Article de revue

Pâques : l’œuf ou le lapin ?

Pages 64 à 65

Citer cet article


  • La chronique de géohistoire de Grataloup, C.
(2022). Pâques : l’œuf ou le lapin ? La Géographie, 1584(1), 64-65. https://doi.org/10.3917/geo.1584.0064.

  • La chronique de géohistoire de Grataloup, Christian.
« Pâques : l’œuf ou le lapin ? ». La Géographie, 2022/1 N° 1584, 2022. p.64-65. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-geographie-2022-1-page-64?lang=fr.

  • La chronique de géohistoire de GRATALOUP, Christian,
2022. Pâques : l’œuf ou le lapin ? La Géographie, 2022/1 N° 1584, p.64-65. DOI : 10.3917/geo.1584.0064. URL : https://shs.cairn.info/revue-la-geographie-2022-1-page-64?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/geo.1584.0064


1 L’œuf et la poule : une association sans surprise, sauf à se demander qui a commencé. Le poisson (la carpe) et le lapin forment un autre couple lui aussi présent aux vitrines des chocolatiers à l’approche de Pâques. Pourquoi ce bestiaire gourmand pour célébrer la résurrection christique ?

Confection d’un œuf de Pâques géant chez Betty’s. D.R.

Description de l'image par IA : Femme en blanc décore un grand œuf de Pâques chocolat avec des fleurs blanches.

Confection d’un œuf de Pâques géant chez Betty’s. D.R.

© Quagga Media / Alamy Stock Photo

2 Nul doute : au début est l’œuf. Comme pour d’autres fêtes chrétiennes, l’Église a intégré nombre de rites antérieurs, épigénies culturelles qui perdurent en pratiques marginales et festives. Sous la célébration de la Résurrection fleurissent ainsi nombre de rituels accompagnant le retour du printemps, de la verdeur des Rameaux à l’œuf symbole du germe de la vie. L’offrande d’un œuf, si possible décoré de signes de renouveau, est attestée en Perse et en Égypte antiques. Ce sont les Coptes qui auraient initié l’association de cette offrande et de la fête pascale, puis la chrétienté orthodoxe lui donne de l’ampleur. Petit à petit la pratique se diffuse en Europe occidentale. Louis XIV recevait l’œuf le plus gros pondu durant la Semaine Sainte et offrait à la cour, domestiques compris, des œufs décorés à la feuille d’or. Il y a cependant une explication plus matérialiste à la consommation massive d’œufs à Pâques : durant le carême, leur consommation était proscrite, mais les poules continuaient néanmoins à pondre. Le jeûne plus intense de la Semaine Sainte se terminait donc par une débauche d’œufs.

3 Il faut attendre l’innovation des chocolatiers britanniques Fry, de Bristol, le chocolat solide, pour qu’on passe d’un vrai œuf de volaille à une confiserie. La transition se fait d’abord en vidant une coquille, puis en la remplissant de chocolat qui en se refroidissant prend la forme ovoïde. Au milieu du XIXe siècle, le développement des moules à pâtisserie métallique permet de se passer des fragiles coquilles, puis de s’affranchir franchement de la forme même et de proposer des animaux en chocolat. Mais aussi des cloches. En effet, lors du triduum pascal (les trois derniers jours de la Semaine Sainte, ceux de la passion, de la mort et de la résurrection du Christ), les cloches cessent de sonner et la tradition raconte aux enfants qu’elles sont parties à Rome pour être bénies par le Pape.

Carte postale allemande ancienne, « joyeuses Pâques »

Description de l'image par IA : Enfant dansant avec deux lapins habillés, entourés de lapins dans un champ.

Carte postale allemande ancienne, « joyeuses Pâques »

© Quagga Media / Alamy Stock Photo

4 À leur retour, elles déposent des œufs dans les jardins qu’on doit chercher le matin de Pâques. Cela dit, la générosité des cloches n’était pas générale en Europe. Les œufs pouvaient avoir été apportés par des lapins en Allemagne, voire des cigognes dans certaines régions. Mais l’animal d’abord associé à l’œuf a, naturellement, été la poule. Enfin, un autre symbole christique, le poisson, reprend une très ancienne tradition : l’utilisation d’un graffito en forme de poisson permettait aux premiers chrétiens de se retrouver malgré les persécutions, l’acronyme du mot grec Ichtys, poisson en grec, pouvant signifier « Jésus Christ Fils de Dieu Sauveur ». Ainsi, poules, lapins et poissons composent depuis un bon siècle un bestiaire pascal et chocolatier.

5 Cependant, longtemps les cloches dominèrent le marché français, fidèles à l’histoire de leur bref séjour romain. Elles étaient généralement emplies de petites sucreries en forme d’œuf ou de poisson. Leur principale concurrente était la poule, garnie de même. Aujourd’hui, le lapin germanique a largement chassé ces moulages. Une raison peut être que les principaux fabricants de moules sont en Allemagne, en particulier le Bavarois Hans Brunner. Mais sans doute, le lapin se prête-t-il mieux aux variations anthropomorphes venues des dessins animés, ce dont témoignent les moules les plus contemporains. Le coup du lapin achève la sécularisation des confiseries, Pâques étant devenue la seconde fête des enfants après Noël, marquant ainsi la séparation de l’Église et du chocolat.


Date de mise en ligne : 21/09/2022

https://doi.org/10.3917/geo.1584.0064