Cinéma
- Par Manouk Borzakian
Page 55
Citer cet article
- BORZAKIAN, Manouk,
- Borzakian, Manouk.
https://doi.org/10.3917/geo.1541.0055
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Une vue des Gorges du Verdon depuis le plateau
Une vue des Gorges du Verdon depuis le plateau
The Tree of Life, Terence Malick, 2011
1 Terence Malick, à travers l’ensemble de son œuvre, oppose la « nature » à une civilisation destructrice. Dans Le Nouveau Monde, ce sont ainsi le mariage et la géométrie des jardins anglais - qui, au XVIIe siècle, sont encore « français » - qui ont raison de la vie de la belle et sauvage Pocahontas. Dans La Ligne rouge, la beauté des îles du Pacifique et l’innocence des « bons sauvages » servent de contre-point à la mécanique implacable de la guerre.
2 Par rapport à ce message aux accents parfois messianiques, Malick abandonne, dans son dernier opus, l’impasse intellectuelle d’une opposition entre une nature « phénoménale », faite de représentations humaines, et une nature objectiv(é)e, imposant ses lois à l’homme. La première posture, qu’A. Berque appelle dans Médiance « objectivore », est celle du soldat Witt de La Ligne rouge et des Amérindiens du Nouveau Monde. La seconde, « subjectivore », celle de la Modernité, du Brad Pitt ingénieur de The Tree of life.
3 Comment Malick réalise-t-il la synthèse ? En réunissant un drame familial, une exploration des représentations picturales du souvenir et de la mort et une (contre-)plongée dans l’histoire de la planète. Les souvenirs d’une enfance déchirée entre un père autoritaire et désabusé et une mère à la douceur presque évanescente, la mémoire d’un petit frère mort à dix-neuf ans, sont mis en perspective par le parallèle entre les gratte-ciel d’Austin, les curiosités géomorphologiques de la Goblin Valley et le front-yard d’une banlieue résidentielle middle-class texane.
4 Pour nous parler des traumatismes de l’enfance, Malick convoque la Terre, passant, d’un mouvement à peine perceptible, fait de contacts anodins avec la « nature » - grimper dans un arbre, passer sa main sur le gazon planté au pied d’un immeuble -, du drame psychologique à la parabole panthéiste. Avec un matériel dont d’autres auraient fait sans scrupule un film pleurnichard - Spielberg ?! -, Malick doit sa crédibilité à son talent. Plus beau, plus intelligent que les documentaires d’Al Gore, Yann Arthus-Bertrand et consorts, The Tree of Life laisse à d’autres les injonctions culpabilisantes. Malick préfère nous emmener dans une (longue) plongée dans les profondeurs du rapport entre l’homme et la Terre, que ne renieraient pas Dardel ou Berque, pour une très belle palme d’or.