Article de revue

Peindre un terrain d’expérimentation pour la géographie ?

Pages 10 à 13

Citer cet article


  • Estrangin, S.
(2019). Peindre un terrain d’expérimentation pour la géographie ? La Géographie, 1572(1), 10-13. https://doi.org/10.3917/geo.1572.0010.

  • Estrangin, Simon.
« Peindre un terrain d’expérimentation pour la géographie ? ». La Géographie, 2019/1 N° 1572, 2019. p.10-13. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-geographie-2019-1-page-10?lang=fr.

  • ESTRANGIN, Simon,
2019. Peindre un terrain d’expérimentation pour la géographie ? La Géographie, 2019/1 N° 1572, p.10-13. DOI : 10.3917/geo.1572.0010. URL : https://shs.cairn.info/revue-la-geographie-2019-1-page-10?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/geo.1572.0010


John Constable, Wivenhoe Park, 1816, huile sur toile

Description de l'image par IA : Paysage verdoyant avec des vaches près d'un fleuve, arbres, ciel nuageux.

John Constable, Wivenhoe Park, 1816, huile sur toile

National Gallery of Art, Washington

1 Tout le paysage était dans les brumes. Aucune lumière directe, aucune ombre. Était-ce un matin, était-ce un après-midi ? Je ne m’en souviens plus. Je m’étais rendu au début d’une de ces longues vallées qui ne conduisent nulle part, sinon à la haute montagne et à toutes les forces terrestres et brutes qui se jouent là-bas. Il pleuviotait. Garé sur un pont de bois et faisant le pari que personne ne l’emprunterait, je m’abritais sous le grand coffre ouvert du véhicule avec mon chevalet, mon papier, ma palette, mes pinceaux et mon bol d’eau. Je m’étais placé face au courant de la rivière. Je voyais les berges, et surtout, dans le fond, le blanc des nuages légèrement gris, légèrement rose, qui circulait sur les flancs des montagnes en en laissant parfois apparaître quelques crêtes. C’était très délicat et très puissant. Moi qui connaissais bien le paysage, je ne le reconnaissais pas, et j’étais comme transporté dans un endroit ou ailleurs et nulle part auraient joué à se dévoiler et se couvrir.

2 J’étais dans cette ambiance de pluie, toutes les sonorités de l’eau autour de moi – grondement ininterrompu de la rivière, roulement des gouttes plus ou moins proches, silence absorbant des brumes – quand quelqu’un arriva pour me proposer son aide. Il croyait que j’étais peut-être tombé en panne, ou quelque chose comme ça. C’était un vieil homme qui vivait probablement au village le plus proche. Nous échangeâmes autant de mots que la pluie et la rivière voulurent bien nous en laisser placer sans en être agacés, et il reprit sa route. Mais il était intrigant et je le suivais du regard. Il marchait sur la rive gauche, en direction du lointain blanc. Un moment je crus que c’était son parapluie magenta qui m’attirait graphiquement par son audace de couleur, mais il me sembla bientôt que c’était autre chose. J’avais l’impression de regarder un personnage de peinture chinoise traditionnelle qui aurait fait face au vide, et qui, par cette présence m’y aurait attiré insensiblement. Je n’avais pas beaucoup le loisir d’y méditer. L’aquarelle était en cours, il y avait tout un ensemble de choses sobres, austères et délicates à réaliser. Les couleurs séchaient doucement mais il fallait y veiller. C’était un problème. J’essayais de le résoudre en glissant un carton sec sous mon papier pour qu’il ne s’engorge pas. Mes chaussures et le bas de mon pantalon étaient trempés. Mais l’aquarelle fut terminée en peu de temps. J’y jetais un dernier coup d’œil, avec un peu de recul. Le regard remontait-il bien la rivière pour se perdre quelque part dans le blanc des lointains ? Voilà ce qui me parlait. J’allais ranger mes affaires. Je pensai soudain à mon visiteur et je le cherchai du regard. Je me sentais léger, élargi ; lui, avait complètement disparu.

