Mondes souterrains
- Entretien avec Christophe Gauchon
Pages 38 à 42
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- Entretien avec GAUCHON, Christophe,
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- Entretien avec Gauchon, C.
https://doi.org/10.3917/geo.1546.0038
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La Pomme de Pin
La Pomme de Pin
Depuis la découverte de l’aven d’Orgnac en 1935 et sa mise en tourisme en 1939, la Pomme de Pin a toujours été la stalagmite emblématique du circuit de visite. Sa silhouette caractéristique et sa position isolée au centre de la salle de Joly la rendent particulièrement photogénique et reconnaissable, si bien qu’elle figure sur de nombreux documents de communication et qu’elle est devenue à elle toute seule l’ambassadeur de tout le site.1 La Géographie : Pourquoi visite-t-on une grotte aujourd’hui ?
2 Christophe Gauchon : Autrement dit, est-ce qu’on visite les grottes pour les mêmes raisons aujourd’hui qu’en 1900 ? Ou bien donnons-nous un autre sens à cette pratique qui est attestée depuis plusieurs siècles ? On visite moins les grottes aujourd’hui qu’il y a vingt ans : en France tout au moins, le nombre de visiteurs a marqué un maximum au début des années 1990, les exploitants revendiquaient plus de cinq millions de visiteurs par an, mais depuis lors il s’est sensiblement tassé.
3 Mais en même temps la situation est assez paradoxale : d’un côté, la demande pour les grottes ornées de la Préhistoire est restée très forte, mais leur accessibilité est contingentée par des exigences liées à leur conservation ; on se demande si les visiteurs ne se pressent pas vers les dix grottes à peintures encore ouvertes en France dans la crainte qu’elles ne ferment un jour prochain au public, ce que Lemelin, Stewart et Dawson appellent le « tourisme de la dernière chance ».
4 De l’autre, les « grottes à stalactites » ont été aménagées depuis les années 1960 pour faire passer de gros bataillons de touristes mais peinent à renouveler leur attractivité ; les exploitants se vivent comme très dépendants de la météo, sans trop savoir si c’est la canicule qui amènera les touristes à chercher la fraîcheur des grottes, ou si c’est la pluie qui les chassera de la plage ! On sent donc un certain flottement quant au discours à tenir aux visiteurs, même si dans l’idéal la visite d’une grotte peut être tout à la fois une leçon de sciences naturelles in situ, un divertissement et un moment de dépaysement sur le registre d’un exotisme de proximité.
5 Est-ce que vous percevez une évolution de la perception des mondes souterrains, depuis les travaux sur les grottes ornées, leur mise en scène, et l’accessibilité améliorée au sens par les facsimilés ?
6 Au début des années 1990, il y a eu coup sur coup deux découvertes majeures et fortement médiatisées, celle de la grotte Cosquer dans les Calanques en 1991, puis celle de la grotte Chauvet dans les gorges de l’Ardèche en 1994. D’abord, cela montrait que ce grand art préhistorique n’était pas limité au sud-ouest de la France et à l’Espagne atlantique, ce qui à terme pouvait modifier la carte du tourisme. Ensuite, ces découvertes montraient qu’en matière d’art préhistorique, des sites majeurs restaient à découvrir, alors que le grand public et parfois même les préhistoriens avaient pu se laisser aller à penser que plus jamais on ne retrouverait une caverne comparable à Lascaux.
7 L’inventaire du monde souterrain n’est pas achevé, chaque génération apporte son lot de nouvelles découvertes. Mais sitôt ces découvertes révélées, tout aménagement touristique a été exclu pour des impératifs de conservation des œuvres. Et il en va de même de la grotte de Cussac, découverte en Dordogne en 2000.
