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Article de revue

Émergence et évolution parallèle de deux langues juives : Yidiche et judéo-espagnol

Pages 199 à 236

Citer cet article


  • Szulmajster-Celnikier, A.
  • et Bornes Varol, M.-C.
(2017). Émergence et évolution parallèle de deux langues juives : Yidiche et judéo-espagnol. La linguistique, . 53(2), 199-236. https://doi.org/10.3917/ling.532.0199.

  • Szulmajster-Celnikier, Anne.
  • et al.
« Émergence et évolution parallèle de deux langues juives : Yidiche et judéo-espagnol ». La linguistique, 2017/2 Vol. 53, 2017. p.199-236. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-linguistique-2017-2-page-199?lang=fr.

  • SZULMAJSTER-CELNIKIER, Anne
  • et BORNES VAROL, Marie-Christine,
2017. Émergence et évolution parallèle de deux langues juives : Yidiche et judéo-espagnol. La linguistique, 2017/2 Vol. 53, p.199-236. DOI : 10.3917/ling.532.0199. URL : https://shs.cairn.info/revue-la-linguistique-2017-2-page-199?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/ling.532.0199


Notes

  • [1]
    Liste des abréviations utilisées dans cet article : cf., « voir » ; lit., « littéralement » ; inf., « infinitif » ; subst., « substantif » ; réfl., « réfléchi »’ ; SVO, « Sujet Verbe Objet » ; yid., « yidiche ».
  • [2]
    Respectivement germanique, hébraïco-araméen, slave, roman.
  • [3]
    L’Alliance israélite universelle, fondée en 1860 à Paris, a développé à partir de 1862 un réseau d’écoles pour les « Juifs d’Orient », où l’enseignement se faisait en français.
  • [4]
    C’est le cas par exemple des ouvrages scientifiques écrits en arabe par les Juifs d’al-Andalus au Moyen Âge.
  • [5]
    Pour une épistémologie de la notion de langue juive cf. Alvarez Pereyre & Baumgarten (2003).
  • [6]
    Pour plus ample discussion, cf. M.-C. Varol, 1994 : 1-12 & 2002 : 97-99 ; A. Donabédian, 2001 : 1-13.
  • [7]
    En yidiche, la réanalyse de très nombreux toponymes (comme d’anthroponymes), consistant à faussement rehébraïser des noms d’origines diverses, apparaît comme une manière d’adaptation aux lieux (et aux coutumes), rendant ces derniers endogènes et non plus exogènes, et les dotant d’une légitimité symbolique : la ville polonaise de Radom s’hébraïsera ainsi en ra-dom « sang mauvais » ou la ville russe de Saratov en sar-ha-tov « bon le gouverneur », c’est-à-dire « le bon gouverneur ».
  • [8]
    C’est notamment le cas pour le judéo-espagnol de Salonique.
  • [9]
    Pour Max Weinreich (1980 : 84-87), le laaz, acronyme de l’hébreu lashon am zar « langue du peuple étranger », loez en yiddish et en judéo-espagnol, représente les parlers vernaculaires environnant les communautés implantées, et qui peu à peu auront leurs variétés juives. Les Juifs eux-mêmes l’emploient parfois dans leurs écrits pour désigner les langues qu’ils parlent par opposition à l’hébreu et surtout à leur langue juive. C’est dans ce dernier sens que nous l’employons.
  • [10]
    Pour plus de détails, voir M. Bar Asher (2003 : 76) & Ch. Turniansky (1999 : 22-23 ; 2003 : 425).
  • [11]
    La confusion dans cette dénomination tient en ce que la langue calque a été tantôt considérée comme la variété haute ou écrite de la langue, tantôt comme une modalité particulière de celle-ci et que ladino, à partir de la fin du xixe siècle, s’est mis à désigner le judéo-espagnol d’Orient, toutes variétés orales et écrites confondues. Le terme s’est imposé dans le monde anglo-saxon et en Israël. Puis, il s’est généralisé au point de devenir le nom le plus courant de la langue. Cependant, les linguistes préfèrent réserver à la modalité calque le nom de ladino ; les noms de djudyó/djudezmo au vernaculaire des Juifs d’Orient (langue écrite et langue parlée) ; celui de haketiya au vernaculaire parlé en Afrique du Nord, et la dénomination neutre de judéo-espagnol (oriental ou occidental) pour les deux langues juives qui ont pour langue base l’espagnol médiéval.
  • [12]
    On se réfère au concept de language builder de Claude Hagège (1993) dans son livre éponyme.
  • [13]
    Cf. Szulmajster-Celnikier (2007: 145-147) pour une discussion sur ce livre.
  • [14]
    Cf. respectivement pour ces deux microsystèmes, Szulmajster-Celnikier (1986 & 1994).
  • [15]
    On soulignera le fait que les diachroniciens du judéo-espagnol n’ont jamais relevé cette structure qui est néanmoins attestée au xvie siècle chez nombre d’auteurs conversos, familiers des calques bibliques en ladino ; elle est en effet un calque de la structure yesh/eyn + subst.
  • [16]
    Cf. notamment 1985 et 2004.
  • [17]
    Les langues juives suivent ici des processus communs à toutes les langues en contact en contexte multilingue : la structure VSOV se retrouve en espagnol de la Cordillère des Andes sous l’influence du quechua et de l’aymará, ainsi que la prise en charge de la modalité médiative par le plus-que-parfait de la langue romane (Escobar, 1994 : 26). De la même façon, en espagnol andin comme en judéo-espagnol, l’ordre déterminant-déterminé marque le génitif. Notons simplement que le judéo-espagnol supprime la marque de génitif et de possessif : espagnol andin de Juan su pantalón « de Jean son pantalon » (Muysken, 1984 : 104), judéo-espagnol el rav Aseo la mujer, « le rabbin Aseo la femme » (Varol, 2002 : 42). La langue juive adopte la structure non seulement en la calquant, mais encore en la développant et en s’affranchissant du modèle.
  • [18]
    Le premier document contient une bénédiction : le Mahzor de Worms, 1272, qui sera suivi d’une série de textes dans son sillage.
  • [19]
    La périodisation du yidiche est reprise d’A. Derczanski (1999 : 12), et la formulation en ashkénaze I, II, III, IV est reprise de J. Fishman (1994 : 430), avec la tentative ici de concilier les deux et l’ajout d’une subdivision.
  • [20]
    Pour plus de détails, cf. Gilbert Dahan (1994 : 25, 29-30).
  • [21]
    Citons par exemple le Bove-bukh inspiré d’une chanson de geste anglo- normande et de son adaptation italienne Buovo d’Antona (fin du xvie) ou le poème épique sur le duel entre David et Goliath.
  • [22]
    Citons par exemple le Purim-Shpil, « théâtre de Pourim », autour de la figure d’Esther et de Mardochée (dès le xviie siècle).
  • [23]
    La figure ancienne du badkhan, « bouffon, amuseur public », porte en elle les significations souvent contradictoires du monde ancien et du monde nouveau. Les grands écrivains, poètes et dramaturges dans la sphère polonaise et lithuanienne (fin xixe-début xxe siècle), eux-mêmes bilingues, Mendele Moykher-Sforim, Cholem Aleykhem, Yitskhok-Leybush Peretz, Avrom Goldfaden, rayonnent sur toutes les couches sociales et enrichissent la langue usuelle. Insistons particulièrement sur le théâtre comme pilier de la culture populaire. De même, dans l’Empire tsariste, l’essor d’une littérature moderne (fin xixe siècle) va de pair avec le début de la presse à Odessa.
  • [24]
    Notons ici le parallèle avec l’usage en djudyó du préfixe m- emprunté au turc. Exemple : Livro mivro ! « ton sale bouquin », « je t’en ficherais, moi, des livres » ou encore « un livre et toutes ces sortes de choses ».
  • [25]
    Entre autres citons pour mémoire l’écrivain Isaac Babel et le dramaturge Shloyme Mikhoels.
  • [26]
    Afro-italiano-argentin par ses sources rythmiques et mélodiques, il est joué sur des instruments, klezmer, issus de la tradition yidiche.
  • [27]
    Le verbe s’asseoir asentar(se) a pris le sens de « être en deuil », parfois suivi de la précision s’asentó en syetes, « il s’est assis en sept(s) », les Judéo-Espagnols d’Orient observant la coutume du deuil qui consiste à s’asseoir par terre les sept premiers jours los syetes. Se asentó signifie également « il a fait faillite », « il est ruiné ».
  • [28]
    Comme en yidiche, il s’agit d’une tournure plus expressive ou littéraire, intensive, par rapport aux autres formes de source romane la ija grande, la buena mujer. Il s’agit là d’un des processus de complexification abordée plus haut.
  • [29]
    Ainsi haraganiya, « paresse » s’oppose, à haraganedad, « paressité », et haraganud à « paressitude » ou paresse élevée au rang de philosophie. On peut rapprocher ce trait des usages ironiques du yidiche français, exemple : shmatologue « spécialiste de la fripe » (de HA shmates « loque , fripe » + suffixe prestigieux).
  • [30]
    Ils sont plus nombreux dans les Taqqanot de Valladolid (1432) que dans les Coplas de Yosef (xve siècle également). Les auteurs juifs de la péninsule Ibérique écrivent en général en hébreu (prose et poésie) et en arabe (ouvrages scientifiques) jusqu’au xiiie siècle. Les ouvrages écrits en castillan (Glosas de sabiduria… de Shem Tov de Carrión, 1354) et en catalan (Llibre de paraules de sabis i filosofs de Jafuda Bonsenyor, c. 1260) sont destinés avant tout à des lecteurs chrétiens.
  • [31]
    On remarque ici comment de manière caractéristique hamin, haminar en judéo-espagnol et tsholent en yidiche sont des termes anciens spécifiques aux Juifs et à leurs prescriptions alimentaires.
  • [32]
    Par exemple des formes et lexèmes asturo-léonais comme mursyégano, arvolé ; galaïco-portugais comme aprovar, ainda, achaque de, amurcharse ; catalans comme safanorya, eskuma ; aragonais comme melsa, lonso, le diminutif –ico et des formes verbales nombreuses. Sur la dialectologie du judéo-espagnol cf. A. Quintana Rodriguez (2006).
  • [33]
    Pour plus de détails cf. Minervini (1999).
  • [34]
    Beaucoup de villes de l’Empire ottoman ont une population juive de différentes origines, des Italiens (ou Francos), des Ashkénazes, mais ce sont les Romaniotes (ou Yavanites), Juifs hellénophones, majoritaires, implantés depuis l’Empire byzantin qui ont contribué à attirer les exilés d’Espagne dans l’Empire ottoman.
  • [35]
    Les Juifs ont introduit l’imprimerie dans l’Empire et dès 1493 paraissent les premiers livres imprimés (en hébreu ; le Pentateuque de Constantinople, polyglotte, réunit en 1547 le texte hébreu, le texte calque grec et le calque ladino, les commentaires d’Onqelos et de Rashi. Dans la seconde moitié du xvie siècle paraîtront (entre autres livres) plusieurs ouvrages profanes (médecine ; traités éthiques et moraux ; histoire) dans un judéo-espagnol encore proche du castillan de la Péninsule.
  • [36]
    Citons juste pour exemple deux ouvrages majeurs publiés en 1732 : le Me’am Lo’ez de Yakov Hulí et les Koplas de Yosef ha-Tsadik d’Abraham de Toledo.
  • [37]
    C’est notamment le cas, par exemple, pour les termes désignant les catas­trophes naturelles, les soucis et les angoisses : las makas de Paró « les plaies de Pharaon », la galud « l’exil », el mabul « le déluge », el sitafón « la tempête », el rash « le tremblement de terre », el sar « l’épouvante » et ses dérivés asarar, asarozo ; la mapalá « ruine, catastrophe », la sehorá « le souci, l’anxiété », el aniyut « la pauvreté », el aynará « le mauvais œil » (à noter les nombreux emprunts analogues en yiddish : makes « plaies », goles « exil », mapole «  ruine, défaite, faillite », ejn hore « mauvais œil », tsore « souci »); D. Bunis (1993) recense 4 233 termes, mais tous n’entrent pas dans la langue courante, et certains ne sont employés que par les rabbins ou les personnes très religieuses et compétentes en hébreu ou dans les textes d’exégèse.
  • [38]
    Presque 400 titres, représentant un nombre considérable pour une telle micro-société (comparée aux groupes ashkénazes et judéo-arabes).
  • [39]
    Sur la guerre des langues à la fin du xixe siècle cf. l’article d’E. Romero et sa bibliographie et l’article de B. Schmid in P. Díaz-Mas et M. Sánchez Pérez (éds.), 2010.
  • [40]
    Cf. Michel Masson (1985 : 222).
  • [41]
    Citons ici les figures de Claude Hampel et d’Henri Minczeles, décédés à Paris durant la rédaction de cet article et symboles mêmes d’une intensité de vie juive en diaspora et du monde yidiche décliné sous toutes ses formes. Ces chercheurs et passeurs ont su transcender le militantisme…

