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Pages 50 à 61
Citer cet article
https://doi.org/10.3917/geo.1543.0051
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Représenter le monde, Christian Grataloup, La Documentation française, 2011, 64 p., 11 €
1 Ne sachant plus à quel globe se vouer, l’amateur de cartes, de planisphères, de mappemonde se rassurera en pensant qu’à toutes les époques de l’histoire, le monde a été reformaté. Nos visions de la planète habitée doivent encore certaines clés de lecture aux Grecs, notamment Ptolémée, aux géographes du Moyen-Âge et à « d’autres héritages tout aussi obsolètes ». On est frappé par la ressemblance entre la table de Peutinger et certains de nos GPS. Grataloup met en regard les représentations asiatiques avec les nôtres, s’interroge sur les métriques que les cartogrammes bousculent, n’oublie pas les cartes interactives et la 3D. Sa conclusion est un aveu qu’on attendait : « Impossible planisphère ». Cet album, à peine édité, est déjà un classique.
Le beau livre des régions et des départements, Dominique Foufelle, Chêne, 2011, 222 p., 25 €
2 Une belle leçon de nostalgie pour ceux qui ont rêvé sur les cartes de Vidal dans les écoles primaires de leur enfance. Les toponymes et les illustrations peintes rétro donnent un parfum de passé à cette France départementale, dessinée par les Constituants de 1789 en moins d’un an. Le livre est une photographie de la France actuelle et passée avec ses 95 cellules géographiques. Ceux qui ont disparu comme l’Algérie ne figurent pas, pas plus que les DOM et le 101e département qu’est Mayotte né en 2011. Curieux mélange qu’une carte d’identité avec des chiffres actualisés et des images de cours de fermes, d’usines de vers à soie, de fauche à faux. Des paysages d’une France révolue agrémentés de textes très descriptifs, centrés autour de clichés assumés. Les Pyrénées Atlantiques « ont un fort caractère », l’Ariège une « belle authenticité », l’Allier des « eaux calmes ou bondissantes », le Doubs « de grands artistes », la Saône-et-Loire des « Charolais », la Meuse « des confitures et des liqueurs ». A lire comme un OENI (objet éditorial non identifiable).
Comment on fait de la géographie
La géographie : concepts, savoirs et enseignements, Philippe Sierra (sous la dir.), Armand Colin, coll. U, 2011, 364 P., 33,80€
3 Dix-huit auteurs, tant universitaires que professeurs de lycée, lancent d’emblée un cri du cœur : « La géographie n’est pas finie ». Une profession de foi appuyée par une « géographie savante » qui ne s’oppose pas à celle « comme état et pratique du monde ». Pas de fioriture, peu de débats. Des faits, des données et plutôt des certitudes. Quelques synthèses nouvelles sur la géohistoire, sur le terrain même si les deux appels de note renvoient à A. Bernard et à E. de Martonne. Dans le chapitre « Nourrir les hommes », on décrit l’openfield et le bocage, Roger Dion et Jean-Robert Pitte passent à la trappe. Quelques réussites, dont un chapitre sur la mondialisation. Pour figurer au panthéon des géographes du XXe siècle, il faut être décédé. Yves Lacoste, Roger Brunet, Paul Claval, Jean-Robert Pitte, Jacques Lévy et des plus ou moins jeunes ou des talents précoces devront attendre une prochaine édition qu’on espère lointaine pour eux.
4 Ci-contre : une aurore boréale au Canada. DR
La fabrique de l’espace public. Ville paysage et démocratie, Denis Delbaere, Ellipses, 2010, 188 p., 10€
5 On entre dans ce petit livre de manière jubilatoire - « Quand ça ne va pas, je prends ma veste et je sors » - une phrase qui pourrait devenir la citation la plus proustienne de la géographie. Car « être passant, une joie quotidienne à vivre et à défendre » est une hygiène mentale que devrait avoir tout géographe. Delbaere nous entraîne dans la « crise de l’espace public » qu’il voit comme un changement fondamental dans la relation que nous entretenons avec les autres. Un espace « résidentialisé » qui lui paraît être le mieux « disant » dans les périphéries populaires, « là où l’aménageur n’est pas encore passé ». Delbaere revient sur « l’encadrement biopolitique des citoyens » en référence à Michel Foucault (une forme de pouvoir portant non sur les territoires mais la vie des gens). Le cas du « Grand Pari (sic) de l’agglomération parisienne » montre une « production d’imagerie de projet fantastique portant sur la question des espaces publics. » L’analyse qui en est faite est passionnante. L’auteur pense le paysage comme principe d’une sociabilité depuis soi et à distance des autres, ce qui est très bien vu. Des études de cas sur la Deûle, Nantes, Aulnay, conduisent à des avis tranchés auxquels on ne peut que souscrire : « Une politique d’aménagement du territoire fondée sur la dimension environnementale du développement durable ne peut qu’échouer. » Sans langue de bois, voici un petit livre vert roboratif.
