L’art de voyager selon Montaigne
- Par Patrick Drevet
Pages 16 à 19
Citer cet article
- DREVET, Patrick,
- Drevet, Patrick.
- Drevet, P.
https://doi.org/10.3917/geo.1545.0016
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1 Partir, verbe à lui seul tout un programme et qui ne s’entend guère qu’avec point d’exclamation: un impératif inhérent à nos gènes, une obligation faite à notre condition d’êtres mobiles et voués à la connaissance.
2 Dès l’enfance, partir était pour moi une aspiration lancinante qui me saisissait, non sans une certaine angoisse, à la vue de personnes que je voyais voyager et qu’auréolaient à mes yeux les espaces inconnus où je les imaginais s’être rendues. Mais elle pouvait me prendre aussi bien, et tout aussi fort, pour des cantons assez proches qui, soudain, appelaient mon exploration, m’adressaient les signes d’une convocation. Il en était ainsi des gorges d’une rivière peu éloignées de chez moi, ou des coins de campagne à peine à l’écart des trajets de la voiture de mon père mais qu’il évitait toujours, et m’y rendre, je le savais, c’eût été pleinement « partir ».
3 Les virées dominicales pour un pique-nique, les excursions scolaires, les voyages parfois longs pour rejoindre une villégiature, ces déplacements-là ne répondaient pas à l’injonction de partir. Ils restaient des escapades domestiques, ils se passaient à l’intérieur d’une enceinte délimitée à l’image du hamster dans sa cage tournante. Partir exige de passer outre, de sauter par-dessus les barrières. Partir commence par une brisure. L’étymologie dit ceci : partir a la même racine que partage et que séparation. C’est d’abord quitter comme l’écrit Haraucourt selon qui « Partir, c’est mourir un peu ». Mais partir est également du même radical que « parturition », c’est-à-dire « enfantement ». Partir, c’est ce qui est demandé pour naître, pour croître et s’accomplir.
4 Je n’allais pas bien loin quand je parvenais à échapper à la surveillance de mes parents et, tel Pascalet, le héros de L’enfant et la rivière de Henri Bosco, pouvais me rendre dans ces recoins plus ou moins interdits qu’étaient les berges du cours d’eau ou les champs à papillons, mais je le vivais à chaque fois comme un acte décisif et déterminant. Partir a quelque chose à voir avec la fugue. Il le faut pour que tous les sens soient en éveil et que le monde exploré se découvre dans la proximité intense de la rencontre. Il n’y a pas de « partir » sans l’option de ne pas revenir. L’anxiété liée à un départ est l’excitant à même d’aiguiser la vue, l’ouïe, l’odorat, le toucher, de rapprocher le monde et de mettre en contact. Ce que je ne voyais ni ne ressentais de la nature dans mes promenades accompagnées m’assaillait de façon oppressante lors de mes fuites solitaires. J’avançais au cœur d’une chaleur que je n’avais jamais éprouvée aussi palpable; je respirais des senteurs qu’il ne m’était jamais arrivé de distinguer aussi nettement; les formes et les couleurs des plantes, des écorces, des pierres me subjuguaient dans leur variété infinie; les souffles et les rumeurs qui environnaient ma progression témoignaient d’une multitude de vies furtives, plus ou moins minuscules, plus ou moins menaçantes, qui démultipliaient l’espace; l’atmosphère était traversée de courants, coupée de brusques lames de silence, concentrée par plaques sur des activités d’atelier… Tout était pour la première fois. Je découvrais en m’attendant toujours à découvrir.
5 Partir comme je le faisais avec mes proches n’était pas partir mais « faire un tour »: ainsi doit s’entendre le tourisme. Or, adulte, et dans le contexte actuel du monde surtout, est-il possible d’échapper à la condition de touriste, est-il possible de partir ?