I. Introduction : brève présentation du Yidiche et du judeo-espagnol [1]

1.1. Yidiche

1 En ce qui concerne les yidichophones natifs et de seconde langue, leur nombre est estimé aujourd’hui à cinq millions, mais à la veille de la Shoah, l’on en dénombrait onze millions. Durant le millénaire, le yidiche a été le vernaculaire d’une majorité de Juifs schkénazes, couvrant toutes les couches de la société et toutes les tranches d’âge. À présent, la langue n’est plus vivace que dans les milieux juifs ultraorthodoxes (dits haredim, notamment dans quatre mouvements où elle est devenue une lingua franca) des États-Unis, d’Israël, de Londres, d’Anvers, de Bâle et de Strasbourg. Presque partout ailleurs, en Europe et dans le monde, détaché d’un véritable tissu socioculturel, le yidiche demeure résiduel ou bien militant, porté essentielle­ment par les courants laïques.

2 Le yidiche se présente comme une langue mixte, comme on le développera plus loin, doublement et inégalement apparentée : issu majoritairement du germanique (convergence de dialectes allemands avec prédominance du moyen haut-allemand) et minoritairement du sémitique (convergence de diverses strates de l’hébreu et du judéo-araméen, dit « hébreu rabbinique »). Compte tenu de cet apport inégal, on a coutume de considérer l’allemand comme la langue base, et l’ensemble hébreu-araméen comme substrat substantiel. Un substrat mineur est constitué par le judéo-roman (convergence de judéo-italien et de judéo-français), langue supposée parlée par les Juifs avant d’adopter le yidiche. À cela s’ajoute, pour le yidiche oriental, survivant encore aujourd’hui, un important adstrat, plus récent, constitué par un ensemble de langues slaves (polonais, biélorusse, ukrainien surtout, russe et tchèque dans une moindre mesure). On distingue quatre composantes principales du yidiche (désormais abrégées en G, HA, S, et R) [2].

1.2. Judéo-espagnol

3 Le judéo-espagnol se divise quant à lui en deux branches, le judéo-espagnol occidental ou haketiya et le judéo-espagnol oriental djudyó / djidyó / djudezmo / ladino, parlé dans l’ex-Empire ottoman. La haketiya, principalement parlée au Maroc et dans l’ouest de l’Algérie (et dans sa diaspora : Canada et Israël, surtout), est quasi éteinte aujourd’hui, après un processus de réhispanisation dans la seconde moitié du xix e siècle. La seconde survit en Turquie et dans divers lieux de la diaspora (Israël, États-Unis, Europe, principalement). Le nombre de locuteurs de djudyó n’a jamais excédé 500 000 personnes, la haketiya en comptant bien moins. Après la Shoah et la destruction du judaïsme européen, les 56 500 locuteurs de Salonique, capitale intellectuelle du judéo-espagnol des Balkans, ont presque tous disparu (Sephiha, 1979 : 52), et la masse des sujets parlant s’est considérablement réduite : 130 000 environ aujourd’hui. Ce nombre diminue sous la pression unilingue de la plupart des États-nations (Israël, Turquie, Grèce, France). La langue judéo-espagnole, qui a été le vernaculaire des communautés juives de l’ex-Empire ottoman, a servi de support à une brillante culture orale et écrite. Elle sert encore de véhiculaire entre les groupes dispersés et fait aujourd’hui l’objet de politiques de préservation communautaire aux moyens limités.

4 La branche occidentale et la branche orientale sont des langues mixtes qui ont en commun une langue base, le castillan médiéval de la fin du xv e siècle ou plutôt la variété propre aux Juifs de cette langue (cf. infra), l’influence constante de l’hébreu biblique et rabbinique et, à partir de la fin du xix e siècle, celle du français, langue d’enseignement dans les écoles juives de l’AIU [3]. En revanche, l’apport des langues de contact qui contribuent fortement à leur spécificité est différent : l’arabe maghrébin au Maroc et en Algérie, le grec et surtout le turc dans l’ex-Empire ottoman, ainsi qu’à un moindre degré diverses langues slaves (bulgare macédonien, serbo-croate) auxquelles il faut ajouter l’italien au xix e siècle (principalement à Salonique) en raison de la présence de nombreuses écoles et de familles juives d’origine italienne.

II. La formation des judéo-langues (diasporas)

5 La première question concernant les langues juives est de savoir s’il s’agit véritablement de langues ou plutôt de variétés propres aux Juifs, sociolectes ou ethnolectes. La réponse varie en fonction des choix théoriques entre un « pôle moins », où est considérée comme langue juive toute variété d’une langue parlée par les Juifs et écrite en caractères hébreux [4], et un « pôle plus » où il s’agit d’une langue uniquement parlée par les Juifs sur une aire géographique où il n’existe pas de langue apparentée : c’est le cas de deux langues contemporaines, le yidiche et le judéo-espagnol [5].

6 La deuxième, évidemment liée à la première, concerne leur fonction ou leur statut et leur nature : ce ne sont pas des langues particulièrement économiques, mais très fonctionnelles pour le groupe. Tout comme l’identité juive, elles sont multi référencées, développent des systèmes cumulants, et leur dynamique est multipolaire : détenant à la fois une fonction identitaire, ludique et cryptique, ce sont les langues de la revanche verbale et de l’affirmation de soi.

7 Le concept d’une entité juive en matière de langues, donc d’une catégorie, d’un objet spécifique d’observation et d’analyse, impliquant diverses disciplines remonte à plus de quatre-vingt ans. En effet, c’est dès les années trente que Max Weinreich (1937) pose une théorie des « Langues juives » qu’il développera plus tard (1953 : 481-514 ; 1959 : 563-570). Mais c’est surtout à partir des années cinquante, dans le sillage de la sociolinguistique, que le concept se précise, quand Uriel Weinreich choisit le yidiche pour illustrer ses théories sur le transfert linguistique dans l’ouvrage prolégoménal Languages in Contact, Findings and Problems (1967). P. Wexler (1981 : 137) fonde la notion de langues juives sur des critères sociolinguistiques : elles dérivent de langues non juives coterritoriales, suivent une dynamique d’évolution comparable, partagent une chaîne d’évolution qui remonte jusqu’à l’hébreu et sont toujours parlées par des plurilingues. Les comparatistes s’appuient sur la composante HA des langues juives comme Bunis (1981) et Alvarez Pereyre (2003 : chap. 15), ou sur la dynamique interlinguistique spécifique par laquelle des locuteurs juifs plurilingues fabriquent une langue identitaire à partir de langues non identitaires (Varol & Szulmajster, 1994).