Les espaces de la politique, Paul Claval, Armand Colin, coll. U, 2011, 416 p., 35,80€
6 Voici une analyse des mécaniques spatiales du pouvoir et de leur rôle dans le monde actuel, chamboulé par la mondialisation. Une somme qui reprend certains des éléments de certains anciens ouvrages de l’auteur et formule une synthèse solide de ses travaux. Claval est très habile à interpréter les jeux de pouvoir et ce qu’ils donnent comme réseaux et territoires. Notamment du fait d’architectures très spécifiques. Paul Claval s’intéresse aussi aux États qui surveillent les affaires et, d’une manière générale, l’économie. Il revient, enfin, sur la crise de l’État westphalien, les nouveaux contours d’espaces qui échappent aux contrôles malgré la pléthore des institutions de régulation. Géopoliticien, Claval revient sur l’évolution des contenus de ce regard analysant la puissance et l’équilibre des forces : une réflexion qui s’autonomise avec d’autres thèmes comme l’écologie ou les droits de l’homme. La multiplication des acteurs qui bougent dans le monde (migrations de travail, tourisme, réfugiés politiques) force à bâtir de nouveaux instruments.
7 Ce livre exhaustif, mais sans une seule figure, apparaît comme un testament intellectuel sur cette question du pouvoir qui hante l’œuvre de Paul Claval.
Sur les conflits
Géographie urbaine de l’exclusion dans les grandes métropoles régionales françaises, Gérard-François Dumont, L’Harmattan, 2011, 268 p., 26€
8 L’exclusion est une question omni-présente mais peu l’ont réellement mesurée. L’auteur propose un indice synthétique d’exclusion (ISE) qu’il fabrique avec quatre grands types de sources : l’INSEE pour la démographie, les impôts et la Banque de France pour ce qui touche le niveau de richesse et, enfin, les Caisses d’allocations familiales pour les indicateurs sociaux. Armé de ces treize indicateurs, il étudie et compare six métropoles françaises : Lille, Lyon, Bordeaux, Marseille, Nice et Toulouse. On pourrait s’étonner de ne pas voir figurer Paris dont on connaît la force d’exclusion géographique vers les périphéries. C’est pour mieux faire ressortir que les métropoles françaises excluent plutôt comme les villes américaines. Avec des centres qui recueillent une part importante d’exclus qui « cohabitent », à quelques rues près, avec des populations « gentrifiées ». On pourrait confronter les cartes d’une ville à l’autre pour voir comment les métropoles développent des modèles qui leur sont propres. Un livre utile pour une géographie comparatiste.
Les conflits dans le monde. Approche géopolitique, Béatrice Giblin (dir.), Armand Colin, coll. U, 2011, 352 p., 33,80€, prix Kindle 23€
9 La guerre procède toujours d’un conflit mais tous les conflits ne dégénèrent pas en guerre. D’où une synthèse sur les types de conflits urbains dans le Nord comme le Sud. Le classement des lieux du conflit est géographique : les villes, à l’intérieur desquelles on compte les affrontements physiques ou les problèmes conflictuels d’aménagement, les frontières avec tous les degrés d’opposition, du mur jusqu’à une ligne incertaine, les régions et les États, pour les ressources économiques et fiscales. L’ouvrage est très original car il donne un nombre considérable d’études de cas issus des analyses menées par l’Institut français de géopolitique que l’auteur a longtemps dirigé. De Jérusalem aux favelas brésiliennes, du Ferghana à la Tchétchénie, du Mexique aux Balkans, et de l’Espagne à l’Irlande, la Belgique, les analyses montrent toutes des processus très variés qui rendent très compliquée cette notion de conflits. Sur la conquête des ressources, là encore, le livre est très complet et offre à des spécialistes de faire le point sur des guerres installées souvent de longue date (Kivu congolais, Niger…).
10 Enfin, Yves Lacoste offre deux études de cas sur la Palestine et l’Afghanistan. L’approche est largement historique mais le propos d’une grande clarté. Une édition soignée comptant de nombreuses cartes dont certaines seront sans doute reprises dans les concours.
Géographie militaire et géostratégie. Enjeux et crises du monde contemporain, Philippe Boulanger, Armand Colin, coll. U, 2011, 302 p., 27,80€, prix Kindle 23€
11 Avec l’horizon perdu de la guerre froide, le monde plonge dans l’incertitude que les penseurs comme Huntington ont échoué, en partie, à penser. Pour l’auteur, les pressions sur le « nouvel équilibre géostratégique » sont surtout liées à la démographie, aux ressources naturelles et à l’environnement. La « course aux armements » dont on perçoit qu’elle n’a pas cessé depuis un siècle, a changé d’acteurs mais elle fabrique autant de grandes puissances que Boulanger mesure avec l’arsenal militaire. Mais la question de « l’hyperpuissance américaine » a été analysée aussi en regard des reculades subies par les États-Unis en Asie, en Amérique latine et au Moyen-Orient (Iraq). Spécialiste du fait militaire, l’auteur pense qu’on va vers moins de conflits armés mais plus de zones grises et, surtout, un développement des missions de paix dont on n’oublie qu’elles ne sont pas que diplomatiques. Si le terrorisme réactive les guerres, les menaces sur les armes de destruction massive ne faiblissent pas malgré les relances des traités de non-prolifération nucléaire. Plus récemment, l’environnement est devenu un vrai sujet de guerre et pour les militaires, façonne de nouveaux comportements jusque dans les pratiques. Sont-ce là de nouveaux champs de crise ? C’est possible mais pas certain.