8 Ce primat de la conservation est admis par la majorité des acteurs, aménageurs, pouvoirs publics, touristes dès lors qu’une compensation est proposée, par exemple sous forme de fac-similés. Cette compensation se déploie aussi sur le plan de l’imaginaire et on observe aujourd’hui un glissement de patrimonialité de la grotte préhistorique vers l’outil muséographique qui la restitue au plus grand nombre. Le prospectus diffusé aux touristes pour les inviter à visiter Lascaux, fac-similé inauguré en 1983, vante « Lascaux II, la grotte ornée la plus visitée au monde ». Dans ce sens, le fac-similé participe à faire accepter l’idée d’une dissociation croissante entre le lieu du patrimoine et le lieu de sa valorisation. Un jour viendra, sans doute, où il n’y aura plus besoin d’aller sous terre pour voir à quoi ressemble une grotte.
9 Est-ce qu’il y a une grotte qui vous plaît particulièrement ? Pourquoi ?
La « stalagmite couchée »
La « stalagmite couchée »
La stalagmite couchée est précieuse pour qui étudie la géomorphologie et la mise en place de la cavité : cet énorme édifice a été entraîné dans le basculement du bloc sur lequel il s’était développé, et l’on observe des repousses de stalagmites postérieures à cet affaissement. Mais prise au milieu d’un chaos de blocs, elle se distingue moins dans le paysage souterrain que la Pomme de Pin. Naguère, les visiteurs passaient devant sur le chemin qui les ramenait vers le grand air. Depuis 2003 et la réorganisation du circuit de visite, ils regagnent la surface au moyen d’un ascenseur et ne voient donc plus la stalagmite couchée…10 Bien sûr, il y a les grandes vedettes, les incontournables du circuit, celles qui sont bien installées dans le paysage et qui dépassent les 100 000 entrées par an : Padirac, Orgnac, Armand, Choranche… Il y a Niaux avec son Salon noir et ses peintures d’animaux, la grotte des Planches dans le Jura et ses marmites au poli luisant, la grotte de Thouzon (Vaucluse) avec ses rognons de silex géants…
11 Et puis, il y a les grottes qui ne sont pas aménagées pour le tourisme, les « vrais trous » comme disent les spéléos et dans lesquels on a des souvenirs d’exploration.
12 Mais une grotte qui donne une idée vraiment spectaculaire des paysages souterrains, ce pourrait être la grotte de Škocjan, en Slovénie : l’entrée artificielle creusée pour les touristes donne accès à de grandes salles silencieuses que l’on ne trouve peut-être pas très originales, mais le cheminement débouche au plafond d’un gigantesque canyon souterrain, haut de 100 mètres, au fond duquel on entend gronder la Reka souterraine. Dans l’idéal, il faut visiter cette grotte en hautes eaux, après de fortes pluies, ce qui n’est pas très rare sur les pentes de Snežnik qui reçoit plus de quatre mètres d’eau par an. On franchit ce canyon par le pont de Cerkvenik, lancé à plus de 45 mètres au-dessus de la rivière, et puis on ressort par les grandes dolines qui s’ouvrent sous le village et dans lesquelles s’engouffre la Reka. Škocjan m’impressionne à chaque visite, à la fois pour la diversité des paysages souterrains et pour la hardiesse des aménagements touristiques qui y ont été réalisés depuis le XIXe siècle.
13 D’autres peuples sont aussi passionnés par les grottes que les Français et les Européens ?
14 Les Chinois ont un grand goût pour la visite de grottes, on peut même dire que la Chine est l’autre pays du tourisme souterrain. La thèse récente de Benjamin Taunay nous a beaucoup appris sur ce tourisme souterrain à la chinoise : il estime qu’il y a, aujourd’hui en Chine, environ 400 grottes aménagées pour la visite. Les éclairages chatoyants des stalagmites et des stalactites facilitent l’identification des formes en fonction des caprices de l’imagination… et démontrent la modernité de l’aménagement. Certaines grottes recèlent aussi de grandes fresques pariétales ou des statues sculptées à même les parois. D’ailleurs, de nombreuses « grottes » ou présentées comme telles sont en réalité des habitats troglodytes creusés par l’homme au fil des siècles.
15 Le tourisme souterrain semble donc jouer en Chine un rôle assez analogue à celui que l’on observe en France, avec la coexistence de grands sites phares comme la grotte de la flûte du roseau à Guilin (ci-dessus), qu’a visité jadis Deng Xiaoping et un grand nombre de grottes qui complètent l’offre touristique.