III. Diasporas et migrations 

3.1 Spécificité, incidences culturelles et linguistiques

8 Tout d’abord, on réfutera l’idée selon laquelle les langues de migrations sont linguistiquement similaires aux langues de diasporas; même si la migration (surtout économique) a un impact massif, elle est perçue par les migrants comme une expérience individuelle, alors que la diaspora (même si elle est de type économique) est vécue comme une destinée collective [6]. Les représentations symboliques entourant la migration d’un côté et la diaspora de l’autre ne sont pas de même nature. Les secondes, qui sont examinées ici, présupposent l’idée (fictive ou réelle) d’un peuple dispersé, chassé de son territoire, occupant diverses aires géographiques à travers l’histoire. Toujours minoritaire, il s’avère aussi démographique­ment, politiquement, voire économiquement dominé (droits restreints, impôts spécifiques, marginalisation sociale). Les populations en diaspora (au sens restreint du terme, dont l’exemple est la diaspora juive) partagent un territoire de référence, à forte charge historique ou mythique, incluant la mémoire d’une catastrophe ou d’une rupture originelle, d’une fragmentation territoriale, d’un peuple unique obligé de composer avec des « nations étrangères ».

9 Dans le domaine juif, l’état perdu est celui de la terre d’Israël, la langue « véritable » l’hébreu, de sorte que se pose l’unicité du peuple par-delà la dispersion. La première dispersion fondatrice ordonne la vision de l’histoire des groupes qui en sont issus et la lecture de tous leurs déplacements. Elle leur donne un modèle d’organisation collective et des attitudes à observer pour subsister au sein de la majorité dominante. Pour cela, les Juifs composent avec leurs habitus sociaux, culturels, linguistiques tout en conservant ce qui assure l’unité transcendante avec le groupe dispersé, dans l’espoir d’une réunion future : le précepte talmudique dina de-malkhuta dina « la loi du pays est ma loi » s’articule avec la promesse répétée chaque année le soir de la Pâque par toutes les communautés juives autour du monde : ha shana ha-ba’a beYerushalayim, « l’année prochaine à Jérusalem ». La deuxième patrie qu’est la terre de Diaspora se retrouve dans les noms hébreux donnés aux aires géographiques où s’installent les diverses communautés. L’autodésignation, ashkenaz, est issue de l’hébreu biblique (Genèse), détournée (par la littérature rabbinique) de son référent initial « Scythes », Tsarfat correspond à « France », Sfarad (Abdias) à Espagne, chez les commentateurs médiévaux. L’exil et l’expulsion de ces nouvelles terres d’élection sont perçus par les chroniqueurs juifs comme la répétition du premier exil [7].

10 Ainsi, c’est en tant que langues de diaspora (Varol & Szulmajster, 1994) que les langues juives ont été caractérisées comme des « substituts de territoire ». Ce fait explique l’importance de la fonction véhiculaire interne au groupe : elle permet de créer du lien au-delà de la fragmentation. Dans certains cas, en raison du destin tragique de certaines communautés juives, elles prennent aussi le statut de « langue sainte » ou « langue du souvenir » [8]. Si elles ne sont jamais nécessaires pour définir l’appartenance à la communauté juive, elles sont presque toujours suffisantes.

3.2. L’hébreu et la référence juive en diaspora

11 Toutes les variétés de langues propres aux Juifs ont en commun le monde référentiel du texte religieux, les emprunts à l’hébreu biblique et post-biblique, une pratique plurilingue, une dichotomie entre langue sacrée et langue vulgaire. La langue sacrée y occupe une position de prestige, et les traductions calques des textes bibliques et liturgiques existants, incluent des calques syntaxiques et sémantiques.

12 Pour être plus complet, du point de vue linguistique, les langues juives se caractérisent toutes par leur rapport dichotomique :

13 – à la langue sacrée ou ha-lashon ha-kodesh (en yidiche loshn koydesh), l’hébreu ou plus largement l’hébraïco-araméen des textes bibliques et michniques et, par extension, à la composante hébraïco-araméenne de la langue juive ;

14 – aux langues profanes, appelées la’az ou lo’ez par les rabbins judéo-espagnols et ashkénazes, se référant aux langues coterritoriales, anciennes ou nouvelles, qui forment les apports substantiels des langues juives et, par extension, aux langues juives elles-mêmes [9].

15 Ce que partagent donc toutes les communautés juives, c’est la référence historique, religieuse et symbolique, la dichotomie entre lashon kodesh « langue sacrée », chargée du maintien de l’unité perdue, et le loez, « langue des nations » parmi lesquelles les Juifs doivent vivre.

16 Entre les deux existe la plupart du temps une langue calque artificielle, dont la fonction est pédagogique (et parfois liturgique), chargée de donner à comprendre ou à apprendre le texte hébreu au travers du la’az/lo’ez : dans le domaine du judéo-espagnol, il s’agit du ladino à proprement parler (Sephiha, 1979), et en yidiche, du « Pentateuque en langue ashkénaze », le Khumesh-Taytsh/Taytsh-Khumesh, dit encore Ivri-Taytsh.

IV. Les judéo-langues calques

17 Les communautés juives depuis fort longtemps se distinguaient elles-mêmes, du point de vue de la connaissance du texte biblique, en trois catégories : les savants (hébreu ĥakhamim, lamdamim), les semi-lettrés (mevinim littéralement « les comprenants ») et les ignorants (amei ha-‘arets). C’est à cette dernière catégorie, non négligeable, qu’étaient destinés les textes en langue calque, traductions des textes sacrés en langues vernaculaires, suivant le modèle de traduction calque araméenne de la Bible ou Targum Onqelos.

18 Il en résulte ce qu’I. S. Revah (1970 : 233-242 & 444-450) et surtout H. V. Sephiha (1979) ont convenu d’appeler des « judéo-langues calques », qui consistent en une tradition de traduction littérale des textes canoniques (Pentateuque, certains hagiographes et livres bibliques, certaines prières, etc.) respectant la syntaxe du texte source [10]. Ainsi, les loez sont-ils aussi un instrument d’éducation des masses, un médium incontournable dans la transmission des valeurs de la société et de la culture traditionnelle, dans les actes de la vie quotidienne et dans l’éducation des enfants.

19 En yidiche, lorsqu’il s’agit d’un texte écrit, on a un segment hébraïque suivi de sa traduction yidiche :

20 Exemple de yidiche oriental (signalé par Turniansky in Alvarez-Peyreire & Baumgarten, 2003 : 425) :

Description de l'image par IA :

21 Celle-ci est souvent précédée de l’expression : dos iz taytsh, « ceci est yidiche [= calque] ».

22 Exemple de yidiche occidental, Mayse-Bukh, Bâle, 1602 (signalé par Starck-Adler, 1999 : 44) :

Description de l'image par IA :
Description de l'image par IA : Texte en français avec des phrases sur Joseph et Cécie, mentionnant "yiddish" et "chabbath".

23 Pragmatiques et pédagogues, les rabbins chargés de l’enseigne­ment de l’hébreu à des enfants qui ne maîtrisent que les langues des populations environnantes, ou plutôt une variété « juive » de celles-ci, inventent un processus de calque du texte hébraïque à l’interface entre la langue profane et le texte biblique. Sa fonction est de permettre l’apprentissage du texte biblique sans l’altérer par une traduction qui constituerait, de fait, une interprétation. Il s’agit donc d’une langue qui suit le mot-à-mot du texte hébreu sans en adapter la syntaxe, aussi agrammatical le résultat soit-il. Cette langue calque est attestée de manière très ancienne dans les textes juifs (Blondheim, 1924 : 545).

24 De pédagogique, cette langue devient, dans certains contextes, liturgique. Elle permet aux femmes exclues de l’instruction obligatoire et aux ignorants de comprendre sermons, cantiques, récits ou versets bibliques et de suivre les rituels. Bunis (1999) rappelle que les premières versions imprimées de la Haggadah de Pâque en calque datent du début du xviii e siècle H. V. Sephiha a démontré que la pratique du calque était attestée dans des manuscrits du xiii e siècle et présente à l’oral de manière plus ancienne encore (Sephiha, 1979 : 23 - 24). Elle a joué un rôle dans l’intégration de calques hébraïques au sein des variétés juives de langues vernaculaires puis des judéo-langues à part entière.

V. Dynamique commune des langues juives

5.1. La question de la dénomination

25 La variété des dénominations que reçoivent les langues des communautés juives en diaspora révèle une incertitude face à ces sous-ensembles hétérogènes : la langue vernaculaire et la langue calque. Elles témoignent aussi de l’embarras des linguistes pour les nommer : « langues juives », « langues judaïsées », « parlers juifs », « judéo-langues », « hébréo-langues », « ethnolectes juifs », « religiolectes », « variantes dialectales juives », « langue de fusion » ou « mixte ». Les dénominations endogènes sont tout aussi ambiguës ou connotées. 

26 Si le yidiche trouve un nom stable et consolidé après la conférence de Tchernowitz en 1908, ses locuteurs juifs lui ont, voilà des siècles, attribué divers noms : langue ashkénaze, mame loshn (langue maternelle), judendeutsh, judish deutsh, judéo-allemand (en France), jargon, mishprakhe (langue mixte), kugl-loshn (langue pudding), leshonenu (notre langue), la’az ou lo’ez (cf. supra) et enfin yidiche (né au xvii e siècle). Tandis que les puristes, pour leur part, l’ont taxé d’idiome « vulgaire » aux origines « bâtardes », de langue corrompue, les hébraïsants de « jargon non civilisé » et les Allemands d’« argot barbare » et de « jargon pidgique » (Szulmajster-Celnikier, 1991 : 1).