3

Tout d’abord, une première condition, difficile à réaliser, c’est d’oublier ce qu’on a appris en bas ; mieux vaudrait même n’avoir rien appris du tout. Quitter le jour de l’atelier ou le plein air des plaines pour arriver devant les blancheurs des hautes cimes, c’est se trouver devant un monde nouveau. Il faut y devenir un homme nouveau.
Franz Schrader, 1898, « A quoi tient la beauté des montagnes », Annuaire du Club Alpin Français

4 Je me suis réveillé à l’aube. Le ciel limpide scintillait encore d’étoiles. J’ai réuni mes affaires, glissées dans le coffre. Je ne sais plus où j’allais. J’étais sur la route, au moment où elle entame sa descente et tourne brusquement en entrant dans une autre vallée, découvrant, comme au passage d’un col, la perspective d’un monde tout autre. Frappé par cette vision qui disparaissait tandis que la route s’engouffrait sous les mélèzes, j’ai promptement fait demi-tour, garé le véhicule tant bien que mal sur le bas-côté, sorti mon chevalet. Le soleil, quelque part dans mon dos, ne s’était encore levé que sur les hauteurs, de sorte qu’en face de moi, au bout d’un long défilé qu’encadraient des archétypes d’ubac et d’adret, les sommets des Bans resplendissaient couverts de glaciers dans un paysage de juillet. Éclat. C’était comme une aurore de contre-courant qui aurait ouvert le jour par son plein ouest, inversant le ciel qui se dégradait à partir de son foyer de l’obscur au clair, appelant à elle les ombres.

5 Tout cela se transformait de minute en minute. Je dressai en toute hâte une esquisse. Je me précipitai sur mes tubes. Je posai le ciel et ces montagnes du fond pour une ombre bleue qu’elles avaient encore et qui déjà se repliait. Aussitôt réalisé il fallait se jeter sur le versant de droite pour l’immense liseré d’ombre qui le parcourait d’un bout à l’autre et qui chassait peu à peu vers le bas. Courir après cette révélation saturée de la couleur entre la pénombre et le clair, d’une couleur tout à elle-même, dégagée de son support, échappée d’un arc-en-ciel. Passer ensuite sans tarder au versant opposé où je me trouvais avec sa forêt dans l’ombre encore de la montagne, mais une ombre si peu contrastive, toute nimbée de réverbération. Enfin, l’épaulement glaciaire où j’étais. Déjà le feuillage des frênes près de moi agrippait le jour qui arrivait à toute allure. Le temps de saisir encore la courbe de la route dans ses mauves des premières lueurs. Le soleil était là qui inondait tout. L’aquarelle était finie.

6 Le pinceau, avec l’exacte quantité de pigments et d’eau afin que tout sèche dans les temps, a suivi un rythme et une danse de grande conjonction. Est-ce de la géographie ? Ce n’est pas de la topographie. Ce n’est pas une observation du lieu prenant place sur la trame d’un monde à nos mesures et à nos habitudes. C’est un lieu beaucoup plus originaire où être de façon chorégraphique. Nous y avons le sentiment de cueillir le jour, et pourtant quelque chose d’autre. C’est qu’ici n’est pas essentiellement la scène d’un agir dont nous serions acteurs. Ici serait plutôt l’éclore du monde. Cette naissance n’est pas celle d’un objet sur un espace réceptacle. Tout est évidemment pris à partie dans l’ouvrir du monde. Naître y est co-naître.

7 Je suis maintenant sur un chemin où je passe tous les jours. J’ai pris mon matériel de peinture avec moi dans l’intention de faire quelques exercices. Soudain, je m’arrête devant la beauté bleue d’un versant cristallin – de façon générale beaucoup de cristallin ici : roche, eau, ciel. J’installe mon chevalet. Bientôt on dirait que le paysage danse : nuages, ombres et lumières sur le versant, houppiers du premier plan. Rien n’est figé : tout est mouvoir-émouvoir.

8 Voilà ce qui m’oriente : trouver à son intensité maximale l’indétermination et la singularité qu’ouvre la rencontre. Je parle de la rencontre avec les lieux, mais aussi de toutes ces choses qui, se rencontrant, font le lieu. Cela, l’œil le voit à sa manière, mais plus encore, je crois, la main, le geste, qui en l’épousant découvre un rythme, un équilibre ou un déséquilibre, un sentir. Autrement dit, une esthétique : et à partir de là un autre visage du monde.

Aquarelles de Simon Estrangin. Rivière Vue vers les Bans Faille Grésouillères

Description de l'image par IA : Forêt dense avec une rivière sinueuse, montagnes enneigées en arrière-plan. Description de l'image par IA : Paysage montagneux avec rivière sinueuse, arbres verts et montagnes en arrière-plan. Description de l'image par IA : Montagnes bleues et vertes sous ciel nuageux.

Aquarelles de Simon Estrangin. Rivière Vue vers les Bans Faille Grésouillères


Date de mise en ligne : 30/09/2022

https://doi.org/10.3917/geo.1572.0010