Article de revue

Luciana, ou la lenteur

Pages 51 à 66

Citer cet article


  • Cusset, C.
(2017). Luciana, ou la lenteur. La Nouvelle Revue française, 622(1), 51-66. https://doi.org/10.3917/nrf.622.0051.

  • Cusset, Catherine.
« Luciana, ou la lenteur ». La Nouvelle Revue française, 2017/1 N° 622, 2017. p.51-66. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-nouvelle-revue-francaise-2017-1-page-51?lang=fr.

  • CUSSET, Catherine,
2017. Luciana, ou la lenteur. La Nouvelle Revue française, 2017/1 N° 622, p.51-66. DOI : 10.3917/nrf.622.0051. URL : https://shs.cairn.info/revue-la-nouvelle-revue-francaise-2017-1-page-51?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/nrf.622.0051


Les lèvres peintes en rouge vif, dans ma robe blanche décolletée, je me suis dirigée vers l’endroit du rendez-vous, facile à repérer car un bus était garé le long du trottoir. J’ai vu s’approcher un à un les étudiants étrangers qui s’étaient inscrits à cette sortie en groupe et j’ai compris qu’ils étaient tous comme moi : des solitaires déprimés qui avaient mis leurs habits du dimanche dans l’espoir de rencontrer quelqu’un. Ils me renvoyaient un tel reflet de ma solitude que ma fierté s’est braquée. J’ai sorti un livre de mon sac et me suis mise à lire, m’isolant délibérément.
J’avais dix-neuf ans. J’étais à Vienne depuis une semaine pour perfectionner mon allemand et détestais ce séjour. Je m’ennuyais en cours. Que faisais-je à me morfondre dans une salle de classe au lieu de passer l’été en Bretagne comme d’habitude avec ma famille à marcher sur la lande et plonger dans les rouleaux glacés ? La ville monumentale, vidée de ses habitants au mois d’août, me semblait sinistre. J’allais au musée sans enthousiasme, errais mélancoliquement dans les petites rues derrière la cathédrale Saint-Stéphane puis dînais seule d’un bouillon mit ei à dix francs avant de rentrer dans ma chambrette à la résidence universitaire où je me glissais sous la couette blanche et lisais laborieusement La nouvelle Héloïse de Rousseau, le seul roman que j’avais emporté, un pavé indigeste de sept cents pages qui ne remplaçait pas exactement la présence d’un ami. Deux jours plus tôt, dans un café, deux hommes m’avaient abordée…


Date de mise en ligne : 08/07/2025

https://doi.org/10.3917/nrf.622.0051

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