La nature chez Cima da Conegliano
- Par Lionel Cime
Pages 46 à 47
Citer cet article
- CIME, Lionel,
- Cime, Lionel.
- Cime, L.
https://doi.org/10.3917/geo.1545.0046
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https://doi.org/10.3917/geo.1545.0046
1 L’Italie a inventé la nature telle que nous la pensons dans nos métiers de géographes. Cima da Conegliano (1459-1517), l’un des Vénitiens invité à Paris, raconte une partie de cette invention sur trente panneaux, souvent de grand format d’autel. Riche et aimé de son vivant, Cima, l’enfant des Dolomites, peint sur commande des sujets mythologiques et évangéliques. Dessinateur rigoureux, il est là, à Venise au moment où la perspective va conduire à l’art humaniste, entre le XVe et le XVIe siècle. L’époque vit un bouleversement que le critique Laurent Wolf (Le Temps, 5 mai 2012) compare aux mutations techniques d’aujourd’hui : observation du ciel, voyages des Européens vers le reste du monde, Réforme, imprimerie, gravure sur cuivre, diffusion des textes et des images. Avec en peinture, un diluant gras à l’huile qui va libérer la peinture du bois pour la toile.
2 La composition en perspective place des personnages religieux en trompe-l’œil avec des ouvertures sur les paysages à la manière de Van Eyck (La Vierge du chancelier Rolin, Louvre). Les paysages de Cima ne sont pas imaginaires, ce sont ceux de sa ville natale, Conegliano, dans la province de Trévise. Le XVIe siècle, comme l’a montré Philippe Descola (Par-delà nature et culture), c’est aussi l’introduction de l’homme dans la nature qui n’est plus seulement le lieu pour aller vers l’infini de Dieu. Une nature qui devient le ciel. Avec des paysages qui déposent leur dentelle digne d’un Van Eyck dans les seconds plans barrés par de hautes montagnes.
3 Cette nature devient d’autant plus resplendissante que Cima va abandonner la détrempe (la tempera) à l’eau et l’œuf pour un diluant à l’essence. Les glacis à l’huile deviennent transparents, les couleurs lumineuses. L’archange Raphaël et Tobie entre saint Jacques-le-Majeur et saint Nicolas de Bari (1514-1515) est l’un des premiers tableaux peint à l’huile sur bois marouflé sur toile, réalisé en atelier avant d’être installé à l’Accademia. De son côté, Léonard de Vinci (1452-1519) règle avec génie les nouveaux défis technologiques de l’époque.
4 La nature s’installe donc sur les toiles, remplace l’architecture, se peuple de tout un corpus de personnages qui évoluent dans tous les milieux géographiques de l’Italie centrale. Au fond, les montagnes bleues et encore chaotiques sont autant de manières de s’approcher des Alpes. Grâce à elle, Cima parvient à transformer les saints en personnages banals. C’est ainsi que la nature de la Genèse est devenue le domaine des humains. Une révolution. Au Musée du Luxembourg, jusqu’au 13 juillet.