L’exploration du Grand-Océan
- Par François Bellec
Pages 18 à 23
Citer cet article
- BELLEC, François,
- Bellec, François.
- Bellec, F.
https://doi.org/10.3917/geo.1585.0018
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- Bellec, François.
- BELLEC, François,
https://doi.org/10.3917/geo.1585.0018
1 L’exotisme de l’océan est immémorial. Oceanus dissociabilis (Horace, Odes, 1,3.22.) L’océan incompatible. C’est une des raisons de la méconnaissance globale de la dette de la géographie envers les explorateurs de 70 % de la surface du globe. Après Bougainville, Cook, Lapérouse et d’Entrecasteaux à la fin du XVIIIe siècle, après les expéditions simultanées de Baudin et de l’Anglais Flinders qui achevèrent concurremment de dessiner la future Australie à l’orée du XIXe siècle, des expéditions maritimes partirent continûment pour le Pacifique Sud. Entre 1817 et 1837, pendant vingt ans, il y eut en permanence une frégate française occupée à des travaux scientifiques. L’Uranie de Freycinet, puis la Coquille de Duperey, rebaptisée Astrolabe sous le commandement de Dumont d’Urville, la Favorite de Laplace, repartie avec Hamelin, la Bonite de Vaillant, l’Héroïne de Cécille, l’Artémise de Laplace à nouveau, la Vénus de Dupetit-Thouars, l’Astrolabe encore de Dumont d’Urville. Mais aussi, après Endeavour et Resolution de Cook, Investigator de Flinders, Blossom de Beechey, et Beagle de Fitz-Roy, à bord duquel Darwin, un étudiant embarqué pour remplacer son maître défaillant, revint en situation de bousculer l’ordre chrétien de l’origine des espèces.
2 Dans le même temps, les Russes lancèrent du Kamtchatka la Nadjedjeda de Krusenstern et le Rurik de Kotzebue vers le Pacifique Sud, puis le Vostok de Bellingshausen et le Seniavine de Lutke appareillèrent de Cronstadt vers l’Antarctique. Dans les années 1840, six navires dont Vincennes de Wilkes bouclèrent le premier voyage américain. Erebus et Terror de Ross explorèrent l’Antarctique puis, reconditionnés pour chercher le passage du Nord-Ouest, elles disparurent avec Franklin et leurs équipages.
Un fort engagement de marins et de scientifiques
3 Le Géographe et le Naturaliste de Baudin affichaient à leur poupes les motivations des voyages maritimes français. L’observatoire de Paris édifié en 1667 et celui de Greenwich en 1675 ont été confiés à leurs premiers titulaires avec mission d’établir les tables astronomiques nécessaires au calcul des longitudes en mer. Alors que les éclipses étaient les seules occasions de déterminer des longitudes continentales, les officiers de vaisseau ont, dès les années 1780, ancré continûment le canevas incertain des îles et des littoraux. Outre la disposition de cette faculté technique spécifiquement nautique, les expéditions scientifiques maritimes du XVIIIe et du XIXe siècles étaient des capsules spatiales capables de transporter pendant plusieurs années, à travers des espaces hostiles, des équipes scientifiques, leurs outils de travail et leurs collectes minérales, animales, végétales et ethnologiques.
Samuel Atkins (c.1760-1810), l’Endeavour près des côtes de Nouvelle Hollande au moment de son échouage sur les récifs de la Grande Barrière en juin 1770, lors du voyage de Cook de 17687-1771
Samuel Atkins (c.1760-1810), l’Endeavour près des côtes de Nouvelle Hollande au moment de son échouage sur les récifs de la Grande Barrière en juin 1770, lors du voyage de Cook de 17687-1771
Aquarelle, 1794, 38 cm × 50.8 cm (20 in), National Library of Australia4 La contribution des marins explorateurs aux sciences naturelles et à la géographie fut saluée en leur temps par toutes les classes de l’Académie des Sciences et le Muséum d’Histoire naturelle. Et par la Société de Géographie qui compta des officiers de marine explorateurs parmi ses fondateurs. L’expédition Lapérouse était forte de deux astronomes, Lepaute d’Agelet de l’Académie des Sciences et Monge, sept naturalistes et physiciens dont Lamanon, un jardinier, deux ingénieurs géographes, trois dessinateurs pour l’histoire naturelle et pour les paysages. Tous les officiers étaient formés aux levés cartographiques. Le second commandant, Fleuriot de Langle, était assez versé en astronomie pour remplacer Monge, débarqué pour mal de mer. Ce laboratoire scientifique disposait d’une bibliothèque exhaustive et des meilleurs instruments de mesure et d’observation, certains prêtés par l’observatoire de Paris. L’horloger Berthoud avait livré cinq horloges à longitude.