Des objets pour la géographie
Les ponts mythiques, Elisabeth Dumont-Le Cornec, Belin, 2011, 124 p., 26€
12 Devenus des objets d’art en de nombreux lieux (Gard, île de la Cité à Paris, Millau, Normandie, pour ne parler que de la France), les ponts sont surtout des objets qui transforment considérablement l’espace géographique qu’ils franchissent. Car un pont est toujours un objet contre un obstacle, mais il s’y plie, l’envisage et parvient à le vaincre dans des conditions techniques, comme le rappelle poétiquement Michel Serres dans sa préface, qui surprennent le passant venu d’ailleurs. Qu’ils soient en liane, en bois, en pierre, en acier et tous les métaux rares, des piles aux fils, les ponts restent des sas, des filtres dont on ne sort pas indemne. Comme les portes des cathédrales et des palais, ils obligent à l’humilité devant l’obstacle franchi si élégamment grâce à ce qu’on appelle, sans barguigner, le génie des bâtisseurs. Le livre est un éblouissant voyage en des lieux mythiques auxquels l’homme offre son talent : ainsi le Thatcher Ferry Bridge à Panama, entre les « deux » Amériques, celui des chutes Victoria entre Zimbabwe et Zambie et dans toutes les villes, de la plus modeste à la plus brillante, qui ne sauraient maintenir leur rang sans ces bijoux géographiques.
Le champagne. Une histoire franco-allemande, Claire Desbois-Thibault, Werner Paravicini, Jean-Pierre Poussou (dir.), PUPS, 2011, 372 p., 25€
13 Appellation de la région française éponyme, ce vin, nous le croyions surtout né de la passion des Français pour les terroirs et des Anglais pour les bulles. Mais le virage industriel qu’a pris la profession vitivinicole champenoise est largement inspiré par des familles franco-allemandes. Les principautés de l’Empire et les bourgeoisies naissantes sont de grosses consommatrices de vins effervescents et le négoce s’organise dès la fin du XVIIIe siècle. Deutz, Geldermann, Krug, Moët et Cliquot, Heidsieck et tant d’autres qui œuvrent à la renommée actuelle du vin, notamment en construisant de nouvelles pratiques du boire alliées à des arts de la table en plein essor. Une histoire méconnue qui commence à prendre forme. Pour que les bulles soient encore plus savoureuses.
La planète océane. Précis de géographie maritime, André Louchet, Armand Colin, coll. U, 2010, 560 p., 34,20€
14 Ce pavé dans les mers est une somme qui ne laisse rien de côté. Toute l’océanographie moderne est traitée ici, en commençant par les reliefs, les masses d’eau et leurs mouvements. La cartographie maritime et les routes à toutes échelles mènent aux questions de flux et à la délicate, pour ne pas dire stratégique, question des « seuils », naturels, aménagés ou virtuels. Les marines marchandes, l’armement naval et les différents types de « révolutions » sont passés en revue avant une étude fouillée sur la pêche. André Louchet détaille aussi toutes les aires géographiques de l’Atlantique, du Pacifique et leurs épigones méditerranéens (Caraïbes, mer du Nord, entre Europe et Afrique), les océans indien, austral et antarctique. L’ensemble étant clos par une étude juridique du droit de la mer et des systèmes de télécommunication. Un travail de titan, bourré d’illustrations, de cartes et croquis, de textes. Si un Géronte des Fourberies de Scapin nous demande : « Mais que diable André Louchet fait-il dans cette galère ? », nous répondrons tous : un traité, une somme qui nous manquait depuis toujours et que la Société de géographie a distingué par un prix amplement mérité.
La famille transnationale dans tous ses états. Revue Autrepart, Ed. IRD et Sciences-Po les Presses, 2011, 334 p., 32€
15 La famille est un objet géographique, non seulement parce qu’elle est enracinée par sa dénomination et ses origines mais aussi parce qu’elle est de plus en plus éclatée. Livrée aux aléas des lieux où elle s’attache, la famille a des capacités de réaction différente selon qu’elle appartient à l’élite, aux classes moyennes, au monde paysan, qu’elle est commerçante, ou déplacée par la guerre et le besoin. Cette mondialisation migratoire est étudiée à partir d’acteurs comme les enfants, les personnes âgées, mais aussi les mères à distance pour lesquels les enjeux portent non plus seulement sur le travail ou la liberté de conscience, mais les soins, l’éducation. Cette excellente revue envisage le rôle des télécommunications et l’évolution des politiques migratoires. Bien plus que des bénéfices économiques ou symboliques, la mondialisation des familles engendre des situations sociales et affectives souvent terribles qu’on aurait tort de négliger.