27 De la même façon, le judéo-espagnol fait l’objet de dénominations multiples de la part de ses locuteurs, reprenant ou non les dénominations des spécialistes : español sefardí « espagnol séfarade » (dénomination des romanistes espagnols), español muestro « notre espagnol », espanyoliko « petit espagnol », djudyó/djidyó littéralement « le juif » (de loin le nom auto­chtone le plus répandu), djudezmo (dénomination salonicienne reprise par certains linguistes dont D. Bunis), ladino[11], Judeo-Spanish/judeo-español/judéo-espagnol (appellation générale qui ne différencie pas le judéo-espagnol oriental du judéo-espagnol occidental ou haketiya, parlé au Maroc). Les désignations infâmantes de « patois » et « jargon », « dialecte corrrompu » et « périphérique » ont été employées tant par les dialectologues et linguistes que par les Judéo-Espagnols eux-mêmes (Busse, 1996). Elles expliquent en partie la perception négative des locuteurs et leur effort récent pour apprendre el espanyol halis de la Spanya « l’espagnol véritable de l’Espagne », ainsi que le dénomme une locutrice d’Istanbul en 1980 (Varol, 2008). Le judéo-espagnol en définitive n’a pas plus réussi à unifier son nom qu’à déterminer une norme graphique unique ; il en avait pourtant pris le chemin dans la 2nde moitié du xx esiècle où se sont imposés le terme ladino et la graphie latine fixée par la revue Aki Yerushalayim.

28 Ces nombreuses appellations recouvrent des réalités et des stades linguistiques différents ; elles désignent en fait un aspect de la langue juive : composante hébraïque, communauté culturelle et religieuse, langue mixte, etc.

5.2. La question de la structuration

29 On a évoqué précédemment l’hétérogénéité des conditions initiales du yidiche, très tôt relevées et conceptualisées par certains observateurs yidichophones. La fabrication des judéo-langues [12] est un processus d’hybridation permanent. Celui-ci, présent depuis la genèse même du yidiche et du judéo-espagnol, est redevable au contact linguistique intense et prolongé, accompagné d’une pratique généralisée du pluri­linguisme. On se trouve ici dans un cas comparable aux cas de convergence aréale du fait de la diffusion structurelle d’éléments linguistiques sur une aire géographique multilingue (V. Friedman & B. Joseph, 2014).

30 Cette hétérogénéité des conditions initiales et historiques des deux langues considérées a des retombées structurelles affectant de larges pans du système. Les locuteurs utilisent les composantes linguistiques dont ils disposent, qui forment pour reprendre les termes de S. Mufwene [13] (2001) un feature pool à partir duquel se restructure, via un processus de « compétition-et-sélection » constamment à l’œuvre, une entité originale avec ses zones de stabilité provisoire et d’instabilité.

31 Parmi les restructurations économiques, plus stables, ont pris place avec le temps toutes les adoptions de structures convergentes. Les emprunts et les calques s’ancrent d’autant mieux que le socle (germanique dans le cas du yidiche, castillan dans le cas du judéo-espagnol) l’autorise. Et dans cette dynamique, les deux langues juives exploitent toutes les possibilités offertes par la langue base : non seulement elles conservent les structures anciennes que les langues modernes ont abandonnées, mais elles réactivent aussi des structures en repli, en récession.

32 Ainsi, au sein du système verbal, en synthématique, le yidiche (cf. infra ashkénaze II-B) a largement calqué le système aspectuel du slave, par le biais, entre autres procédés, de l’affixation. Il réactive ainsi un ancien système germanique, moins performant que le système slave et en perte de vitesse, disparu dans les langues germaniques actuelles. Dans le cas de la dérivation nominale, le yidiche a développé un microsystème de dérivation expressive qui consiste à canaliser l’émotion dans un pattern à deux degrés dans l’échelle de diminution-affection, et un degré dans l’échelle d’augmentation-péjoration. Le matériau (les suffixes) est en partie germanique, en partie slave, mais les deux degrés, inexistants en germanique, sont calqués du slave. Exemple : HA moyshe « Moïse », moyshl (HA « Moïse » + diminutif G -l, degré 1), moyshele « Moïse + diminutif G -ele, degré 2) ; G hirsh « Hirsh » ; hirshke (« Hirsh » + diminutif S –ke, degré 1) ; hirshkele (« Hirsh » + diminutif S- ke + diminutif G –le, degré 2) [14]. Le judéo-espagnol, quant à lui, réactive, grâce au contact avec le grec des Romaniotes (makari) et avec l’italien (magari), l’usage de l’ancien hellénisme maguer, qui marque la concession. Le judéo-espagnol makare, « bien que, malgré le fait que », est toujours bien vivant, alors que maguer avait pratiquement disparu de l’usage entre le xiv e et le xv e siècle, ne survivant que dans quelques rares textes jusqu’au xvi e siècle (Penny, 1993 : 223). On peut également lire la construction originale ay/no ay + inf. (ex. : yorar ay, mauvyar ay, « pleurer il y a, gémir il y a », « on pleure, on gémit ») du judéo-espagnol à la fois comme un calque du turc (inf. + var/yok), si l’on considère que cette tournure n’est relevée par aucun diachronicien de l’espagnol, mais figure pourtant au xvi e siècle chez quelques auteurs conversos familiers des bibles calques en ladino, comme un calque de l’hébreu (yesh/ayn + subst.) [15]. On y voit aussi des innovations par rapport à l’hébreu (l’élargissement de l’emploi des substantifs aux infinitifs) et par rapport au turc (les marqueurs temporels verbaux, exemple : no aviya protestar, litt. « il n’y avait pas protester », « on ne protestait pas »). Les innovations tiennent compte de la dynamique de l’espagnol où les infinitifs peuvent être facilement substantivés et où le verbe impersonnel remplace les particules invariables du turc et de l’hébreu. C’est ici la convergence partielle des systèmes qui est repérée par les locuteurs et efficacement exploitée.

33 En yidiche comme en judéo-espagnol, la dynamique créative s’appuie sur plusieurs phénomènes :

34 – la recherche d’expressivité intensive et l’économie de moyens linguistiques qui en accroît l’efficacité ;

35 – le repérage de la compatibilité (même partielle) de systèmes linguistiques divers en contact et de la convergence (même partielle) de structures ;

36 – l’influence de l’hébreu et de ses traductions calques ;

37 – la réanalyse des propriétés de chacune des langues en regard non seulement des propriétés de la langue base, mais aussi de leurs interrelations ;

38 – l’adaptation de la structure calquée à la langue base qui suppose l’extension/la restriction de ses propriétés ;

39 – de sorte que la sélection à partir du feature pool des éléments cités, loin d’être due au hasard, est non seulement orientée des points de vue identitaire et expressif, mais s’avère aussi complexe, habile et économique.

40 Le principe d’économie (concept clé d’A. Martinet [16]) s’articule dans la langue juive à un processus de complexification qui lui confère une plasticité propre à affronter les retombées langagières des vicissitudes de l’histoire.

41 Les restructurations non économiques ont pris pour leur part, avec le temps, la forme de sous-systèmes concurrents issus de diverses langues sources.

42 En syntaxe, plusieurs doubles structures ont émergé, telle la relation épithétique dont l’une des deux constructions est un calque de l’hébreu, non incompatible avec une des périodes de la langue base. Ainsi en yidiche (cf. infra ashkénaze I et II) a zun a guter « un fils un bon » a pour écho en judéo-espagnol (cf. infra séfarade I) la mujer la buena, « la femme la bonne ».

43 En yidiche existent aussi deux structures possessives (cf. infra ashkénaze II-B), l’une avec « avoir », celle qui prévaut en germanique, l’autre avec « être », calque de l’hébreu d’abord, puis renforcée par un calque du russe (qui présente aussi cette construction). Ceci a été rendu possible par le fait que le socle germanique n’excluait pas l’expression de la possession avec « être », même si elle était très marginale. Autre exemple en yidiche, dans le domaine de la composition (cf. infra ashkénaze II), on trouve un microsystème de composés rédupliqués de source HA, à côté de systèmes concurrents de sources G et S, que l’allemand et le slave cantonnent au langage enfantin ou familier.

44 Enfin, des processus de restructuration peuvent marquer des éléments de la langue base ou entraîner des choix spécifiques. Sous la pression d’une des langues de contact, de nouvelles catégories apparaissent, qui n’ont que très peu à voir avec la langue base. Il en va ainsi, en séfarade III, du judéo-espagnol de Turquie. La pratique généralisée du turc a rendu plus pressante l’émergence de la modalité médiative. L’opposition modale du turc médiatif/assertif (non grammaticalisée dans la langue base) a été reportée sur ses temps du passé. Un usage discursif particulier du plus-que-parfait a permis de marquer le médiatif en opposition avec le passé simple qui devient de ce fait assertif, par défaut (Bornes Varol, 2008). Autre exemple : si l’ordre des mots de la langue base est variable (entre VSO et SVO), l’ordre du turc (SOV) tend à s’étendre en judéo-espagnol. Pour l’instant, il n’est qu’un système concurrent, mais il a pratiquement éliminé l’ordre SVO, préférentiel en espagnol, dont l’usage avait progressé sous l’influence du français au bénéfice de l’ordre VSO, répandu en espagnol et préférentiel en hébreu. En effet, cet ordre (contrairement à SVO) facilite le code-switching le plus fréquent, du djudyó au turc et du turc au djudyó. Il est à l’origine de l’apparition de structures à double verbe (VSOV) qui combine les deux ordres [17].

