet article est en accès conditionnel
Acheter ce numéro
15,99 €
Acheter cet article
3,00 €