L’origine des systèmes familiaux (t.1. L’Eurasie), Emmanuel Todd, Gallimard, 2011, 756 p., 29€
16 Aucun géographe ne s’est encore lancé dans une enquête géoculturelle sur les familles dans le monde. Todd, historien et anthropologue, parvient ici à montrer que la famille nucléaire (un couple et ses deux enfants) n’est pas l’aboutissement d’un processus de dégradation des systèmes familiaux anciens (souche ou patriarcaux) comme le pensait Le Play. Pour lui, elle est la forme primaire et universelle des familles, à partir desquels des modèles plus complexes se sont diffusés. Une contribution au vaste débat sur les origines des systèmes politiques, les cultures et les pratiques familiales. Un coup de maître qui ne restera pas sans effet en géographie culturelle où les questions de comportements ont une place considérable. On attend impatiemment le tome 2 pour bâtir une carte mondiale des familles.
Le siècle des femmes, Revue 6 mois, n°2, Les Arènes, 2011, 354 p., 25€
17 Voici une revue inclassable, entre journalisme et exploration, entre livre et magazine, d’où ce curieux nom de « mooks », contraction de magazine et de books, un nouveau concept éditorial qui pourrait réserver des surprises aux géographes. Pourquoi « le siècle des femmes » ? Parce qu’on les voit débouler sur la scène mondiale, passer de la petite à la grande histoire. Ici, c’est le récit d’une femme cadre supérieur danoise qui part en urgence au Népal soigner une fillette atteinte d’hydrocéphalie. Là, un reportage très complet sur les « badanti », femmes quittant leur pays de l’Est européen pour devenir auxiliaires de vie en Italie. Une manière de rappeler que l’imbrication scalaire des niveaux d’événements est toujours indispensable pour savoir ce que vivre veut dire. Une mine pour les géographes du XXIe siècle.
Territoires de géographes
Territoires impériaux. Une histoire spatiale du fait colonial, H. Blais, F. Deprest, P. Singaravelou, Publications de la Sorbonne, 2011, 336 p., 28€
18 Comment les colonisateurs ont-ils construit des savoirs géographiques pour s’approprier les terres tropicales qu’ils allaient coloniser ? Les pratiques de cartographie, les tracés de frontières, les enquêtes ont toutes abondé dans l’édification de territoires aux contours complexes, souvent embrouillés et très discontinus. Ce livre montre comment circulent les concepts et les méthodes de description des voyageurs, explorateurs et militaires qui finissent tous par se rencontrer dans des réseaux, informels ou institutionnels. Ce sont eux qui produisent les images de ces « empires dans un mouchoir de poche » (Singaravelou), qui orientent les manières de faire la politique. On chemine ici en Chine dans la concession française de Tientsin sur les ruines des défaites militaires chinoises, tout comme sur les hauteurs où des réseaux de stations usent de l’altitude comme prophylaxie. Un livre surprenant sur l’envers du décor colonial et son imaginaire territorial.
Espaces urbains à l’aube du XXIe siècle, Philippe Boulanger et Céline Hullo-Pouyat (dir.), PUPS, 2011, 30€
19 Fruit d’une réflexion menée à la Sorbonne d’Abu Dhabi, ce livre montre quels sont les liens intimes entre le patrimoine et les identités, anciennes comme pour l’Europe, ou naissantes pour certains États du Moyen-Orient. Il explore l’enjeu des mémoires collectives, notamment en Algérie et au Liban mais aussi à Berlin. D’où l’impact considérable pour M. Gravari-Barbas des architectures iconiques contemporaines dans le tissu urbain comme ce fut le cas à Bilbao sinistrée, puis ressuscitée par le musée Guggenheim. Les cas étudiés à Tachkent, Alger ou Sanaa voire Tanger ou Lyon donnent la mesure de l’attachement aux héritages culturels anciens et la complexité à envisager un patrimoine qui soit commun à l’humanité.
Le changement climatique, Martine Tabeaud et Alexandre Kislov, Eurcasia, 2011, 192 p., 20€
20 Aux 4e dialogues européens d’Évian, en rappelant que la fourchette du réchauffement admise par les responsables politiques et les scientifiques est de 1,8 à 3,4°C pour 2100, par rapport à 1990, Martine Tabeaud met en garde sur le fait que les données pouvant servir aux comparaisons sur le climat sont très récentes (1860). Dans un texte lumineux, elle explique combien il faut se garder d’utiliser les moyennes et comment les données, très variables d’un espace à l’autre de la planète, ne sauraient dessiner un changement « global ». Elle porte des critiques très sévères de la modélisation climatique, « caricaturant l’extrême complexité des conditions socio-économiques supposées vécues par les humains à des horizons de plusieurs générations ». Elle plaide pour qu’on « n’algorithmise pas le futur des sociétés humaines ». Pour elle, la planète n’est pas l’échelle adéquate du travail sur le changement climatique et ce n’est pas un hasard si l’ONU est impuissante. Un ouvrage, de facture austère, mais passionnant qui compte des contributions de Béatrice Collignon sur les Inuits et le changement climatique, le tout sous l’expertise de Pierre Pagney.
