Article de revue

« Les touristes sont irrespectueux et destructeurs »

Pages 36 à 37

Citer cet article


(2011). « Les touristes sont irrespectueux et destructeurs » La Géographie, 1541(2), 36-37. https://doi.org/10.3917/geo.1541.0036.

« “Les touristes sont irrespectueux et destructeurs” ». La Géographie, 2011/2 N° 1541, 2011. p.36-37. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-geographie-2011-2-page-36?lang=fr.

2011. « Les touristes sont irrespectueux et destructeurs » La Géographie, 2011/2 N° 1541, p.36-37. DOI : 10.3917/geo.1541.0036. URL : https://shs.cairn.info/revue-la-geographie-2011-2-page-36?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/geo.1541.0036


Non, le touriste ne gâche pas tout ; il embellit Venise, l’été (ô, la sinistre Venise d’hiver !) et les villages de montagne en avril, après le départ des skieurs, quelle horreur !
Paul Morand, Le voyage, 1965.
Description de l'image par IA : Carrosse tiré par quatre chevaux, avec des passagers, devant une maison et des arbres.

1 Par Paul Morand interposé, cette épigraphe répond donc d’emblée négativement à l’idée reçue. Reste à justifier cette réponse qui va à rebours d’un préjugé très répandu et souvent injuste. Mais il faut d’abord distinguer, quant à leurs effets respectifs sur les espaces et les sociétés visitées, le touriste du tourisme, le voyageur de ceux qui en vivent et font commerce de son voyage, de sa visite, de son séjour. Il ne s’agit pas pour autant, en déplaçant l’accusation, d’innocenter le touriste. Pour reprendre une image suremployée par ceux qui le discréditent, il y a toujours des brebis galeuses dans le « troupeau ». Mais de discriminer des responsabilités qui n’incombent pas fatalement au voyageur, éternel coupable selon cette idée et donc bouc émissaire. Le touriste est accusé de tous les méfaits. Des livres nous disent qu’il a assassiné la Côte d’Azur, colonisé la montagne, empoisonné la neige, qu’il dévore les paysages, se mue sur l’Acropole en une myriade de « fourmis qui grignotent un squelette aux os éparpillés » (Aznar, 1978). On lui reproche toujours d’être là mais aussi bien de n’y être pas quand, par exemple, il délaisse les musées ou la campagne. Quoi qu’il fasse, on a l’impression que le touriste a toujours tort et qu’il ne sait faire qu’une chose : détruire. Normal, dès lors que le touriste, c’est toujours l’autre. Il pollue. Il appauvrit. Il dégrade le monde, la nature, les monuments, les hommes et pervertit des économies et des mœurs, provoquant des pénuries, des inflations, des trafics, des délinquances et de la prostitution. Ainsi, le touriste menace non seulement l’environnement, la faune, la flore et les grands sites naturels (la Grande Barrière) mais il met en péril les patrimoines historiques et humains, les hauts lieux, les cathédrales, les temples et les traditions locales. Il perturbe les coutumes indigènes, dérègle voire déstructure les sociétés d’accueil. Cela n’est évidemment pas faux. Mais pourquoi serait-ce le propre du touriste ? Touristique ou autre, tout contact de ce type est un choc des cultures qui produit les mêmes effets dans des proportions variables (…).

2 Concernant les conséquences négatives, on peut souvent s’interroger sur la responsabilité du touriste. Est-ce le touriste qui a urbanisé la Costa Brava, développé la prostitution en Thaïlande, poussé au déclenchement de spéculations telles que les autochtones aux Seychelles ne peuvent plus acheter le poisson au prix où l’ont porté les hôtels ? Ce n’est pas le touriste, mais le tourisme qui est en cause. Là, c’est une industrie immobilière encouragée par une politique nationale qui a détruit l’identité traditionnelle et le pittoresque du littoral espagnol ; ici, c’est une incitation gouvernementale qui a fait migrer les jeunes femmes vers le bordels de Bangkok ; et là, c’est encore une stratégie marchande qui a privé les Seychelliens de la salaison traditionnelle des poissons (…)

3 Qu’en est-il enfin pour le touriste ? Rappelons d’abord cette vérité simple mais essentielle : ce voyageur est d’abord un regard et par ce regard, loin de détruire le monde, il le valorise et même aux antipodes de l’irrespect, le sacralise (MacCannell, The Tourist, 1976). A moins qu’il ne soit une collection « pour rien », ignorée ou oubliée, un musée ne vaut que par ses visiteurs. De même le monde que le touriste valorise en multiples patrimoines (…)

4 Diverses études ont montré comment le touriste a poussé des identités culturelles régionales ou nationales à s’exprimer et à affirmer leur différence contre le péril d’uniformisation ou de disparition. Cela est vrai des régions de France, dès le 19e siècle (avec l’invention de leurs costumes) mais aussi de peuples minoritaires (comme les Indiens Peublo et Navaho au Nouveau-Mexique) ou d’une île comme Bali qui, en offrant en spectacle sa culture, a trouvé dans le regard du touriste le moyen d’affirmer son identité et sa différence au sein de la vaste Indonésie. En fait, à travers sa quête d’exotisme, le touriste est, qu’on le veuille ou non, contre l’uniformisation un vecteur de valorisation de la diversité des cultures et des hommes, aussi artificieux que puissent paraître les procédés de « folklorisation » employés. Au-delà, le touriste peut être même un libérateur. Sa présence (l’image du style de vie qu’il donne en retour au natif) ne serait pas étrangère par exemple à l’émancipation de la femme tunisienne… Alors, loin de l’image négative qu’on en a ordinairement, le touriste serait-il un vecteur de progrès ? Mais de quel progrès ? Pour qui et à l’aune de quelles valeurs ? Entre respect et irrespect, persévérer ou transformer, ces questions nous renvoient au dilemme que pose tout contact interculturel.

Jean-Didier Urbain, Les vacances, Le Cavalier Bleu, 2002

Date de mise en ligne : 24/03/2023

https://doi.org/10.3917/geo.1541.0036