VI. Diachronie des « judéo-langues »

6.1. Les choix d’étude

45 La critique linguistique a souvent pris le parti de différencier les modalités des langues juives, notamment en distinguant les calques pédagogiques de l’hébreu (psalmodiés) de la langue vernaculaire (écrite et parlée). Les langues juives ont été catégorisées comme dialectes périphériques de leur langue base, comme langues mixtes ou comme créoles. On les considère aujourd’hui dans leur évolution et leur dyna­mique propre, dans leur historicité de langues. On a eu recours pour cela, dans le cas du yidiche comme dans celui du judéo-espagnol, à un découpage en périodes.

6.2. Le cas du yidiche

46 Le yidiche a connu un développement horizontal dans l’espace aboutissant à quatre situations de discontinuité, voire de ruptures, impliquant des remises en cause de la langue. On distingue avant ces quatre étapes, un proto-yidiche A (800-1100) et un proto-yidiche B (1100-1250), recouvrant respectivement, en Europe centrale, la région rhénane de la Lotharingie (ville de référence : Ratisbonne), puis le Haut-Rhin jusqu’au Danube supérieur (Mayence, Worms et Spire) [18]. Durant cette période, le yidiche n’est qu’une variété judéo-allemande de la langue allemande coterritoriale parlée.

47 Les quatre étapes distinguées : ashkénaze I, II, III & IV [19] développées plus bas ne présentent pas une périodicité en succession parfaite, mais connaissent des chevauchements. On s’étendra plus sur les deux premières, d’une part, parce que la profondeur historique est ici le sujet central et, d’autre part, en raison de la grande richesse du domaine.

Ashkénaze I - Implantation du yidiche occidental, et expansion vers l’Est

48 Dans la sphère ashkénaze, dès le Moyen Âge (xi e-xiv e siècle), les communautés florissantes d’Europe occidentale s’orga­nisent autour de foyers de culture juive au rayonnement intense, dans lesquels la langue va se développer. Ainsi, ashkénaze I recouvre :

49 – l’ancien yidiche (1250-1500), qui correspond d’abord à l’émergence du yidiche occidental à Metz en Lorraine, puis en Alsace au xiii e siècle ;

50 – le yidiche moyen (1500-1700) régnant partiellement sur ces territoires – un peu étendus au Nord – et partiellement sur de nouveaux territoires.

51 En effet, une expansion vers les pays de l’Est (la Pologne surtout) s’amorce au xiii e-xiv e siècle : des yidichophones de­meurent néanmoins sur place jusqu’aux environs de 1700, début du déclin du yiddish occidental. À ce stade, il y a discontinuité, mais pas encore rupture avec l’état de langue antérieur.

52 Dans l’Empire germanique, une marge d’autonomie des communautés (citoyenneté, pratique et étude religieuse, tribunal rabbinique, self government accordés) assure leur cohésion et leur organisation [20]. Les tracés fluctuants des frontières (le judaïsme « polonais » étant passé, par exemple, à travers les siècles par sept cartes différentes, sept territoires tantôt polonais, tantôt russes, ukrainiens, biélorusses, lituaniens, allemands, slovaques ou tchèques, avec les langues correspondantes) fabriquent un terreau plurilingue des Ashkénazes orientaux. Ce frottement va faire émerger tout un ensemble d’activités, en marge du religieux stricto sensu, scellées par des écrits en vernaculaire surtout, en hébreu quelquefois, de toutes sortes (Minczeles, 2011 : 11-12 ; Bikard, 2015 : 5) : juridiques, médicaux, pédagogiques et grammaticaux, registres mémoriels, comptables, guides de comportement, chroniques rimées et poèmes historiques ou épiques [21], contes et fables traditionnels et profanes, récits héroïques et légendaires, récits de voyages, versions juives des romans courtois et chevaleresques, pièces de théâtres [22]. Puis va s’amorcer le déclin du yiddish occidental, qui ne demeure qu’à l’état de traces aujourd’hui. Citons quelques traits linguistiques de cette étape. Le vieux fonds roman s’articule subtilement avec le fonds germanique : exemple leyenen « lire » (latin legere « lire » + suffixe infinitif G – en) ; kleyzl  « oratoire, petit maison de prière » (français cloître, clos + suffixe diminutif G –l) ; bentshn « bénir » (source R) et son antonyme sheltn « maudire » (source G). Par ailleurs, l’ordre des mots yidiche s’écarte déjà à ce stade de l’ordre usuel allemand (même s’il est encore fluctuant en allemand médiéval) : ainsi, la position du verbe dans la proposition principale est la même que la position du verbe dans la subordonnée, à la différence de l’allemand. Simplification analogique ? Ou pression de l’HA, du R et du S qui ignorent cette distinction ? Il est difficile de trancher.

53 L’influence de l’hébreu et celle de la langue calque introduisent d’une part des lexèmes et composés très nombreux, de toutes thématiques et de toutes classes de mots ; exemple : des mots religieux brokhe « bénédiction »/klole « malédiction » ; shabes « Chabbath » ; des mots abstraits et philosophiques islahaves « ferveur, inspiration », eyn sof « infini », kheshbn hanefesh « introspection » ; des mots d’affects, exemple : simkhe « joie », moyre « peur », kharote « remords » ; des termes quotidiens evyon « pauvre », dales « misère », tsure « souci », naronim « fous, bouffons » ; des termes fondamentaux sans synonymes G, R, et S : neshome « âme », levone « lune », yam « mer », mishpokhe « famille », get « divorce » ; des désignations sociales et termes d’adresse, exemple : reb « Monsieur », sholem aleykhem « bonjour » (« paix sur vous ») ; de la langue familière et de l’argot goylem « maladroit » (sécularisation de « Golem »), amarets « crétin » (« paysan »), zoyne « putain » ; des termes de catastrophes, exemple : miesn psak « mauvaise sentence », khurbn « ruine, destruction » ; des joncteurs de l’argumentation afile « même », kedey « afin », tomid « toujours », koydem kol « tout d’abord » ; des termes et expressions hybrides : shlemazl « malchanceux » (G shlim « mauvais » + HA mazl « chance ») ; maskem zeyn « être d’accord » (HA maskem « accord » + G zeyn  auxiliaire) ; des doublets apparaissent, exemple : G ferd et HA sus « cheval ». En outre, des expressions allemandes changent de sens en yidiche sous la pression de l’hébreu et des pratiques juives, exemple : yor-tsayt « anniversaire de mort » (litt. « année-temps »), et non « saison de l’année » comme en allemand Yahrzeit, à côté de yor-tkufe « saison de l’année » (G yor + HA tkufe « saison »). Enfin, on relève de nombreux calques syntaxiques et sémantiques en yidiche. Parmi les premiers, citons comme exemple la structure épithétique de type article + nom + art. + adjectif :

Description de l'image par IA : Texte avec des mots en français, incluant "un bon", "le bon", et "ha-tôv".

54 Deux relations épithétiques coexistent ainsi en yidiche : la plus usuelle de type germanique : article + adjectif + nom : a guter zun ; et celle, plus expressive, quasi calquée sur l’hébreu. Parmi les secondes citons l’association de la position assise et du désespoir :

Description de l'image par IA : Image montre un texte en français avec des mots soulignés et des parenthèses indiquant des descriptions ou des explications.

55 On se référera à l’hébreu biblique (Job, 2, 13 ; Jérémie 1, 1-2.) : l’association de l’idée de « s’asseoir » d’une part « sur une pierre » d’autre part, et ce pour « pleurer », est directement tirée de ces deux sources : les amis de Job sont en effet « assis par terre » et « se lamentent », et dans les Lamentations de Jérémie, Jérusalem « pleure » « assise ». Récemment encore, dans les communautés juives de Roumanie, les veuves s’asseyaient sur une pierre pour pleurer en signe de deuil.

Ashkénaze II - Essor et épanouissement du yidiche oriental

56 Il correspond au néo-yidiche et peut se découper en deux sous-périodes : néo-yidiche A (1700-fin xix e) et néo-yidiche B (fin xix e-présent) parlés en Europe orientale et méridionale. Les migrations massives hors des territoires germaniques vers ceux des Slaves vont provoquer cette fois une rupture, l’éclatement du yidiche en deux branches : l’occidentale et l’orientale.

Ashkénaze II - A - Consolidation de la langue, constitution d’une littérature

57 Cette étape correspond à la consolidation du yidiche en tant que langue sur ses nouveaux territoires et à la constitution de la littérature yidiche. Les mouvements yidichistes et hébraïsants sont non distincts et non antagonistes jusqu’à la fin du xix e siècle, preuve en est la littérature. À partir de la fin du xviii e siècle, la littérature yidiche passe d’une production de second rang à une place centrale. Diversifiant ses genres, s’émancipant en partie des thèmes traditionnels, elle joue un rôle moteur dans la modernisation des communautés ashkénazes d’Europe orientale [23]. Sur le plan linguistique, ce foisonnement se traduit par un enrichissement de la langue. Cela s’explique par la meilleure connaissance de l’hébreu chez l’écrivain ainsi qu’une plus grande maîtrise du pluri­linguisme. Dans le sillage de la langue calque précédemment évoquée, on observe l’introduction d’une série de composés rédupliqués de type traduction, impliquant le G, l’HA étendus vers le S, dont le moteur est HA, exemple : arye-leyb « Léon » (HA et G « lion », « Léon »), meshune-modne « bizarre » (intensif, HA et S « bizarre »). On observe aussi une série de composés de type doublets, tels que : sosne-boym « pin » (S sosne « pin » + G boym « arbre »). Des composés dérivés d’un type particulier apparaissent : binômes quasi rédupliqués avec préfixe de dérision shm- du type merye-shmerye « Marie, je t’en ficherais des Marie ! », qui vont prospérer [24] ; c’est une innovation du yidiche, mais l’impulsion du slave n’est pas à exclure, vu son très riche domaine de dérivation. Par ailleurs surgissent de nombreux calques du S, sur matériau de base HA et G, exemple : moyshe rabeynu’s kiele « coccinelle » (HA moyshe rabeynu’s « Moïse de notre rabbin » + G kiele « petite vache »), forgé sur le modèle S : russe bozhya korovka « coccinelle » (« de Dieu petite vache »), et s’écartant du modèle allemand Marienkäffer « coccinelle » (« de Marie coléoptère »).