Insularité et développement durable, François Taglioni (dir.), IRD, 2011, 504 p., 42€
21 Depuis le Sommet de la Terre à Rio (1992) et les conférences qui ont suivi, le mouvement de protection des petits États insulaires s’accélère autour de problématiques de tourisme durable, de ressources minières et côtières pérennes, de biodiversité et d’énergie face aux changements climatiques. Le gros travail de terrain édité ici rassemble des faits de première main sur l’île de Jersey, la Corse et les Baléares, les Açores, les Mascareignes et les Antilles, voire le Japon et les Fidji. Des questions générales comme le déclin démographique insulaire, le développement touristique sont rarement traitées aussi finement. Elles conduisent dans cet ouvrage collectif à constater que la gouvernance est à réinventer : comment vivre dans un archipel où les disparités de niveau de vie sont très fortes d’une île à l’autre ? Comment repenser l’agriculture sinon en l’articulant sur un concept de « service environnemental » ? Dans la postface, Philippe Pelletier rappelle que l’île est un objet récurrent de l’écologie scientifique et se pose la question de sa vocation de paradigme écologique pour le XXIe siècle, voire d’eschatologie si l’on croit Jared Diamond.
Marche avant. Vademecum à l’usage des aventuriers de grand chemin et des voyageurs immobiles. Alexandre Poussin, R. Laffont, 2011, 336 p., 21€
22 Ils ont pour territoire un vaste monde dont ils ne cessent de repousser les limites. Les explorateurs et voyageurs au long cours comme Alexandre Poussin sont une espèce en croissance corrélative au confort qui se généralise. Car il faudrait discuter ce qui fait courir l’auteur depuis qu’il est né dans les grands espaces canadiens. Nous ne sommes pas si déterministes sur le lien entre l’espace d’enfance et le voyage. Sans doute, l’accident qui l’immobilise, adolescent, à Garches est-il le point de départ d’un mouvement qui ne s’arrêtera jamais. Alexandre (Le Grand, un sobriquet, non ?) a parcouru l’Himalaya avec des amis, l’Afrique du sud au nord avec Sonia son épouse et le voici embarqué avec ses enfants qui seront de la prochaine escapade. Comme tout voyageur, la quête du sens de la marche est inépuisable et ne s’arrêtera qu’au terminus. Alexandre Poussin aime raconter comment il sent le monde, comment il s’y « connecte », comment le ciel lui tombe sur la tête, ce qu’il y puise comme énergie. Notre nul en math se pique de « quête scientifique », se grise avec Théodore Monod et Jean-Marie Pelt, saute sur La Faim du tigre de Barjavel et lie la géographie au bonheur. Que demander de plus ?
Géographie amoureuse du monde, Sylvie Brunel, J.-C. Lattès, 2011, 280 p., 19€
23 On s’est posé la question : un homme serait-il capable d’écrire une « géographie amoureuse » ? C’est une géographie un peu autobiographique comme ont pu le faire A. Frémont au Havre et J.-R. Pitte en Europe. Sylvie Brunel nous fait visiter avec elle les lieux qui l’ont inspirée : la Camargue, les îles tropicales, Abu Dhabi, le Nordeste du Brésil. Destinés à un vaste public de non-géographes, ces récits se veulent des vraies leçons de géographie. Eût-elle parlé de la Bourgogne, Sylvie Brunel aurait repris de ses cours d’agrégation la carte de Beaune et ses escarpements de faille. Ici, les descriptions sont soignées, les déterminismes pesés. In fine, on atteint toujours les « choix humains » qui font tout : « Pas de fatalité, ni du milieu, ni des hommes ». Dans un ultime chapitre, « Pas de planète sans paysans », on ne suivra pas toujours Sylvie Brunel sur la défense du productivisme. Il reste de ce livre une géographie chatoyante avec « l’éloge des mangroves », les « mensonges de la Camargue », les « fantasmes de l’île de Pâques »… Une géographie comme un géographe n’a jamais osé en écrire.
Lieux
L’Afrique subsaharienne, A. Dubresson, S. Moreau, J.-P. Raison, J.-F. Steck, Armand Colin, coll. U, 3e éd., 2011, 256 p., 26,30€
24 Comment les géographes présentent-ils un quasicontinent, puisqu’ici il n’est pas question d’Afrique du Nord ? Cette troisième édition de référence permet de comprendre comment les données macro-économiques modèlent le discours : d’une région en crise, le regard sur l’Afrique est devenu « optimiste », la région étant parvenue à une « bifurcation ». Faut-il mettre en avant les indicateurs économiques pour saisir l’Afrique dans son ensemble ? Élèves pour la plupart de Pierre Gourou, les auteurs s’interrogent sur la pertinence des « techniques d’encadrement » du célèbre géographe, insistent sur le « changement » en s’interrogeant sur les « structures politicoéconomiques » et leurs transgressions, dans le cadre d’un changement démographique considérable, d’une accélération des mobilités, des urbanités. L’Afrique serait-elle une « nouvelle frontière » de la mondialisation ? La croissance pourrait le laisser penser, l’émergence d’une Chinafrique et d’une Indafrique, de groupes branchés par l’Internet, de nouvelles criminalisations économiques de la rente des matières premières, de migrations toujours plus nombreuses et en recomposition permanente, tout cela impose des modes d’intervention étatiques que certains pays parviennent à mettre en œuvre avec plus ou moins d’efficacité. Les politiques d’ajustement structurel ont été inégalement appliquées, « l’informel » devenant, selon les auteurs, un « amortisseur de crises » devant les dérégulations successives. Les ONG et les acteurs locaux accompagnent les revendications démocratiques sans parvenir à briser les conflits armés et tous les trafics qu’autorise la mondialisation.
