Article de revue

Hommes et femmes en lutte pour les places dans le monde

Pages 18 à 21

Citer cet article


  • Dumont, G.-F.
(2011). Hommes et femmes en lutte pour les places dans le monde. La Géographie, 1543(4), 18-21. https://doi.org/10.3917/geo.1543.0018.

  • Dumont, Gérard-François.
« Hommes et femmes en lutte pour les places dans le monde ». La Géographie, 2011/4 N° 1543, 2011. p.18-21. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-geographie-2011-4-page-18?lang=fr.

  • DUMONT, Gérard-François,
2011. Hommes et femmes en lutte pour les places dans le monde. La Géographie, 2011/4 N° 1543, p.18-21. DOI : 10.3917/geo.1543.0018. URL : https://shs.cairn.info/revue-la-geographie-2011-4-page-18?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/geo.1543.0018


Notes

  • [1]
    World Population Prospects : The 2010 Revision.
  • [2]
    L’ordre divin dans le changement du genre humain, prouvé d’après la natalité, la mortalité et la propagation de l’espèce, 1741, réédition Paris, Ined, 1984.
  • [3]
    Gérard-François Dumont, « Le déficit des filles en Chine: vers un nouvel enlèvement des Sabines ? », Monde chinois, n° 15, automne 2008
  • [4]
    Gérard-François Dumont, « L’Inde, le nouveau milliardaire », Population & Avenir, n° 677, mars-avril 2006.
  • [5]
    Gérard-François Dumont, « Japon : les enjeux géopolitiques d’un « soleil démographique couchant », Géostratégiques, n° 26, 1er trimestre 2010.

1 Avec les progrès médicaux et hygiéniques des deux derniers siècles, les inégalités de place entre les sexes semblaient se réduire. Précédemment, les hommes avaient été généralement majoritaires du fait de leur supériorité biologique à la naissance, soit 105 garçons pour cent filles, même si leur surmortalité infantile compensait partiellement cette différence initiale. Mais aussi, parce que seules les femmes subissaient la mortalité maternelle. Donc, au XXIe siècle, le très important recul de la mortalité maternelle devrait permettre aux femmes d’être en nombre équivalent aux hommes, la croissance plus élevée de leur espérance de vie par rapport aux hommes compensant les effets de leur infériorité biologique à la naissance qui semblait devoir se maintenir au même niveau.

2 Or, il n’en est rien. En effet, en 1950, le nombre des femmes et des hommes sur terre est quasi équivalent (100,3 hommes pour 100 femmes). Mais depuis, le XXIe siècle enregistre une nouvelle détérioration de la place des femmes, avec 101,7 hommes pour 100 femmes en 2010 [1]. Toutefois, ce déséquilibre n’est que la moyenne mondiale d’une situation très contrastée selon les pays.

3 Ainsi se distinguent une centaine de pays où la place de la femme est moindre que celle des hommes et une autre centaine où la situation est inversée. Les différences de mortalité maternelle selon les pays exercent des effets mais d’autres facteurs, expliquant la place des femmes selon les pays, interfèrent. Ils conduisent à mettre en évidence une typologie selon l’ordre décroissant des taux de masculinité.

La femme minoritaire dans la moitié des pays du monde

4 Le premier type regroupe des pays où le taux de masculinité, c’est-à-dire le nombre d’hommes pour cent femmes, est particulièrement élevé, le record mondial étant détenu par le Qatar, avec 311 hommes pour cent femmes. Le bas de la fourchette de ce premier type concerne l’Arabie Saoudite, avec 124 hommes pour cent femmes. Comme le laissent deviner les deux noms de pays déjà cités, les six pays de ce premier type font tous partie de la péninsule Arabique. Il s’agit de pays riches en hydrocarbures qui font venir davantage d’immigrants que d’immigrantes pour satisfaire leurs besoins, dont ceux des industries extractives, du bâtiment et des travaux publics qui font appel à une main-d’œuvre étrangère davantage masculine que féminine. Cette surmasculinité peut également provenir, mais dans une faible proportion, des facteurs explicatifs du troisième type que nous préciserons plus tard.

Description de l'image par IA : Jeune fille aux longs cheveux blonds tenant un bébé endormi dans ses bras, assise en plein air.
William Bouguereau (1825-1905) Grande Sœur, 1869, huile sur toile

5 Le deuxième type tient à un facteur totalement nouveau dans l’histoire de l’humanité. En effet, comme précisé ci-dessous, le taux de 105 garçons pour cent filles à la naissance est une constante qui avait conduit Johann Peter Süssmilch, émerveillé par le constat de ce type de régularités dans ses études démographiques, à donner à son traité de démographie un titre qui ferait plus penser à un traité de théologie : L’ordre divin[2]. Mais la fin de XXe siècle a bouleversé cet « ordre divin » dans quelques pays, dont les deux milliardaires en population, la Chine [3] et l’Inde [4][5]. Cela résulte de la combinaison d’une préférence pour le garçon avec l’invention et la diffusion d’une nouvelle possibilité, l’échographie. Comme cette dernière permet l’identification du sexe de l’enfant en gestation, elle conduit dans ces pays à l’avortement sélectif des fœtus féminins, la descendance mâle étant privilégiée dans plusieurs États de l’Union indienne, avec des effets accentués en Chine. Cette préférence traditionnelle pour les garçons est justifiée par l’insuffisance ou l’absence de retraite et par le fait que les filles, en se mariant, quittent la famille. Lorsqu’elle se marie, une fille quitte toujours sa famille biologique. Dévouée à sa belle-famille, elle ne doit plus rien à ses propres parents, pas même de s’occuper d’eux quand ils sont devenus vieux, cette charge incombant aux fils et aux belles-filles. Tout particulièrement dans les campagnes, on considère donc qu’en l’absence de pension de retraite, il faut « élever un fils pour préparer sa vieillesse ». Pour des centaines de millions de paysans, un fils est la seule assurance vieillesse, l’unique garantie contre la maladie ou l’invalidité. D’où une meilleure place faite aux garçons expliquant un taux de masculinité de 108 hommes pour 100 femmes en Chine et de 106,8 en Inde mais qui, à la naissance, s’élève dans certaines régions de ces pays à plus de 120.