Toussaint Antoine de Chazal de Chamerel, Portrait du Capitaine Matthew Flinders, (1774-1814), vers 1806, huile sur toile
Toussaint Antoine de Chazal de Chamerel, Portrait du Capitaine Matthew Flinders, (1774-1814), vers 1806, huile sur toile
Joseph Ducreux (1735–1802), Louis-Antoine, comte de Bougainville (1729-1811), 1790, huile sur toile, 88x71 cm, château de Versailles
Joseph Ducreux (1735–1802), Louis-Antoine, comte de Bougainville (1729-1811), 1790, huile sur toile, 88x71 cm, château de Versailles
Des apports remarquables
5 Agacée de trop de conflits d’autorité, la marine française n’embarqua plus de civils lors des voyages du XIXe siècle. Ses chirurgiens et ses pharmaciens étaient formés à l’histoire naturelle. Sans autre prétention qu’accomplir leur mission, ils ont rarement laissé un nom, sinon à quelque spécimen inconnu découvert au bout du monde, mais leur contribution fut exemplaire. Le dépouillement des vingt-et-un volumes du journal scientifique de Vaillant dura vingt-six ans. Cette efficacité était due au fait que, si les objectifs scientifiques des explorations maritimes étaient fixés par les sociétés savantes, leurs itinéraires étaient conçus, optimisés par des officiers passionnés, endurcis par une expérience acquise au cours de campagnes antérieures. Duperrey avait été le second de Freycinet, lui-même un ancien officier de Baudin. Dumont d’Urville avait été le second de Duperrey avant de commander deux fois l’Astrolabe. Ce surdoué coopté par la Société Linnéenne fondée dans l’esprit du naturaliste suédois Carl von Linné, correspondait en confrère avec les plus éminents botanistes européens. Entomologiste reconnu, il collecta personnellement 5 à 6 000 espèces d’insectes. Cuvier fit son éloge en présentant les résultats de sa première campagne devant l’Académie. « Le commandant de l’expédition, M. le capitaine d’Urville, lui-même très profond dans plusieurs branches de la science, a partagé autant que ses devoirs de chef le lui ont permis, les travaux des naturalistes ». L’amiral de Rossel salua devant la classe de géographie la cinquantaine de cartes et de plans, les longitudes rectifiées, le levé des côtes de la Nouvelle-Zélande, des Carolines et du littoral sud de la Nouvelle-Guinée. La mission avait identifié et placé une soixantaine d’îles nouvelles.
Berthoud, Chronomètre de Marine no 4535 de Breguet, 1763
Berthoud, Chronomètre de Marine no 4535 de Breguet, 1763
Acier, argent et laiton 23,5 cm ; hauteur : 28 cm ; largeur : 25 cm CNAMDe dures conditions de voyage
6 Les instructions remises à Freycinet en 1817 ne faisaient plus des hommes une priorité, écartant franchement « les mœurs des peuples sauvages », pour privilégier désormais la physique du globe, et en particulier la vieille question du magnétisme terrestre qui perturbait les compas magnétiques. La Société de Géographie encouragea de son côté les recherches sur le peuplement du Pacifique comme sujets de concours à partir de 1824, sans réponse puisque les méthodes de datation n’étaient pas inventées. Dumont d’Urville adressa néanmoins en décembre 1831 à la Société un mémoire sur sa proposition de classer les peuples Maoris en Océaniens, Polynésiens, Micronésiens et Mélanésiens. Cette division critiquée par les géographes et les linguistes s’est imposée.
Village de Nama, île de Vanikoro, 1827
Village de Nama, île de Vanikoro, 1827
7 À bord de chacun des deux navires de Lapérouse, cent-dix officiers, savants et marins disputaient le pont et le faux pont à cinq vaches au pied du grand mât, une quarantaine de moutons dans le grand canot, vingt cochons entre les canons le long des passavants, et deux-cents volailles en cage sur la dunette. Après l’abattage du bétail, l’ordinaire se contentait de biscuit colonisés par les vers, et de salaisons, quel que soit leur état de conservation. Bougainville a rapporté la répulsion de repas nauséabonds, pires moments de la journée. La pêche en route donnait peu, on capturait les rats et on chassait aux mouillages du gibier réputé à tort antiscorbutique.
8 L’exploration maritime du XVIIIe et du XIXe siècles fit quelque sept cents morts par malnutrition, maladie, naufrage, accident ou massacre rituel.