25 Si « la marmite commence à bouillir par le bas », c’est sans doute parce que les systèmes de parenté comme les réseaux commerciaux sont très « plastiques », que les familles restent encore solides, que le village est moins un terroir qu’une forme de contrat social, que les ethnies, largement instrumentalisées par les pouvoirs coloniaux complètent des réseaux hybridés, notamment par les villes et que, finalement, peut émerger une « géographie du vaet-vient ». L’immense question du religieux – remarquablement traitée – montre une forte intrication de croyances à tous niveaux, un poids considérable des ONG depuis la sécheresse sahélienne des années 1960 et, finalement, des sociétés civiles qui se cherchent. Sur l’Afrique sous-peuplée, les principaux débats ne sont pas toujours tranchés. Les mobilités s’accélèrent, se diversifient et pourraient bien signer la fin de l’exception démographique. D’autant que « la crise des États produit ses effets en matière sanitaire » comme le montrent, en partie, le cas du sida et des autres maladies recrudescentes (tuberculose).
26 Les questions posées par l’insuffisance agricole seraient résolues avec une meilleure gestion de l’eau et la mise au point de nouveaux systèmes de propriété. Sur les villes, les auteurs montrent que « le chemin de la ville n’est pas sans retour » et que, surtout, les Africains passent progressivement de « l’urbanisme de statut à la coproduction urbaine ». Le livre excelle à faire comprendre les crises environnementales par la dégradation des ressources naturelles qui impulsent malgré tout, avec de nouveaux acteurs, des politiques de développement durable. L’ambitieux et très réussi chapitre sur la « géographie de l’incertitude » reprend les questions posées jadis par Pierre Gourou : comment se fait le dépérissement de l’État ? Comment se pratique la diversité avec les organisations régionales ?
27 Autant d’échardes vives dans la chair de l’Afrique inspirant les quatre auteurs qui signent ici un maîtrelivre.
Caucase. Le grand jeu des influences, Jean Radvanyi, Éditions du Cygne, 2011, 252 p., 25€
28 Région qui a fasciné tant de voyageurs, berceau de tant de pratiques agricoles, de haute civilisation religieuse, le Caucase est le lieu de guerres interminables depuis deux décennies. Jean Radvanyi qui le parcourt depuis trente ans rassemble une vingtaine d’articles pour saisir pourquoi la fin de l’URSS n’a pas apaisé la région. La Géorgie serait-elle devenue une « république expérimentale » sous Chevarnadze ? Est-elle trop régionaliste ? Trop archaïque ? Le Caucase pourrait, selon Radvanyi, manquer d’une grande capitale : Bakou, Tbilissi, Erevan, aucune des trois ne surpasse l’autre ? Région sous influence, le Caucase est sous la tutelle russe, notamment en Tchétchénie, ce qui ne plaît pas aux Américains qui le font savoir. Ce grand jeu diplomatique et militaire bouscule les dominos en Ossétie, au Daghestan et en Caspienne où tout peut arriver à tout instant. Cinéphile averti, Radvanyi aime la Géorgie et ses polyphonies, l’Arménie et sa manière de faire mémoire sur les écrans. Le Caucase a trouvé son géographe.
Atlas des pays du Golfe, Philippe Cadène et Brigitte Dumortier, PUPS, 2011, 120 p., 20€
29 Prenant le parti d’un golfe Persique comme « limite entre deux aires culturelles, la sémitique et l’indoeuropéenne », les auteurs adoptent aussi l’idée d’une identité « khadijienne » (issu d’un mot arabe et persan, à la fois) comme facteur d’unité régionale. Ce qui vaut un recueil de cartes incluant la partie occidentale de l’Iran et le sud de l’Iraq pour marquer le rôle structurant de cette « méditerranée » régionale. Les échanges y sont très anciens et continus. La grande rupture vient de l’exploitation des hydrocarbures. Les indépendances ont été très différentes d’un pays à l’autre et configurent la région avec de fortes inégalités. La « marche vers la modernité » se fait sur une complémentarité entre la mer, le désert, voire les montagnes et leurs ressources hydriques. Les choix industriels hissent les Émirats dans les premiers rangs mondiaux pour certains produits et les aéroports locaux deviennent quelques-uns des grands hubs d’échelle mondiale. Les modèles de développement tentent d’articuler une urbanisation très élevée avec des choix économiques de durabilité, un multiculturalisme et une certaine forme d’autoritarisme. Les inégalités sont fortes mais les couches moyennes profitent d’opportunités d’ascension sociale. La revendication de liberté dans le monde arabe actuellement pousse la région à accélérer la construction d’un ensemble mégalopolitain dynamique. Sans toutefois être exempt d’incertitudes liées au contexte géopolitique régional. Les très nombreuses cartes font aussi de cet atlas une grande réussite.