6 Plus encore que dans les années 1950 au cours desquelles Claude Lévi-Strauss annonçait, au premier chapitre de Tristes tropiques, la fin des voyages (« Voyages, coffrets magiques aux promesses rêveuses, vous ne livrerez plus vos trésors intacts. Une civilisation proliférante et surexcitée trouble à jamais le silence des mers. Les parfums des tropiques et la fraîcheur des êtres sont viciés par une fermentation aux relents suspects, qui mortifie nos désirs et nous voue à accueillir des souvenirs à demi corrompus. »), il n’est plus aucun territoire qui n’ait été atteint par les artefacts de la civilisation occidentale. Nous circulons désormais partout chez nous. L’exotisme appartient au passé. Même les paysages ont perdu quelque peu la faculté de nous surprendre. Partir est devenu un produit de consommation que les agences de voyage s’entendent à formater au gré des fantasmes de leurs clients. On ne part plus pour un pays à découvrir, on achète un circuit. Les conditions dans lesquelles les moyens de transport modernes nous permettent de voyager contribuent à rendre l’aventure et l’évasion impossibles. Derrière la vitre du car climatisé, le touriste ne voit pas davantage le monde que devant l’écran de sa télévision. Il ne quitte pas son salon, qu’il transporte partout avec lui. Pour peu que l’on veuille laisser place à l’improvisation, au hasard, on ne part pas sans guides. Nous voyageons avec des yeux et des sens qui ne sont pas les nôtres.
7 Il reste pourtant dans le désir de voyager, dans l’envie même de voir ce que d’autres ont vu, dans la volonté de constater par nous-mêmes ce dont nous avons entendu parler, ne serait-ce qu’un embryon de l’aspiration à « partir ». Même édulcorée, nous ne perdons jamais tout à fait cette appétence à l’exploration, et qui explique que la jeunesse soit si gyrovague. Mais alors peu importent les destinations et il n’est pas même besoin qu’elles soient lointaines, Le lointain est ailleurs que dans la distance. Il est dans la profondeur de ce qui est vécu, dans l’intensité de la rencontre. Partir rejoint l’art de voyager selon Montaigne qui, à l’étranger, tenait à se mêler au plus près des us et coutumes de l’autre et s’en voulait imprégner, changer, altérer presque.
8 Partir est aussi se laisser gagner par l’aimantation qu’exerce mystérieusement l’inconnu d’une contrée sur notre imaginaire. Claude Bonnefoy évoque ainsi « l’arrièrepays », zone indéfinie qu’une intuition irraisonnée nous propose comme lieu de complétude ou de réconciliation. Avec ce qu’il qualifiait de « chambre double », Baudelaire exprimait aussi l’idée d’une réalité latente qui ne demandait que notre engagement et notre application pour devenir accessible. Une telle sensation caractérise bien sûr l’état mélancolique. Une démarche positive qui consiste à chercher au monde le canton dont nous avons à tort ou à raison le sentiment qu’il nous attend.
9 Mon enfance dans les forêts du Jura me prédisposait sans doute à voir dans l’Amazonie le monde où vivre pleinement ce qui me poussait à partir, et dans les Indiens qui la peuplaient une forme d’humanité que j’aurais voulu atteindre. Dans le même ordre d’idées, la lecture du Livre de la jungle a façonné ma fascination pour Angkor, cité perdue surgissant d’entre les branches et les racines d’une végétation luxuriante. Il m’a fallu bien des années pour me rendre sur ces lieux marquants de mon imaginaire. Mais ce sont les destinations vers lesquelles j’ai vécu la sensation de partir, contrairement aux autres, où je n’ai fait que me rendre en visiteur.
10 Partir pour l’Amérique latine ou l’Indochine a été pour moi un voyage dans le temps. Dans Le corps du monde, le prétexte que je m’étais donné, suivre les pas de Joseph de Jussieu accompagnant les académiciens chargés de calculer la circonférence de la Terre m’y disposait mais, devant les paysages volcaniques de la Cordillère, sous la flore bruissante de l’Amazonie, sur les étendues hérissées de palmiers de la côte pacifique, je pouvais me mettre à la place d’un découvreur du Nouveau Monde. En Asie du Sud-Est, les maisons sous les palmeraies, les pales des ventilateurs brassant un air brûlant, les méandres des rivières limoneuses péniblement négociés par des embarcations surchargées et poussives, au milieu de pêcheurs submergés par les remous, les habitations de tout type haut perchées sur pilotis au sommet des berges, ou rassemblées en villages flottants, les chapeaux de paille aux bords ébarbés des hommes, ceux de toile avec couvre-nuque des femmes, ou leurs chapeaux coniques au Vietnam, autant d’images qui, par le biais de la mémoire collective, me ramenaient au passé colonial ou me portaient à me croire plongé dans un roman de Conrad.