6 Dans un troisième type de pays, la surmasculinité peut également s’expliquer par une attitude inégale des sociétés selon les sexes, mais après la naissance. Ces pays souffrent d’une surmortalité féminine parce que l’attention portée aux conditions de vie du sexe féminin est moindre. En cas de maladie, les petites filles ont droit moins rapidement que les garçons à une visite médicale. Dans certains de ces pays, les règles culturelles ayant pour effet de confiner le sexe féminin à la maison se traduit par une surobésité féminine engendrant surmorbidité et surmortalité. Des pays comme l’Afghanistan, la Jordanie, le Pakistan, l’Iran, la Libye, le Bangladesh, le Nigeria, la Syrie, avec des taux de masculinité compris entre 102 et 107 appartiennent ce type. Cette liste montre qu’il s’agit de pays qui fondent leurs règles sociétales sur une interprétation littérale de la charia, désavantageuse pour les femmes, au moins dans une partie du pays comme au Nigeria. Cet élément explicatif est également validé par le fait que la Tunisie, qui a amélioré le statut de la femme dès 1956, sans le rendre totalement égalitaire, ne fait pas partie de ce type puisqu’elle compte exactement cent hommes pour cent femmes en 2010.

7 Parfois, quatrième type, la situation inférieure des femmes relève des mêmes facteurs que le troisième type, mais ses conséquences sur le taux de masculinité se trouvent minorées quand l’émigration masculine est plus importante que l’émigration féminine, comme en Égypte, en Irak, au Niger ou en Mauritanie.

8 Enfin, toujours dans la moitié les pays du monde comptant plus de cent hommes pour cent femmes, mais dans une proportion moindre, entre 100,1 et 102 un cinquième type recouvre des pays dont le taux de masculinité s’explique par une émigration féminine plus élevée que l’émigration masculine, comme aux Philippines, dont une partie du système migratoire est fondée sur la formation d’infirmières qui partent exercer leur profession dans d’autres pays, tout particulièrement aux États-Unis.

Les quatre types de pays où les femmes sont plus nombreuses

9 Concernant le second grand ensemble, celui des pays dont le nombre des hommes est inférieur à celui des femmes, quatre types peuvent être différenciés, à commencer par les pays où l’intensité de l’émigration masculine rend les femmes majoritaires, bien que leur espérance de vie à la naissance ne soit guère supérieure à celle des hommes. C’est le cas du Mali, de la Tanzanie, du Kenya, de la Bolivie, du Burkina Faso ou d’Haïti.

10 Dans un deuxième cas, les femmes devraient être nettement majoritaires en raison d’une espérance de vie bien plus élevée que celles des hommes, mais elles ne le sont que dans une faible proportion, soit entre 98 et 99,9 hommes pour 100 femmes. La raison tient à une immigration masculine plus élevée que l’immigration féminine, comme aux Pays-Bas, en Australie, en Suède, au Luxembourg, au Canada ou au Danemark.

11 En revanche, dans un troisième groupe de pays, également à forte espérance de vie à la naissance des femmes par rapport aux hommes, la place des femmes est très importante car la composition par sexe du système migratoire est assez équilibrée entre les sexes. Ainsi, différents pays européens, comme la Belgique, l’Allemagne, l’Italie, l’Autriche ou la France comptent moins de 96 hommes pour cent femmes. Il en est de même au Japon dont l’immigration, bien qu’en augmentation, demeure faible.

12 Enfin, la place des femmes est très importante, avec moins de 87 hommes pour 100 femmes, dans des pays où les différences d’espérance de vie entre les femmes et les hommes sont considérables, atteignant ou dépassant 10 ans. Il s’agit de la Biélorussie, de la Russie, de l’Ukraine et des trois États baltes, pays issus de l’ex-URSS. L’importance de l’alcoolisme masculin y engendre une surmortalité des hommes qui donne à la femme une grande supériorité numérique, mais aussi accroît ses responsabilités et ses tâches dans la société.

13 Ainsi la place des femmes est fort inégale selon les pays du monde. Toutefois, les facteurs explicatifs sont parfois à leur avantage, comme une longue espérance de vie à la naissance, mais le plus souvent à leur désavantage, comme une mortalité maternelle encore élevée ou le fait d’être considérées comme inférieures aux hommes.


Date de mise en ligne : 24/03/2023

https://doi.org/10.3917/geo.1543.0018