L’invité de La Géographie
Yi-Fu Tuan
- Par Paul Claval
Pages 48 à 49
Citer cet article
- CLAVAL, Paul,
- Claval, Paul.
- Claval, P.
https://doi.org/10.3917/geo.1546.0048
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- Claval, P.
- Claval, Paul.
- CLAVAL, Paul,
https://doi.org/10.3917/geo.1546.0048
1 Yi-Fu Tuan reçoit au 23e Festival international de géographie de Saint-Dié-des-Vosges le prix Vautrin-Lud (parrainé par l’Académie Nobel).
2 A l’Université du Minnesota à Minneapolis, durant l’automne 1982, mon bureau jouxtait celui de Yi-Fu Tuan. Il était en année sabbatique, mais n’aimant pas les voyages, il passait tous les jours de longues heures au département. Des étudiants de toute discipline, des hommes et des femmes de tous âges, attendaient devant sa porte pour le consulter : c’était, en un sens, un gourou autant qu’un professeur.
3 Il venait de poser sa candidature à l’Université du Wisconsin à Madison – une Université dont le prestige n’était pas supérieur à celui de l’Université du Minnesota, dans une ville un peu endormie. Je lui demandai ce qui l’attirait là-bas. Il me répondit : « nous sommes sept ou huit ici à avoir à peu près le même âge. Je ne pourrais jamais jouir de la position du professeur senior, si importante pour un Chinois comme moi ! »
4 Quand nous allions déjeuner ensemble au restaurant universitaire, il me paraissait très mince, mais arrivé, il se défaisait de sa grosse écharpe, de son pardessus, d’une veste, d’un premier tricot, d’un second tricot ! Il ne restait plus rien ! Je l’invitai un jour à dîner - mais que préparer pour un pur esprit ? Les collègues me conseillèrent : de l’eau Perrier, du riz blanc et un filet de perche !
5 Né à Tientsin en 1930, élevé à Canberra, où son père était ambassadeur de la Chine de Tchang-kai Chek durant la Seconde Guerre mondiale, il ne s’y sentait pas différent des petits Australiens qui l’entouraient. Il prit conscience de l’abîme qui sépare l’Occident et l’Orient lorsque jeune homme et déjà à Londres pour ses études supérieures, il reçut en cadeau Les Nourritures terrestres. Comment Gide avait-t-il pu écrire : « Famille, je te hais !» ? Comment pouvait-il être adulé après avoir proféré une telle horreur ?
6 Yi-fu Tuan s’installe en 1955, en Amérique du Nord, à l’Université de Californie. Il y prépare une thèse sur l’origine des pédiments du Nouveau Mexique (1959). Il y fait une expérience nouvelle de l’espace : en Australie ou en Grande-Bretagne, il n’avait jamais l’impression d’être menacé. Aux États-Unis, un sentiment d’insécurité l’accompagne en permanence.
7 Comme beaucoup de jeunes collègues alors partout dans le monde, Yi-fu Tuan glisse de la géographie physique à la géographie humaine. Sa trajectoire personnelle joue un rôle dans l’orientation qu’il choisit en ce domaine. Il est un des premiers à faire de l’expérience vécue du monde et du sens des lieux un point de départ pour la discipline.
8 La carrière universitaire qu’il mène est classique : il enseigne successivement aux Universités du Nouveau-Mexique (1962-1966), de Toronto (1966-1968), du Minnesota à Minneapolis (1968-1983) et du Wisconsin à Madison, où il prend sa retraite en 1998. Son parcours intellectuel est beaucoup plus original.
9 A l’Université de Toronto, il est entouré de jeunes chercheurs comme Edward Relph qui vont puiser dans des œuvres géographiques méconnues, La Terre et l’Homme de Dardel par exemple, de quoi renouveler la discipline. Dans le même temps, Yi-fu Tuan visite la phénoménologie (1971). Il analyse l’amour que les gens portent aux lieux (Topophilia, 1974), ou la peur qu’ils y ressentent (1979).
10 La voie qu’il explore se distingue du reste de la géographie humaine : il propose de l’appeler « géographie humaniste » (1976). Cela conduit-il à négliger l’espace ? Non : dans Space and Place (1977), « il souligne que pour définir l’espace, on doit pouvoir aller d’un lieu à l’autre, mais pour qu’un lieu existe, il a besoin d’espace. Ces deux idées dépendent l’une de l’autre, c’est cette conciliation qui lui vaut une place de choix dans l’histoire de la discipline ».
11 La géographie humaniste ne partage pas l’optimisme de la géographie humaine, qui considère que les relations inégales et injustes peuvent toujours être corrigées. Dans la mesure où elle prend en compte la psychologie, le jeu des croyances religieuses et les idéologies, la confiance et le mensonge, la géographie humaniste est moins optimiste. « Elle doit attirer celui qui a l’esprit solide et se montre idéaliste, car elle repose en définitive sur la croyance que nous, les hommes, avons à faire face aux faits les plus déplaisants, et parvenir dans le même temps à faire quelque chose à leur sujet, sans désespérer » (Tuan, 2002).
12 Ce mélange de considérations morales et d’expérience vécue explique la singularité des thèmes qu’explore Yi-fu Tuan : les mondes segmentés et le soi (1982), les animaux domestiques (1984), la bonne vie (1986), la morale et l’imagination (1989), la fuite (1998). La construction de ces textes, toujours impressionniste, est aussi originale que leur contenu. Parvenu à la retraite, le ton de Yi-fu devient plus libre encore dans son autobiographie (1999), dans son adresse au cher collègue (2002), dans ses retrouvailles avec la Chine (2007).
13 Au total, une personnalité hors du commun, un être attachant, une œuvre inclassable tant elle est originale par sa forme et par son contenu.