Ashkénaze II - B - Apogée du yidiche oriental, constitution d’une koinè et d’une langue standard

58 Cette étape correspond d’abord à l’apogée du yidiche oriental, avec l’émergence d’une koinè (1820), suivie de sa reconnaissance linguistique comme langue standard à Tchernowicz (aujourd’hui en Ukraine, 1908). On assiste à la floraison de sa littérature : poésie et théâtre en Pologne, théâtre à Moscou (1925), tous les genres littéraires à Odessa dans les années 1940 [25]. Une presse yidichophone voit le jour à Varsovie en 1908, puis deux revues d’avant-garde y sont créées en 1922. Par leur circulation, elles accroissent l’homogénéisation de la langue et répandent les innovations.

59 Les deux exemples cités supra dans le paragraphe sur la question de la structuration appartiennent à ashkénaze II-B. : les microsystèmes de dérivation expressive et d’expression de la possession. Car cette étape du yidiche se caractérise par des mises en système de ce qui, à l’étape précédente, n’était qu’éléments empruntés et calqués. Il en est ainsi de l’organisation du système phonologique, plus proche du slave que du germanique (malgré une apparence phonétique germanique). Autre illustration : le système de l’aspect verbal, très complexe, combinant un ancien système aspectuel germanique non abouti et celui du slave, qui vient le réactiver, avec de nouveaux procédés dans la ligne des anciens. Dans le domaine lexical, les doublets, triplets, voire quadruplets se multiplient, exemple : G veg HA derekh S shlyakh R trakt « chemin ». L’enrichissement se manifeste aussi par de nouveaux venus tels que le très populaire : kasril « joyeux pauvre », 13e synonyme ou nuance de « pauvre » dû à l’écrivain Sholem Aleykhem. Certains lexèmes HA acquièrent une extension de sens, dans le contexte de la déportation et des camps : shmates, « déchet » en hébreu michnique et « loque » en yidiche, s’étend vers le sens « déporté » ; la sécularisation du lexique se poursuit, exemple : khad-gadye « chant joyeux de la Pâque » passe en argot à « prison » ; et l’expression fun bobkes tsu makes « de peu à rien », « de mal en pis » met sur le même plan HA makes « plaie d’Égypte » devenu « rien » et S bobkes « haricots, clopinettes ». Par ailleurs, en marge de la langue standard, se développe une pratique du code-switching non seulement bilingue comme auparavant, mais aussi trilingue, à fonction ludique, poétique ou cryptique. L’apport du lexique slave est ample, tant par la thématique que par les classes de mots, allant des termes de parenté tels que tate « papa » ou bobe « grand-mère » à la termino­logie du corps, comme pupek « nombril », aux termes de la nature : breg « berge », en passant par les très quotidiens kvokn « caqueter », vyo « hue ! », bidne « pauvre » ; les joncteurs ne font pas défaut : khotsh « bien que », abi « pourvu que », etc.

60 Cette période correspond également à une première vague d’émigration vers le Nouveau Monde (notamment l’Amérique du Nord), mais elle est surtout marquée par la destruction des Juifs d’Europe par les Nazis d’abord et par les purges staliniennes avant, pendant et après la guerre. De petites enclaves résiduelles se maintiendront après la Catastrophe ou se déplaceront dans quelques points d’Europe (Anvers, Bâle, Strasbourg notamment).

Ashkénaze III - Le yidiche dans les Amériques

61 Il correspond à la vague d’émigration (fin du xix e-présent) de populations yidichophones vers l’Amérique du Nord et plus largement le Nouveau-Monde. Cette rupture territoriale marque l’avènement d’un yidiche d’Amérique du Nord émaillé d’anglicismes, tandis qu’à la marge une variété de « yinglish » émerge parallèlement. Elle est un peu comparable au « tex-mex » ou « spanglish », pratiques de code-switching décrites par quelques linguistes, comme Shana Poplack (1980).

62 Citons quelques illustrations : proletpen « plume prolétarienne » (auteurs prônant l’idéal prolétarien : prolet troncation de « prolétariat » + anglais pen) ; alrightnik « conformiste » (anglais alright + suffixe S –nik agent) ; phudnik  « casse-pieds pédant » (anglais PHD vocalisé + -nik).

63 Par ailleurs, on voit apparaître une pratique du code-switching tant dans la langue usuelle que dans des technolectes, comme celles des étudiants de yeshivas (universités religieuses), à des fins humoristiques ou de connivence.

64 Exemples humoristiques de la langue usuelle : I hate the dust vos accumulate zikh « je déteste la poussière qui s’accumule » ; my husband arbeyt vi a horse « mon mari travaille comme un cheval ».

65 Au sud du continent, le yidiche d’Argentine, notamment, s’émaille d’emprunts lexicaux de l’espagnol, cette fois. Il en est ainsi de tangele « cher tango » (espagnol tango + diminutif G –le), nom d’un genre particulier du tango yiddish : exemple : zing zhe mir a tangele oyf yidish « chante-moi donc un petit tango en yidiche » ; ce genre existait déjà chez les Juifs d’Europe orientale, exemple : geto tango « tango du ghetto »), et c’est aussi le nom d’un trio instrumental des années 1940 se produisant sur la scène de Buenos Aires [26]. Des écoles, des théâtres, des cabarets, une presse et une littérature voient le jour : les quotidiens Dos fraje vort (La libre pensée), Arbayter lebn (La vie des travailleurs) des années 1940, la pièce Tag un nakht, Dia y noche des années 1930 ; le cabaret yiddish Tango Club. Le code-switching est une pratique occasionnelle : Espera que llegue pronto ! Bald kumendik ! Coming soon !

Ashkénaze IV - Le yidiche en Israël et sur tous les continents

66 Il correspond à un ensemble un peu hétéroclite composé de plusieurs vagues d’émigration plus récentes en diverses directions.

67 D’abord, la vague d’émigration émanant d’autres groupes survivants de la Shoah vers la Palestine qui deviendra Israël en 1948, lors de la proclamation de l’État. Cette vague fait suite à une précédente amorcée à la fin du xix e siècle. Elle marque une certaine rehébraïsation du yidiche, ainsi que l’introduction de divers arabismes, emprunts ou calques, surtout dans la langue familière. Une nouvelle littérature yidiche prend son essor, comme l’illustre par exemple le poète Avrom Sutzkever (début xx e - début xxi e). Ainsi le yishivnik est-il l’Ashkénaze yidichophone installé en Terre sainte et Di Goldene Keyt « La Chaîne d’Or », la revue symbole de la présence du yidiche en Israël. Citons encore, dans l’usage du kibboutz, un mot dérivé kolboynik « poubelle de table » (HA kol bo « tout en lui » + suffixe S –nik), passé en hébreu moderne (mais compris par les seuls membres des kibboutz et non en externe) ; citons enfin, dans l’usage familier, ana aref « est-ce que je sais ? », emprunt à l’arabe (dans cette langue « je sais »), mais dont l’emploi est calqué sur le yidiche ikh veys qui a les deux sens ; cette expression est également passée dans l’argot israélien. L’utilisation du yidiche en terre d’Israël s’avère contrastée : celle des ultraorthodoxes de Jérusalem (quartier Mea Shearim) et singulière­ment celle des Naturei Karta, groupuscule très marginal parmi eux, considérant l’hébreu moderne comme une profanation de la langue sacrée, sont bien loin de celle des rescapés de la Shoah qui pratiquent le yidiche avec naturel ou émotion, à côté de l’hébreu et du plurilinguisme ; elle diffère encore de celle des jeunes militants œuvrant pour la pérennité du yidiche : car la guerre des langues n’est pas absente de ce petit État neuf, melting-pot de toute la planète.

68 D’autres groupes survivants partent vers l’Australie et en Afrique du Sud, ce qui donne lieu à un yidiche quelque peu anglicisé, mais formant une autre variable que la variable nord-américaine.

69 À cela il faut ajouter l’installation de minorités yidichophones au Birobidjan, ancienne république autonome soviétique, créée par Staline en 1934, appartenant à la fédération de Russie aujourd’hui. Dans ce territoire de Sibérie, près de la frontière chinoise, sur le fleuve Amour, non seulement le yidiche a été décrété langue officielle, mais écoles, théâtres et journaux en yidiche y ont éclos, dont il subsiste des traces jusqu’à nos jours, puisque les Juifs constituent encore (les autres ayant émigré en Israël) une infime minorité. Elle inclut même des yidichophones eurasiatiques : quelques Russes, Kazakhs, Chinois et même Coréens sont amenés à apprendre le yidiche. Hormis certaines mentions sur le journal régional Birobidjaner Shtern « L’Étoile du Birobidjan », dans le Valdeym kolkhoz « kolkhoze Waldheim » des années 1930, ou encore dans l’émission télévisée Yidishkeyt « Yidichité », ou au sein de chansons telles qu’« Adieu l’Amérique, Adieu l’Europe, Bonjour notre patrie, Notre Birobidjan », manquent encore les descriptions du yidiche de cet « Israël de Sibérie », ou de cette « Nouvelle Terre promise », et notamment des faits de contacts avec les langues locales.

70 Cet ensemble constitue quoi qu’il en soit l’avènement d’une nouvelle fragmentation, voire d’une possible disparition.

6.3. Le cas du judéo-espagnol

71 Dans le cas du judéo-espagnol, un découpage sur le modèle du yidiche a été adopté (Bunis, 1993). Séfarade I correspond à la variété de langue romane parlée par les Juifs dans la péninsule Ibérique au Moyen Âge jusqu’à leur expulsion en 1492. Séfarade II correspond à la période intermédiaire de l’expulsion au xix esiècle et se subdivise en deux périodes, celle de l’émergence et celle de la consolidation. Séfarade III va des bouleversements de la seconde moitié du xix e siècle à la période actuelle et peut aussi être subdivisée.