Laos. Un pays en mutation, Vatthana Pholsena. Cambodge. La survie d’un peuple. Sophie Boisseau du Rocher, Belin-La Documentation française, coll. Asie plurielle, 2011, chacun 200 p., 20€
30 Complétant la collection fondée par Pierre Gentelle, ces deux volumes explorent deux pays peu connus. Le Laos renvoie pourtant à un passé riche et ancien, où la relation multiséculaire entre les civilisations des plaines et celles des montagnes a été conservée. Les guerres interminables du XXe siècle ont laissé un pays à grande capacité résiliente. Étant un des rares pays enclavés du monde, le Laos fait figure de laboratoire d’intégration régionale dans lequel la Thaïlande joue un rôle majeur. Mais le Parti populaire lao a du mal à ne pas se laisser déborder par la Chine.
31 Quant au « Pays du sourire » qu’est le Cambodge, la situation y paraît plus compliquée. Les Cambodgiens – près de trois fois plus nombreux que leurs voisins du Laos avec 15 millions d’habitants - ont payé un très lourd tribut à la guerre. La monarchie s’efforce d’en effacer le prix mais les plaies sont longues à panser, l’économie est fragile, la société très rajeunie pouvant faire avancer rapidement la modernisation. « Meilleure amie » du Cambodge, la Chine tente de construire des liens d’allégeance car la modernité occidentale a peu de prise. C’est dire combien l’avenir est loin d’être écrit.
L’Amazonie brésilienne, François-Michel Le Tourneau et Martine Droulers, Belin, 2010, 478 p., 32€
32 Pointée du doigt comme espace menacé dans le monde, l’Amazonie révèle ici un autre aspect d’elle-même : elle serait une terre de développement durable ! Dans les villages amérindiens, dans les lotissements agricoles comme Margarida Alves ou dans les fermes de sojiculteurs regroupées autour de Sorriso Vivo, s’expérimentent des politiques publiques environnementales sur fonds structurels. L’écotourisme se veut protecteur de la varzea tout comme l’agriculture familiale maintient les populations locales. L’agribusiness tente de devenir « responsable » et les pratiques prédatrices sont, dans certains villages, compensées par des « paris de durabilité » comme la commercialisation de produits locaux. L’ouvrage présente plusieurs plans de développement, des terrains d’enquête et des synthèses d’observation. Que peut-on en dire ? Sinon que ces expériences sont très limitées, pas toujours convaincantes sur leur capacité à durer, et que l’environnement y est toujours « le grand sacrifié ». Une belle leçon d’humilité puisque les chercheurs pointent les ambiguïtés de la notion de « communauté », de « traditionnel », tout en se félicitant que les valeurs de l’écologie soient devenues un corpus pour le futur.
L’Extrême-Orient. L’invention d’une histoire et d’une géographie, Philippe Pelletier, Gallimard, coll. Folio-Histoire, 2011, 868 p., 12€
33 Le vent soufflant sur le monde n’ôte pas la poussière qui s’est accumulée sur certains mots comme « Orient ». C’est avec ce mot que l’Occident a construit son rêve d’Asie, notamment depuis le XIXe siècle. L’histoire comparée très complète que l’auteur fait du savoir cartographique a pour mérite de montrer que les deux mondes, Europe et Asie de l’Est, ont pu grandir souvent en bonne autonomie ou bonne entente. Des globes terrestres comme celui du persan Jamâl al-Dîn sont diffusés dès le XIIIe siècle. Et le premier atlas de Chine doit beaucoup aux Jésuites en 1717. Ce ne seraient que détails si les grands ensembles du monde n’étaient pas construits aussi par ces savoirs-là. En pleine redéfinition d’un monde en voie de désoccidentalisation, cette (grosse) pièce apportée au dossier de l’histoire globale par Philippe Pelletier fera date.
Dans la bibliothèque de Pierre-Yves Péchoux
Je me souviens. Beyrouth, Zeina Abirached, Cambourakis, 2008 12,90€
34 Est-ce que Zeina Abirached savait déjà, du temps que je tentais de travailler à Beyrouth, dessiner et écrire comme elle sait le faire maintenant ? Aujourd’hui elle me rend une ville où j’ai peiné, comme elle. Son trait est net, éloquent, l’économie de ses noirs et de ses blancs, sur un beau papier, bien équilibrée et dans les légendes ou les bulles, puisqu’il s’agit d’un volume de bandes dessinées, dans un format de 130 x 185 mm, les mots sont nets, précis : c’est l’évocation sans fioriture de la géographie de cette grande ville divisée du fait que ses habitants étaient en guerre, d’une rue à l’autre, sous les yeux d’une petite fille. Voilà comme cette petite fille devenue grande restitue son espace vécu. La voilà devenue assez habile et savante pour ne négliger de dessiner ni un plan ni une carte, à des échelles différentes. Assez mûre pour faire sentir sans emphase ce qu’elle a éprouvé et ce qu’elle se représentait et cherchait à comprendre devant des impasses, des barrières, des interdits, ou devant une partie de cette ville inconnue, inimaginable, jusqu’à que ces frontières soient tombées. Assez chargée de souvenirs précis pour n’oublier ni de montrer les visages de son voisinage, ni de faire entendre les bruits de la ville plus lointaine, ni de rappeler ce que furent là les étapes de migrations de survie de sa famille.
35 En attendant une géographie de géographes de Beyrouth, ce petit livre m’a réconcilié avec quelques-uns des souvenirs du géographe que j’avais voulu y être.
