Article de revue

N’y voir que du bleu

Pages 64 à 65

Citer cet article


  • La chronique de géohistoire de Grataloup, C.
(2015). N’y voir que du bleu. La Géographie, 1556(1), 64-65. https://doi.org/10.3917/geo.1556.0064.

  • La chronique de géohistoire de Grataloup, Christian.
« N’y voir que du bleu ». La Géographie, 2015/1 N° 1556, 2015. p.64-65. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-geographie-2015-1-page-64?lang=fr.

  • La chronique de géohistoire de GRATALOUP, Christian,
2015. N’y voir que du bleu. La Géographie, 2015/1 N° 1556, p.64-65. DOI : 10.3917/geo.1556.0064. URL : https://shs.cairn.info/revue-la-geographie-2015-1-page-64?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/geo.1556.0064


L’indigotier

Description de l'image par IA : Tige avec feuilles vertes et fleurs blanches.

L’indigotier

D’après Francisco Manuel Blanco, Flora de Filipinas, 1880

1 En 1828, l’industriel lyonnais Jean-Baptiste Guimet met au point un bleu outremer synthétique qui coûte 2500 fois moins cher que l’ancien procédé obtenu par le broyage du lapis-lazuli. Grâce à cette invention exploitée par son entreprise, à l’origine du groupe chimique Péchiney, Guimet bâtit une fortune considérable, que son fils Émile, grand voyageur, investit largement en collections exotiques. L’époque est à l’orientalisme : Émile Guimet créa les musées qui portent son nom, à Lyon (dont les Confluences est le descendant), puis à Paris. Ainsi, une invention produisit la ruine de régions d’Asie centrale productrices de lapis-lazulis et la collecte de statues asiatiques.

2 Mais le bleu profond synthétique concurrença également la production de la principale source de teinture bleue pour les textiles au début du XIXe siècle : les plantations d’indigotiers (indigofera tinctoria). Cet arbuste tropical, cultivé depuis des millénaires en Inde, ce qui lui valut son nom, a suivi la diffusion de la canne à sucre. Une des fables du Panchatantra, recueil indien évoqué dans la précédente chronique, conte les mésaventures d’un chacal tombé dans une cuve d’indigo.

3 La culture de l’indigotier s’est d’abord lentement diffusée vers l’ouest de l’Ancien Monde jusqu’en Afrique occidentale. On a retrouvé des tissus ornés de dessins à l’indigo datant du XIe siècle dans des grottes des falaises de Bandiagara en pays Dogon. En 1828, René Caillé observe à Tombouctou la cueillette de feuilles d’indigotiers sauvages qui servaient à teindre les voiles des hommes bleus du Sahara. Les Européens l’introduisent aux Antilles dès le XVIe siècle et, au siècle suivant, cette culture connut une expansion considérable, particulièrement à Saint-Domingue. Ce boom de l’indigo ruina la production européenne de teinture bleue à partir d’une plante locale, le pastel, dont les principales régions de culture étaient le Lauragais et la Thuringe. Les teinturiers préférèrent l’indigo, dont la teneur en pigment était plus élevée.

4 Cependant, dès 1706, un premier bleu chimique amorce la concurrence de l’indigo, en tout cas pour les bleus les plus profonds : le bleu de Prusse, découvert dans le laboratoire de l’alchimiste berlinois Dippel. Il n’a cependant pas la richesse d’usages de l’indigo. Cette teinture naturelle n’est que partiellement remise en cause par l’invention de Guimet et ce n’est qu’à la fin du XIXe siècle, à la suite de la découverte de la structure de l’indigotine par Adolf von Bayer en 1867, que la chimie triomphe. Aujourd’hui, c’est une synthèse chimique mise au point en 1935, la phtalocyanine, qui est à l’origine de la plupart des encres et des colorants bleus.

5 L’usage de ces bleus soutenus traverse non seulement l’histoire de la teinture, mais aussi celle de la peinture. Jusqu’au XIXe siècle, les peintres utilisent l’outremer à base de lapis-lazulis, ce qui fait du bleu une couleur particulièrement noble, associée surtout à la Vierge Marie (Bleu. histoire d’une couleur, de Michel Pastoureau, Le Seuil, 2000). Guimet, puis Bayer, contribuent à démocratiser l’art pictural. Les cieux tourmentés et les collines bleues des blés jaunes de Van Gogh doivent leur couleur à Guimet. Et, bien sûr, l’outremer n°1311 doté d’un liant particulier, déposé le 19 mai 1960 à l’Institut national de la propriété industrielle, est célèbre sous le nom d’IKB ou bleu Klein.

Reconstitution du lâcher de 1001 ballons bleus, qualifié ultérieurement de « sculpture aérostatique » par Yves Klein

Description de l'image par IA : Des ballons bleus dispersés dans un ciel nuageux.

Reconstitution du lâcher de 1001 ballons bleus, qualifié ultérieurement de « sculpture aérostatique » par Yves Klein

C’est par ce lâcher que l’artiste avait, en mai 1957, annoncé son vernissage à la Galerie Iris Clert, inaugurant son époque bleue. Cette reconstitution, mise en scène en 2007 sur la Place Georges-Pompidou à l’occasion de la clôture d’une exposition consacrée à Yves Klein (2006-2007) par le Musée national d’Art Moderne, célébrait le cinquantenaire de l’événement.
© Frédéric de Goldschmitt, 2007

Date de mise en ligne : 10/03/2023

https://doi.org/10.3917/geo.1556.0064