11 Comme le héros de ce conte hindou qui, au terme de longues épreuves, parvient au lieu où lui était promis la révélation et n’y trouve qu’une flaque d’eau faisant miroir, partir conduit à rencontrer son reflet dans le spectacle de la vie humaine, quelque étrangère et éloignée qu’elle puisse paraître. On est subjugué par les extraordinaires facultés d’adaptation de l’homme aux contraintes des milieux où il lui faut tenter de vivre. Paysans de l’altiplano andin et mineurs de Potosi creusant leurs galeries à la hauteur du Mont-Blanc, chasseurs-cueilleurs de la forêt amazonienne se coulant entre les feuilles avec des reptations d’anacondas, pêcheurs du Tonlé Sap tous les jours de la semaine sur l’eau et ceux de la rivière de Battambang s’immergeant dans le courant boueux avec leurs nasses et leurs filets, rizicultrices du Tonkin piquant et repiquant les pousses dans des parcelles inondées qui se juxtaposent sur des centaines de kilomètres, figures si différentes qu’on en douterait presque qu’il s’agit du même être, et pourtant l’on sent bien que, né à leur place on aurait dû faire comme eux et, encore que cela paraisse inconcevable, qu’on en aurait été capable.
12 À l’inverse, ces populations restées tributaires de leurs conditions de vie, animées de croyances dont les manifestations nous sont énigmatiques, il y a là de quoi relativiser le pessimisme nostalgique de Lévi-Strauss. Les bus qui sillonnent laborieusement la panaméricaine ou les routes encombrées d’Asie sont équipés de lecteurs offrant aux cholitas à tresses ou aux passagers khmers des films dont les personnages et la trame, pour médiocres qu’ils soient, se révèlent universels. Les toits des villages flottants et des maisons sur pilotis sont hérissés d’antennes. Mieux : la mode du jean à taille basse s’est répandue jusque chez les jeunes pêcheurs du Cambodge.
13 Cette convergence des désirs à travers des traditions si ancrées qu’elles subsistent malgré tout dans leurs diversités foncières est ce que les hommes ont le mieux en partage. Le statut de touriste, en dehors du cas où il est envisagé comme mine à dollars, suscite des rencontres assez fulgurantes, parce que l’on est d’autant plus tenté de se rapprocher de l’autre qu’il est plus différent. Je me souviens d’Aldomar, mon guide en Amazonie, de Tham, mon chauffeur de tuk-tuk à Phnom Penh ou de Hùng, jeune cuisinier vietnamien au marché aux crabes de Kep. Tous avides de la langue française et de ce qu’elle représentait de possible pour eux, ils ne désiraient que quitter leur pays tandis que j’aurais volontiers souhaité y rester. Rencontres au cours desquelles, par un cheminement inverse, les mêmes désirs de partir et d’atteindre ce que l’autre représente se croisent, nous éloignant au moment même qu’ils nous réunissent.
14 Plus je me suis approché des êtres, au cours de mes voyages, et dans les villes surtout, plus j’ai perdu le sentiment d’être parti, et ce n’est qu’à d’infimes détails que je reprenais conscience de me trouver ailleurs: les colibris en guise de moineaux à Quito, le passage criard des aras au faîte des frondaisons de Lima, la gorge marquée de petits points blancs des pigeons de Hong Kong, les iguanes du quai Sisowath à Phnom Penh. Partir ne conduit pas au monde originel et inaltéré auquel on aspirait mais, expérience que l’on fait dans l’enfance quand la sensibilité est toute neuve, place dans les conditions de s’étonner des choses et de ressentir la vie plus intensément, comme la première fois.