Séfarade I – Une variété péninsulaire

72 Les circonstances socio-économiques relatives à ces Juifs expliquent l’émergence d’une variété de langues romanes et arabes avec lesquelles ils sont en contact et qui leur sont propres. Ils forment une population nombreuse dans la Péninsule, souvent lettrée, urbaine et mobile. L’arabe dialectal andalou est sans doute le vernaculaire dans le sud de l’Espagne, tandis que dans les royaumes chrétiens du Nord se développent plusieurs variétés de romance ou langue romane. Les lettrés juifs cultivent non seulement l’hébreu, mais aussi l’arabe et le latin comme langues savantes. La connaissance de l’arabe est largement attestée chez les Juifs de la péninsule Ibérique jusqu’au moment de l’Expulsion. Au cours du xiii esiècle, l’hébreu qui s’est énormément rénové et développé dans la Péninsule comme langue littéraire et savante devient une langue de traduction massive des textes arabes, apte à circuler dans toutes les communautés.

73 Enfin, suivant les étapes de la reconquête chrétienne, les vernaculaires romans se sont imposés peu à peu dans toute la Péninsule. Moins différenciés qu’aujourd’hui, ils sont néanmoins en train de se spécifier pour aboutir aux langues néo-latines actuelles au sein desquelles le castillan occupe une position dominante à la fin du xv esiècle.

74 À la veille de l’expulsion de 1492, la variété de romance parlée par les Juifs contient beaucoup d’emprunts à l’arabe, qui ont disparu ensuite de l’espagnol péninsulaire, mais subsistent en djudyó jusqu’à aujourd’hui : hazino « malade » ; alhad « dimanche » ; aharvar « battre » ; amahar « adoucir, soulager » ; alkunya « nom de famille » ; amatar « éteindre », etc. Ces termes contiennent souvent le phonème /x/ qui de fait n’apparaît à cette époque dans la péninsule que dans les termes hébreux et arabes, mais qui permettra l’émergence de ce phonème en djudyó.

75 La langue calque est ancienne, figée et contient des éléments lexicaux archaïques qui se maintiennent dans la variété des langues romanes parlées par les Juifs. Ainsi en va-t-il du verbe ermoyeser « germer », de byen aventurado « chanceux », dolyente « dolent, mal en point », atorgar « avouer » (Bunis, 1993 : 416). L’adaptation à la morphologie de l’hébreu impose des formes de pluriel ha panim/las façes au lieu du singulier. Des calques sémantiques apparaissent : en djudyó comme en yidiche (cf. supra), la position assise connote le deuil et la ruine, contrairement au castillan [27].

76 Parmi les calques morphosyntaxiques, on trouve l’article devant l’adjectif (cf. également en yidiche, supra), el diya el este « le jour le celui-ci », « ce jour-là », la mujer la buena « la femme la bonne », « la brave femme » [28]. Afin de mieux rendre les nuances données par certains schèmes dérivatifs de l’hébreu, la langue calque a développé des dérivations multiples dont l’expressivité tire parti [29]. Enfin, el Dyo (dont le s étymologique est retiré) figure dans les textes calques.

77 La langue des Juifs contient aussi des emprunts directs à l’hébreu, même si leur nombre varie en fonction, bien sûr, des sujets et de la nature des textes [30] : enhaminar « cuire à l’étouffée » un hamin ou ragoût de shabbat [31] (en yid., on a recours, pour désigner ce plat, au R tsholent « chaud-lent ») et ses dérivés mazalozo « chanceux » et desmazalado « malchanceux, infortuné » (cf. yid. mazl « chance », shlemazl « malchanceux »), ce dernier étant passé en espagnol au xv e siècle ainsi que malsin « calomniateur » (de l’H. malshin) et le verbe malsinar (qui donne plus tard mansinar « dénoncer, rapporter »).

78 La mobilité des Juifs d’une zone à l’autre les conduit à privilégier les formes ou les expressions communes à toutes les langues romanes, même lorsque celles-ci sont déjà en désuétude dans certaines variétés : par exemple, le verbe « falloir », kaler du djudyó, caldre en catalan, caler en occitan était commun au xv e siècle aux langues d’Oc et au catalan, mais il était déjà très rare en castillan où il s’est perdu peu après.

Séfarade II - De 1492 à 1860, émergence et consolidation

79 Il peut être subdivisé en deux périodes.

80 – Séfarade II-A de l’expulsion à la fin du xvii e siècle

81 L’expulsion mélange les communautés de diverses zones de la Péninsule et disperse les réfugiés dans l’Empire, de Valona en Albanie à Safed en Palestine. Une part importante des réfugiés est installée à Constantinople et une autre à Salonique qui devient dès lors la capitale juive des Balkans et un grand centre intellectuel. Le statut de dhimmi qui régit les communautés religieuses juives et chrétiennes dans l’Empire ottoman permet le développement de communautés autonomes bien organisées autour de leurs écoles et de leurs lieux de culte. Cette époque correspond à la phase de création, à la fin du xvi e siècle, de la première koinè entre communautés expulsées des divers royaumes et explique que le judéo-espagnol véhicule des formes lexicales et des suffixes issus de parlers romans non castillans [32]. Cette période correspond aussi au début du développement indépendant de la langue (dont l’émergence comme langue des Juifs est datée, en général, en 1620) avec de grands changements dans la morphologie verbale, l’apparition de formes sans diphtongues et la conservation de nombreux traits linguistiques antérieurs à l’Expulsion, alors que le castillan se modifie intensément, à cette époque [33].

82 L’influence des nouvelles langues de contact commence à se manifester, dont celle du grec parlé par les communautés juives romaniotes [34]. Le grec sera à Constantinople l’une des langues les plus parlées, avec le turc, par les communautés judéo-espagnoles. Des termes courants entrent en djudyó : pirón, « fourchette », papaz, « prêtre », paparuna, « pavot, coquelicot », kukuvaya, « chouette », eskularitcha, « boucle d’oreille », alkuturu, « au hasard ». Beaucoup de termes turcs apparaissent sous la forme qu’ils ont en grec (kutí « boîte », burí « tuyau », kyuprí « pont »), le suffixe -akis donne la forme -atchi. La conjonction concessive ancienne maguer est réactivée au contact du grec makari (voir Minervini et Quintana).

83 L’abondance des lexèmes hébreux et arabes qui contiennent le son [x], se combinant aux emprunts au turc (dont beaucoup sont de source arabe), a achevé d’en faire un phonème judéo-espagnol à part entière. Ce phonème prendra une valeur identitaire dans le développement de la langue où il servira à intégrer phonétiquement des termes turcs au djudyó, particulièrement à l’initiale dans des termes où le turc n’a qu’une légère aspiration comme hammal « portefaix », halis « véritable », haber « nouvelle ».

84 La circulation de manuscrits et d’imprimés contribue à relier les communautés de l’Empire [35].

85 – Séfarade II B - De la renaissance judéo-espagnole du début du xviii e siècle à 1860, la période classique.

86 Cette période correspond à la consolidation du judéo-espagnol. Elle voit (vers 1730) l’invention de la prose rabbinique d’exégèse en lo’ez, destinée aux masses, et d’une poésie rabbinique paraliturgique écrite, dont l’imprimerie assure la diffusion massive. Elle contribue à développer la langue et à l’unifier.

87 L’entre-soi favorise la fusion des communautés romaniote, ashkénaze, italienne et séfarade de l’Empire (qui se fait au xvii e siècle), et la généralisation progressive du judéo-espagnol oriental en tant que vernaculaire des Juifs ou yahudidje, comme le nomment les Turcs. Les emprunts au grec et surtout au turc entrent dans la langue, comme kimur remplaçant fréquemment le terme karvón « charbon », qui ne disparaît pas pour autant, mais subsiste dans les expressions.

88 L’afflux continu de conversos hispano-portugais revenant au judaïsme jusqu’au xvii e siècle contribue à introduire de nombreux lexèmes (preto « noir », ainda « encore, toujours », etc.) et des tournures portugaises, comme l’usage de l’auxiliaire tener (au côté de aver) dans les temps composés.

89 Au début du xviii e siècle, après les troubles et les conversions dues à Sabetay Zvi, les lettrés prennent acte de la méconnaissance de l’hébreu par la majorité des Juifs. Commence alors une grande œuvre de création littéraire et de traduction en djudyó/djudezmo[36]. De nombreux termes d’HA entrent alors dans la langue et viennent s’ajouter aux multiples hébraïsmes anciens déjà présents, qui ne désignent pas seulement des spécificités du judaïsme, mais peuvent abonder dans des champs sémantiques particuliers [37] (Bunis, 1993, Lexikon). Les auteurs vont puiser dans l’hébreu pour donner au judéo-espagnol les joncteurs logiques dont il manque et des termes abstraits nécessaires : el daat « sens, jugement raison », la gaavá « la vanité, la vantardise », qui donne les dérivés gavanear « se vanter, se pavaner », gavyento « vaniteux, vantard ». Kon tenay ke « à la condition que », aderabá « au contraire » (de même en yidiche : adrabe « à plus forte raison »), ubiferat « et en particulier » (cf. yid. bifrat « en particulier »), milevad de/ke « mis à part/le fait que » vaday (ke) « bien sûr, il est certain » (cf. yid. avade « bien sûr »), no ay safek « sans aucun doute ». Mais là n’est pas la seule influence : ke devient un joncteur unique et remplace tous les autres pronoms relatifs ; le possessif est doublement marqué (calque de l’hébreu) su mano de Yosef « sa main de Joseph » ; l’expression de la condition ou de l’hypothèse s’oriente vers l’usage des temps de l’indicatif et utilise, comme en hébreu, la même forme dans la principale et dans la subordonnée (Bürki et al., 2006 : 24-26 ; 35-51).

