Les tribulations du premier méridien
- Par François Bellec
Pages 36 à 39
Citer cet article
- BELLEC, François,
- Bellec, François.
- Bellec, F.
https://doi.org/10.3917/geo.1557.0036
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- Bellec, François.
- BELLEC, François,
https://doi.org/10.3917/geo.1557.0036
Le monde étant rond, il n’y avait pas plus d’occasion de mettre le premier méridien en un lieu qu’en un autre.
Pic du Teide, Téneriffe, la Caldeira
Pic du Teide, Téneriffe, la Caldeira
1 Le besoin d’une origine est apparu aux géographes grecs. La carte d’Eratosthène était calée sur le méridien de Rhodes. Ptolémée privilégiait Hierro, l’île de Fer, la plus occidentale des Canaries. Les Arabes se référaient au djbel al Tariq, Gibraltar. Les Espagnols préféraient Tolède, et les Portugais hésitaient entre Lisbonne et le promontoire de Sagres. Quand les Indes se dédoublèrent dans l’est et dans l’ouest, l’idée antique de placer le monde connu du même côté oriental du méridien origine fut dépassée, mais on continua par habitude. Mercator s’y référait aux îles du Cap Vert ou à São Miguel aux Açores. Blaeu le cartographe avait élu le pic du Teide à Ténériffe. La France de Louis XIII adopta la côte ouest de l’île de Hierro comme origine des travaux des hydrographes. Quand naquit le souci de mesurer le monde avec précision, l’Europe se replia sur ses observatoires. La carte de France de 1682, fut établie sur le méridien de l’observatoire de Paris. Malgré tout, des cartes hollandaises et le Neptune Français proposaient au navigateur perplexe de choisir entre Londres, le cap Lizard, Paris, ou Hierro.
2 Le cartographe anglais Carry, proposa en 1794 de caler toutes les cartes marines du monde sur le méridien de Greenwich, puisque, depuis 1767, les éphémérides nécessaires au calcul des distances lunaires donnaient la longitude par rapport au Royal Observatory. En 1800, Laplace milita pour que les nations se rallient à ce même méridien, parce que la coordination des heures devenait un besoin. Étant matérialisé par l’axe optique d’une lunette méridienne, le méridien de Greenwich s’était promené de quelques yards, glissant selon les progrès de la technique de l’instrument de Flamsteed à ceux de Bradley, de Pond, puis d’Airy. La Conférence internationale du Méridien à Washington recommanda en 1884 l’adoption du méridien traversant l’instrument de passage à l’observatoire de Greenwich en tant que méridien initial de la longitude. La Conférence de Washington préconisait aussi l’adoption des fuseaux horaires. Cette mise en ordre des heures et des jours tout autour de la Terre réduisit les 75 horaires chemins de fer américains à 5. L’heure légale en France était celle de l’observatoire de Paris, transmise par télégraphe, dite « l’heure des chemins de fer » sans déranger l’heure solaire de la journée ouvrée rurale. La loi du 9 mars 1911 imposa de mauvaise grâce la nouvelle référence, définissant hypocritement la nouvelle heure légale comme l’heure temps moyen de Paris, retardée de 9 minutes 21 secondes. Ce qui correspond à la différence de longitude entre les deux méridiens. Le Bureau International de l’Heure (BIH) fut installé en 1919 à l’observatoire de Paris.
3 La projection de Mercator, qui résolvait au milieu du XVIe siècle le problème de la projection de la sphère terrestre sur un plan, ne se souciait pas des subtilités non mesurables de la forme de la Terre. La navigation d’un mobile peut maintenant être suivie à moins d’un mètre près. Du même coup, non seulement les cartes sont devenues insuffisamment précises, mais les équations de leur projection posent problème. Les cartographes ont défini une surface de référence assimilant la Terre à un ellipsoïde de révolution parfait. La définition de ce volume a suivi l’évolution des connaissances. Chaque service hydrographique le rendait tangent à sa propre région, afin de diminuer les écarts de projection dans sa zone d’activité courante, sans soucis de raccordement. Les navigateurs s’accommodaient très bien du fait que les coordonnées d’un point du monde différaient selon la date d’édition d’une carte avant ou après l’adoption d’un nouvel ellipsoïde de référence, et aussi selon son pays d’édition.
4 Après Topex Poseidon lancé en 1992, les satellites, capables de jeter un œil global d’une précision de l’ordre du centimètre sur l’ensemble de la communauté humaine ont accéléré la réflexion des hydrographes. La gestion des orbites et des informations spatiales a conduit à mettre un peu d’ordre dans des réseaux géodésiques régionaux. Le premier système géodésique mondial fut le WGS 72 (World Geodetic System 1972). Le WGS 84, adopté en 1984, fut étroitement lié au développement du GPS. Il entraîna une dizaine d’années de transformation des points d’ancrage géodésiques, et la certitude que, tant que de nouvelles cartes ne seraient pas éditées, les points GPS d’un navire seraient portés sur des cartes fausses. Le WGS 84 a fixé provisoirement les dimensions de l’ellipsoïde terrestre à 6.378.137 mètres pour le demi grand axe, et 6.356.752,3142 mètres pour le demi petit axe, au dixième de millimètre près. La géodésie rejoint la mécanique de précision.
Santo Antão, archipel du Cap vert
Santo Antão, archipel du Cap vert
5 Les satellites d’altimétrie radar ont révélé depuis 1975 que notre planète bleue est un gros pamplemousse qui ne tourne pas absolument rond. Sa peau répond au relief sous-marin et à la déformation de la lithosphère sous une charge inégalement répartie dans la respiration de la Terre visqueuse. Les horloges atomiques mises au point au milieu du XXe siècle, et une organisation née en 1973 ont décidé que l’heure ne serait plus déterminée par le passage du soleil dans le champ d’une lunette astronomique, mais par des horloges qui mesurent la fuite fluide du temps. Leurs pulsations sont des fréquences de résonance entre deux niveaux d’énergie d’atomes de rubidium ou de césium 133. La comparaison d’une cinquantaine de laboratoires de l’heure permet d’élaborer le Temps Atomique International (TAI). Ses références sont assez exactes pour déceler les anomalies de la rotation de la Terre et son ralentissement régulier. Ces derniers sont surveillés par l’IERS (International Earth Rotation Service) à l’observatoire de Paris. Le BIH élabore le Temps Universel (TU ou UT), qui a remplacé le sigle GMT (Greenwich Mean Time). Sa précision est de l’ordre d’une seconde en dix millions d’années. Pour que les habitants de la planète s’y retrouvent, les astronomes raccrochent périodiquement le TAI au vieux temps solaire, par des sauts périodiques de secondes intercalaires, fournissant ainsi le Temps Universel Coordonné (UTC), base des temps légaux dans le monde.
6 Le premier méridien ne passe plus par le ruban de bronze traversant la cour du Old Royal Observatory (ci-dessous). L’instrument d’Airy ne matérialise plus l’origine de l’Empire britannique et du monde. Le nouveau méridien origine des temps est déterminé par une nébuleuse de quelque deux cents horloges tout autour de la Terre. L’IRM (International Reference Meridian), déterminé à l’observatoire de Paris flotte à une centaine de mètres dans l’est du vieil observatoire. Le temps ne part plus du méridien origine : il revient furtivement d’outre-Manche, hanter un monument historique qu’ont déserté les astronomes.