Gaza, j’écris ton nom, Christiane Hessel Chabay, Indigène, 2011, 3€
36 Trente-deux pages seulement mais bien vivantes et bien utiles pour évoquer la misère de Gaza et les efforts pour y préserver des écoles et entretenir le sourire de leurs enfants.
37 Une carte de localisation à trop petite échelle pour bien montrer de quelle impasse géopolitique il s’agit dans le champ de tensions que sont le Levant et le Proche-Orient. Une vignette, à une échelle dix fois supérieure, qui ne suffit pas à donner du relief à la géographie de cette lanière de terrain aride devenue une impasse. Sa plus grande longueur méridienne dépasse de peu 45 kilomètres et la densité moyenne de la population qui y est entassée et enfermée dépasse 4 000 habitants par kilomètre carré. La silhouette du territoire y apparaît dans une encre trop sombre pour faire place aux détails de l’occupation des sols mais bien assez pour suggérer à quel trou noir ont abouti là, au cours du XXe siècle, les contradictions entre succès des puissances mandataires, création de l’ État d’Israël, nationalisation du canal de Suez, efforts des nationalistes palestiniens pour obtenir leur État.
38 Le reste et le présent sont dans le texte : une agglomération urbaine au dispositif imprécis qui est l’objet d’un siège parfois très brutal, dont les accès sont limités, malgré les tunnels du sud, ou interdits, dont les ressources en eau sont en voie d’épuisement et souvent détournées et où la distribution de l’électricité est incertaine.
39 Tout cela a déjà été dit et montré. Mais l’intérêt de ces notes rédigées dans l’instant, puis reprises de carnets de voyages en 2002, 2005, 2009, est dans la part donnée à l’urgence des enfants confinée dans une étroitesse où la côte et les plages sur la Méditerranée sont à peine une ouverture : des enfants confrontés à la barbarie des uns et des autres, des enfants dont les gestes paraissent cependant quelque peu « démodés » - un mot qui, douze ans après les avoir rencontrés, me paraît juste. Dommage que l’on n’ait pas trouvé quelques pages pour que ces enfants y dessinent leurs horizons ou leurs rêves de ciel… Mais avaient-ils tous assez papier et de crayon, ces enfants bien tenus que j’avais visités dans une école qu’ils fréquentaient seulement par bordées d’une demi-journée chacun tellement ils sont nombreux et tellement l’espace est étroit ?
Chroniques de Jérusalem, Guy Delisle, Delcourt, 2011, 23,75€
40 Voilà quinze ans nous pouvions aborder cette ville et sa partition géopolitique à travers un livre solidement documenté et austère : Jérusalem, une histoire politique, de Menon Benvenisti. Nous disposons maintenant pour commencer de le faire d’un guide vivace qui nous paraît aussi souriant qu’équitable et dont l’auteur a pu tenir compte de faits plus récents, entre lesquels la construction du mur de séparation et la multiplication des colonies de peuplement juif en Cisjordanie sont sans doute les plus chargés de risques pour le présent et l’avenir.
41 L’auteur est un Canadien, auteur reconnu de bandes dessinées. Il vient de prendre des notes, d’esquisser des cartes schématiques et de dessiner d’un trait expressif quantité de croquis pendant une année de séjour et de rencontres à Jérusalem, ce qui l’a entraîné à découvrir aussi Bethléem, Hébron, Naplouse, Ramalla, Tel Aviv et à tenter d’entrer à Gaza. Il en a rapporté des représentations de ces villes et de leurs citadins. Mais il a observé aussi avec beaucoup d’attention et de curiosité les itinéraires et les détours qui relient ces localités et les obstacles qui les éloignent les unes des autres. Il a découvert de même la diversité des habitants du pays en conservant, vis-à-vis d’eux, des mythes qu’ils entretiennent, des souvenirs qui les façonnent et des convictions qu’ils affichent, une liberté de ton à la fois rassurante et subversive.
42 Le géographe peut, sans hésiter, s’approprier ces images et les textes brefs de leurs légendes et de leurs dialogues. Car, au-delà des monuments et des paysages qu’il recherche et découvre et au-delà de toutes les anecdotes qu’il a choisi de relater avec ironie, l’essentiel de l’ouvrage porte sur les rapports entre sociétés et territoires et son auteur a bien compris qu’il n’est pas d’intelligence de l’espace sans prise en compte de ses dimensions temporelles et de leur substrat historique.
43 Il arrive que la cocasserie de quelques personnages qu’il aborde avec humour fasse penser aux Voyages de Gulliver, au pays des Houyhnhnms d’abord, avec les Yahoos qui y vivraient, ce qui pousse à s’interroger : Delisle n’aurait-il pas franchi le seuil qui sépare la réalité de la fiction ? Non, il faut admettre que tout cela relève du documentaire et il vaudra mieux comparer Delisle en Israël et en Palestine à cet explorateur San de fiction que Christopher Hope avait inventé en Afrique du Sud pour l’envoyer en 1996, dans Darkest England, découvrir l’Angleterre d’aujourd’hui à la façon parfois naïve des explorateurs britanniques du XIXe siècle.