90 La grande diffusion que connaissent ces ouvrages contribue à unifier la langue et à fixer les formes (Quintana, 2010 : 47).

Séfarade III – Le judéo-espagnol à l’épreuve de la modernité

91 – Séfarade III - A. De 1860 à la chute de l’Empire ottoman

92 En Orient comme en Occident, cette période correspond à une nouvelle koinéisation du judéo-espagnol après l’intense mouvement de reromanisation, dû tout d’abord à l’influence de la langue française dans les écoles de l’AIU qui scolarisent massivement les enfants juifs, garçons et filles, à partir de 1860.

93 En Occident, la haketiya se réhispanise en raison de la présence espagnole au Maroc à la fin du xix e siècle et lors du protectorat (1912) et fait l’expérience de l’enseignement massif en français dans les écoles de l’Alliance israélite universelle. Le français intègre le multilinguisme communautaire, la haketiya se replie dans l’espace familial.

94 En Orient, cette période voit l’éclosion de la presse judéo-espagnole [38] et la reprise, certes limitée, mais symboliquement importante des échanges avec l’Espagne à partir de 1890. La morphologie verbale souffre particulièrement des contradictions qui surgissent entre le français, le castillan moderne et le judéo-espagnol, auxquels s’adjoint à Salonique et à Smyrne une forte influence de l’italien. Elles entraînent une profusion de formes divergentes, des surdiphtongaisons de verbes qui ne diphtonguaient plus depuis la fin du xvi e siècle (comme kontar ou kerer). Le castillan moderne, el espanyol halis de la Spanya, « l’espagnol véritable » de l’Espagne devient l’aune à laquelle on mesure la « dégénérescence » du judéo-espagnol, el espanyol muestro, notre espagnol. La presse se fait l’écho de la nécessité de moderniser et de réformer le judéo-espagnol que l’AIU dénonce de son côté comme « parlure », « patois » ; la fluctuation produite par le contact (direct et indirect) avec les langues romanes entraîne une insécurité linguistique des locuteurs. L’accession à la citoyenneté des minorités incite une partie de l’élite à prôner un meilleur apprentissage du turc dans les écoles juives [39].

95 La syntaxe adopte des calques du français comme en + gérondif, la construction dizir de + inf. Le français devient une langue très parlée, notamment par les femmes, et concurrence le djudyó avec des connotations plus élevées. Le judéo-espagnol devient dans les représentations lengua bacha « la langue du peuple », « basse » ou « vulgaire », mais il garde sa forte fonction identitaire et cryptique ; il reste la langue principale de la presse et des publications (aux côtés du français et du turc).

96 – Séfarade III - B Émergence des États-nations sur les ruines de l’Empire ottoman, nouvelles migrations vers la France et les Amériques, la Palestine et Israël

97 En Orient, la fin du xix e siècle voit l’indépendance des provinces de l’Empire et sa fragmentation. Les nouveaux États-nations promeuvent leurs langues nationales et sont peu tolérants envers les minorités, vestiges de la domination ottomane. La révolution jeune-turque de 1908 donne la pleine citoyenneté aux minorités astreintes de ce fait au service militaire, et l’émigration vers l’Europe et l’Amérique latine attire les jeunes gens désireux de se soustraire à la conscription. Ceci d’autant plus qu’en 1912 s’ouvre la période des guerres balkaniques suivies par la Première Guerre Mondiale. Salonique devient grecque en 1912, et la prépondérance de la communauté juive qui y est majoritaire se trouve érodée par les gouvernements successifs. L’émigration se poursuit vers la France et les États-Unis où se constituent des communautés judéo-espagnoles importantes. La guerre turco-grecque et la proclamation de la République turque en 1923 achèvent de fragmenter les communautés judéo-espagnoles, qui subissent des politiques linguistiques coercitives visant à promouvoir l’unilinguisme, au moins à l’école et dans l’espace public. Le judéo-espagnol se réduit à l’espace familial, même si la pratique du multi­linguisme demeure. En 1926, à l’instar des Turcs, la communauté juive de Turquie fait le choix des caractères latins pour ses publications en djudyó.

98 Avec la Seconde Guerre Mondiale, les Judéo-Espagnols d’Orient sont inclus dans la destruction des Juifs d’Europe et voient la population juive de Salonique totalement anéantie. Ces communautés peu nombreuses au regard des communautés ashkénazes sont décimées au point de rendre les inter-mariages impossibles. L’usage familial de la langue décline. La langue se maintient toutefois en Turquie où les communautés n’ont pas été frappées, en Palestine où se sont réfugiés de nombreux Judéo-Espagnols venus grossir les communautés implantées du temps de la Palestine ottomane et aux États-Unis (à New York, Atlanta, Seattle). En Turquie s’achève le nouveau processus de koinéisation du judéo-espagnol ; la morphologie verbale se stabilise, mais le turc devient peu à peu la langue première des jeunes générations, et le lexique comme la syntaxe se turquisent fortement. C’est là que s’imposent de nombreux calques du turc et le changement dans l’ordre des mots qui facilite le code-switching (cf. supra).

99 Après 1948, une émigration importante depuis la Turquie fera d’Israël le foyer le plus important de la langue judéo-espagnole, malgré la promotion de l’hébreu moderne s’opérant au détriment des langues juives. Une certaine désaffection des Judéo-Espagnols pour leur langue s’observe et, après les années 1950, elle se cantonne à l’usage familial et tend à s’effacer au profit du turc et du français. Le maintien de la pratique du français est néanmoins un facteur de maintien du djudyó. La revalorisation de la langue menée sur le terrain par les universitaires (français, espagnols et américains) dans les années 1970 ralentit l’érosion de la langue, et des associations pour sa défense voient le jour dans les communautés de la diaspora. Leur dynamique se trouve néanmoins freinée par l’hostilité des élites communautaires qui stigmatisent le djudyó comme langue populaire, vieillotte et inutile. Les locuteurs intègrent tant d’emprunts du turc au judéo-espagnol que l’on peut parler d’une dynamique de relexification. En Israël où la communauté est importante, la connaissance de la langue s’appuie sur les associations et sur l’université, mais la transmission familiale s’effrite. C’est également le cas dans la diaspora, où l’on privilégie l’apprentissage de l’espagnol moderne. En Turquie, la conscience de la nécessité de posséder une langue plus largement parlée que le turc pousse les jeunes générations à s’angliciser et à s’hispaniser, en guise de recours contre la disparition du djudyó. La langue reste néanmoins un vecteur de communication pour les Judéo-Espagnols dispersés dans le monde.

100 Au Maroc, après les années 1950, les Judéo-Espagnols du Maroc émigrent massivement vers la France, le Canada et Israël, ce qui conduit à l’attrition de la communauté marocaine. La haketiya est menacée également de disparition, mais elle est soutenue comme le djudyó par des associations, notamment au Canada où les locuteurs sont nombreux.

VII. Conclusion

101 En somme, les langues juives considérées partagent une histoire comparable, passant de variété juive d’une langue donnée à la constitution d’une langue juive à part entière. En terre étrangère, elles se sont forgées, au fil du temps, une « niche écolinguistique [40] » consistant à « opposer [nous dirions plutôt marquer] linguistiquement ce qui est proche de son monde – en l’occurrence la culture juive – à ce qui l’est moins ». En adoptant de nouveaux matériaux, elles les ont articulés avec les anciens fonds, selon une subtile dynamique, joignant des processus sociolinguistiques et linguistiques. Ainsi, une innovation proposée dans une langue juive aura toute les chances de s’imposer si :

102 – elle ne transgresse pas fondamentalement les règles (phonétiques, morphologiques, syntaxiques) de la langue base ;

103 – elle va dans le sens d’une simplification du système ou de la résolution d’un problème linguistique ;

104 – elle réactive une tournure ancienne ou périphérique de la langue base ;

105 – une structure équivalente ou approchante existe en hébreu ;

106 – elle est conforme aux connotations affectées aux langues de contact ;

107 – elle satisfait à l’efficacité expressive recherchée (elle accroît les recours expressifs) ;

108 – elle respecte le marquage identitaire ou culturel de la langue juive ;

109 – elle est conforme aux représentations du judaïsme ;

110 – elle est difficilement comprise par les Autres.

111 Insistons, pour ces deux langues, sur la centralité de leur rapport à l’hébreu, aux textes sacrés, aux représentations du judaïsme. Mais elles partagent aussi : le statut de langue dominée (inférieure symboliquement, socialement ou numériquement) ; la fonction cryptique, qui sous-tend la revanche verbale, l’expression des frustrations du groupe, impliquant critique et autocritique (à usage interne) ainsi que le besoin de protection et de défense ; la fonction identitaire qui permet de se reconnaître et de communiquer dans la diaspora, transformant la langue juive en « territoire » ; la virtuosité inter­linguistique propre à des multilingues, habiles à manier les codes et à créer des passerelles entre des langues typo­logiquement différentes, voire très éloignées.

112 Supplantées par l’hébreu moderne comme langue officielle d’Israël, par les langues nationales dans les États-nations issus de la disparition des Empires, par l’anglais comme langue véhiculaire d’un monde globalisé, les langues juives demeurent des langues à fonction essentiellement patrimoniale ou mémorielle. On pourrait parler d’un maintien résiduel ou militant [41].

113 Cependant, on ne saurait esquisser leur avenir, tant leur passé fut marqué par des turbulences, allant de déclins en renaissances.

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Date de mise en ligne : 02/11/2017

https://doi.org/10.3917/ling.532.0199