La tulipe
Objet de rêve et de convoitise
- Par Micheline Hotyat
Pages 20 à 23
Citer cet article
- HOTYAT, Micheline,
- Hotyat, Micheline.
- Hotyat, M.
https://doi.org/10.3917/geo.1565.0020
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- Hotyat, Micheline.
- HOTYAT, Micheline,
https://doi.org/10.3917/geo.1565.0020
1 L’explosion des tulipes multicolores et multiformes dans les jardins européens au printemps, les étals de fleuristes et leurs bouquets éclatants, laisseraient penser que cette fleur appartient à notre patrimoine floristique. Il n’en est rien ! Il y a plus de quatre siècles cette plante était inconnue en Europe occidentale. Originaire d’Asie centrale, d’abord admirée pour sa beauté, elle devient vite objet de convoitise, de spéculation et de commerce.
Carreau de faïence ottoman (1599) d’Iznik avec décor à la tulipe
Carreau de faïence ottoman (1599) d’Iznik avec décor à la tulipe
Un long voyage
2 L’histoire de la tulipe, fleur simple et connue de tous, est aussi mystérieuse que complexe. Cette fleur vient des steppes d’Asie centrale, voire plus loin, en passant par l’Asie mineure avec des diverticules en Afrique du Nord, au Cachemire et en Inde. Cette fleur n’existe pas à l’état spontané sur le continent américain ni dans l’hémisphère sud. Cheminant avec les caravanes qui empruntaient les Routes de la Soie, elle s’est propagée lentement vers l’ouest sous l’Empire Romain, puis s’installe solidement dans l’Empire Ottoman.
3 La tulipe est introduite en Europe occidentale par Ogier Ghislain de Busbecq, ambassadeur de Ferdinand Ier de Habsbourg, roi de Bohème et de Hongrie, auprès de Soliman le Magnifique, Sultan de l’Empire Ottoman très puissant. Cet ambassadeur vit pour la première fois, en 1554, des tulipes dans la région d’Andrinople et il fit parvenir au directeur du jardin de Vienne quelques graines et bulbes de tulipes qui lui avaient été transmis tandis que d’autres furent envoyés à la Cour d’Autriche. Quelques années plus tard des tulipes fleurissent dans les jardins de fortunés viennois. Progressivement, la tulipe se diffuse à travers l’Europe occidentale et parvient à Anvers en 1562 en provenance de Constantinople. À Vienne, en 1572, G. de Busbecq transmet à Charles de l’Écluse des bulbes et des graines de tulipe qu’il implante dans le jardin impérial de Vienne, qu’il dirige. Dès lors, les tulipes vont se développer dans ce pays, et sa propagation s’effectue à travers l’Europe et atteint le Royaume de Grande Bretagne en 1578. Enfin, en 1593, la nomination de Charles de l’Écluse comme professeur de l’Hortus academicus de l’Université de Leyde, aux Provinces-Unies, favorise encore plus la diffusion de cette plante en Occident qui atteint la France en 1608.
Nature morte avec des fleurs dans un vase Wan-Li, Ambrosius Bosschaert, 1619. Huile sur cuivre, 31 cm × 22,5 cm, Reijksmuseum
Nature morte avec des fleurs dans un vase Wan-Li, Ambrosius Bosschaert, 1619. Huile sur cuivre, 31 cm × 22,5 cm, Reijksmuseum
Le jardin de Keukenhof, à Amsterdam, célèbre pour ses parterres de tulipes multicolores
Le jardin de Keukenhof, à Amsterdam, célèbre pour ses parterres de tulipes multicolores
La tulipomania
4 La tulipe va susciter un tel engouement que la vogue des tulipes va se propager très vite à travers les Provinces-Unies, au point que cette fleur devint un symbole de richesse que chacun cherchait à posséder. Les bulbes vont susciter la convoitise de voleurs, à tel point que certains les dérobent la nuit dans le jardin de Leyde. À partir de ce vol en 1635, la tulipomania se répand à travers le pays. Des catalogues, des recueils de gravures de jardin présentant des tulipes éveillent l’envie des clients potentiels, notamment pour celles qui sont tachetées, veinées ou flammées. Les prix de ces merveilles ne cessent de grimper. La légendaire Semper augustus se vendait 1000 florins en 1623, 5 500 en 1633 et au plus fort de la demande atteint 13 000 florins, sachant que le revenu annuel moyen était de 150 florins ou que cette fleur dépassait le coût des maisons les plus cotées d’Amsterdam (Anna Pavord, 2001). Cette admiration se traduit également dans la décoration de meubles, des motifs floraux de tulipes sont repris sur des tissus, sur des carreaux de faïences dont le motif à trois tulipes fut adopté et persista jusqu’au XIXe siècle. Les peintres s’emparèrent des tulipes panachées qui agrémentèrent des tableaux de maîtres comme ceux d’Ambrosius Bosschaert, Jan Bruegel ou encore Roelandt Savery. Mais ces panachures ne sont pas une caractéristique de la fleur. Elles sont dues à un virus qui la décolore partiellement, ce qui n’est pas reproductible à partir des bulbes. Ce phénomène était inconnu à l’époque et il faudra attendre le début du XXe siècle pour le comprendre. Mais cette admiration des fleurs chamarrées entraîne une spéculation frénétique, et des sommes astronomiques sont investies sans grand succès de reproduction. Le gouvernement des Pays de Hollande met un terme à cette folie boursière et provoque un krach engendrant la ruine de nombreux riches bourgeois et marchands cossus lors de l’effondrement des cours en 1637.
Les Néerlandais, toujours maîtres du marché de la tulipe
5 En dépit des catastrophes financières, les Néerlandais poursuivirent la culture de la tulipe qui s’étendit sur de nouveaux polders et celle-ci reste toujours convoitée, même après une petite éclipse au cours du XVIIIe siècle où la jacinthe lui a été préférée. Mais dès le milieu du XIXe siècle, l’enthousiasme renaît, des explorateurs parcourent l’Asie occidentale et centrale à la recherche de nouvelles espèces (l’ABCdaire des Tulipes, 1996). Aujourd’hui, les Néerlandais sont passés maîtres dans l’industrialisation de la production des tulipes. Des champs bariolés à perte de vue et le célèbre jardin de Keukenhof qui attirent 800 000 visiteurs du 22 mars au 22 mai. Ce tourisme rapporte 100 millions d’euros avec les excursions aux alentours et 250 millions d’euros en tant que tourisme des bulbes, ce qui représente 20% des séjours. La demande internationale est tellement importante que le marché de gros d’Aalsmeer est devenu le plus gros marché du monde procédant par une vente aux enchères dégressives sur écran géant. La coopérative d’Aalsmeer est appelée la « Wall Street » de la fleur coupée et de la plante en pot, soit 84% des exportations mondiales de fleurs et 4 milliards d’euros de chiffres d’affaires mondiales. Aujourd’hui, par un curieux retournement de l’histoire, la tulipe fait la fortune des Pays-Bas qui par nécessité étend ses terrains de cultures jusqu’au Kenya grâce à l’eau du lac Naivasha utilisée dans des serres géantes.
6 Il est incontestable que les Néerlandais sont passés maîtres dans la culture des plantes à bulbes, et plus particulièrement de la tulipe, mais que sera-ce demain avec le développement des champs de tulipes en Chine comme ceux de la province de Jiangxi où des dizaines de variétés sont cultivées. Aujourd’hui le marché reste encore local car l’exportation vers les États-Unis ou l’Europe est encore trop onéreux.
7 Mais le restera-t-il ?