Être touriste : un certain art du Monde
- Par Philippe Duhamel
Pages 10 à 15
Citer cet article
- DUHAMEL, Philippe,
- Duhamel, Philippe.
- Duhamel, P.
https://doi.org/10.3917/geo.1541.0010
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1 Que n’a-t-on dit sur le touriste, le tourisme et les destinations touristiques et souvent de manière infondée, confinant parfois à un sentiment proche de la haine. De qui parle t-on dans ce cas ? De nous. Que nous le voulions ou non, nous sommes touristes, et même si certains se plaisent à se définir comme voyageurs créant ainsi une distinction élitiste, ils n’en sont pas moins des « touristes » comme les autres – et différents des autres. C’est-à-dire des individus qui ont leur propre projet, leurs propres attentes lesquels sont communs à beaucoup d’autres individus. Que l’on se rassure, être touriste n’est pas honteux parce que c’est participer à la communauté humaine. Mais au-delà des discours méprisants, être touriste ne va pas de soi, nécessite de nombreuses compétences. Être touriste, c’est aller dans le Monde, hors de chez soi, pour y revenir, en enrichissant les personnes, les lieux et nous-mêmes lors de nos déplacements.
Prendre des risques
2 La mobilité touristique est tout d’abord une fabuleuse expérience de confrontation au Monde dans la mesure où nous décidons de quitter notre routine pour expérimenter des faires et des modes de vie ailleurs. Dans « ailleurs », il ne faut pas entendre l’exotisme des contrées lointaines réservées aux aventuriers (qui ne sont pas des touristes) ou à des populations aux moyens économiques confortables.
3 Aller ailleurs, c’est aller là où l’on n’est plus chez soi. Ce n’est pas la distance kilomètre qui crée l’étalon-distance mais la rupture qui s’opère entre notre habiter quotidien et notre habiter hors-quotidien. Être touriste, cela peut être séjourner dans un camping à dix kilomètres de chez soi, parcourir la France ou l’Europe, faire un trekking au Népal ou une croisière sur le Nil. Cette diversité des possibles « ailleurs » permet de comprendre que, dans chaque cas et en fonction de chaque personne, il y a une double communauté : se confronter à des lieux différents et expérimenter des pratiques différentes ou dans des contextes différents. Finalement être touriste, c’est pour chacun d’entre nous, une manière de nous enrichir d’une expérience originale à l’aune de notre existence quotidienne, de notre culture, de notre histoire. Aucune expérience n’est plus intéressante que l’autre, toutes se valent et conduisent toujours à la même chose, faire du touriste un humain plus compétent.
Diligence à vapeur à trois roues, construite en 1833 par Church, pouvant transporter 44 voyageurs. Peu maniable, elle n’eut guère de succès
Diligence à vapeur à trois roues, construite en 1833 par Church, pouvant transporter 44 voyageurs. Peu maniable, elle n’eut guère de succès
Acquérir des compétences
4 En effet, être touriste cela s’apprend car « on ne naît pas touriste, on le devient » (Équipe MIT, 2002). Et cet apprentissage en dit long sur la puissance du tourisme dans l’expérimentation du Monde et sur les progrès des individus qui l’expérimentent. Cela signifie être capable de vivre ailleurs, avec d’autres, dans des conditions qui peuvent être simples, pacifiques, parfois tendues et conflictuelles. C’est savoir voyager, prendre des modes de transport variés, s’intéresser aux lieux où l’on séjourne car nous partons dans des lieux choisis que nous fréquentons avec plaisir. Un choix déterminé par un nombre de variables (réseau amical ou familial, coût, envie forte ou faible de découverte et d’altérité). Une chose semble sûre : nous aimons ces lieux et ils nous apportent beaucoup. Ils sont tout à la fois « bons » et « beaux ».
5 Dans cet apprentissage, le marché touristique (tour opérateur, agence de voyages) nous aide à sa manière puisque son rôle est de prendre en charge tout ou partie de notre déplacement. Cette situation peut conduire, soit à permettre à un touriste d’expérimenter un ailleurs très exotique où la découverte est le moteur du voyage (partir dans le Sichuan par exemple), soit prendre une semaine de repos total généralement dans des clubs dans une région du Monde plus ou moins éloignée : des littoraux de la Méditerranée aux rivages des Seychelles. N’imaginons pas ici un touriste atone, car des apprentissages ont lieu dans ce type de voyage avec de fortes sociabilités dans l’autocar comme au club.
6 À notre actualité des pratiques touristiques s’ajoutent notre histoire touristique qui joue également un rôle. Avec plus de deux siècles d’histoire dans certains pays, existe aujourd’hui des générations de touristes aux attentes et aux compétences variées. Un certain nombre d’entre nous avons expérimenté les « vacances » dès le plus jeune âge par les pratiques familiales, le recours au voyage scolaire mais aussi aux outils produits depuis longtemps : le guide touristique ou plus récemment : l’internet. Tout cela conduit à l’intégration d’un panel très grand de postures et de compréhension de manières de faire. Prendre le train ne pose guère de problèmes à la plupart des habitants européens, mais prendre l’avion reste encore un moment particulier du déplacement. Or, c’est le tourisme qui souvent autorise la maîtrise de cet équipement, puis le « banalise », au sens noble du terme, c’est-à-dire en fait un déplacement « nonoriginal ». Pour s’en convaincre, il suffit de mesurer la perte de prestige de l’hôtesse de l’air depuis les débuts de l’aviation commerciale.
7 Ces processus anciens conduisent à l’autonomisation grandissante des touristes qui, selon leur projet, n’ont plus recours aux acteurs du marché comme auparavant et la France apparaît aujourd’hui pour la plupart des Français comme une destination intégrée et fréquentable, ce qui n’est pas le cas de l’étranger et l’outre-mer. Selon les destinations, un même individu, par touches successives, passera d’une pratique encadrée (un voyage organisé) à une pratique auto-organisée.
Être un autre soi-même/Être soi-même un autre
8 Ce goût que nous avons du tourisme tient aussi à une autre de ses caractéristiques. En effet, dans un monde liberticide, le tourisme est un espace-temps de la liberté retrouvée. Première liberté : celle de ne « rien faire », même si le marché touristique et les professionnels du tourisme nous enjoignent de toujours être actifs, toujours prêts. Les enquêtes menées sur les pratiques touristiques montrent que la pratique majeure des touristes, c’est justement ne rien faire, se reposer. Cela ne signifie pas « bronzer idiot » et les esprits chagrins porteurs de ce discours ont oublié que les plus grosses ventes de livres, romans et autres polars ont lieu justement avant l’été. Deuxième liberté : celle de s’autoriser certaines attitudes, voire certains actes, comme danser sur une table habillée en andalouse, dépenser plus que de raison et s’offrir le vêtement tant rêvé, s’autoriser le restaurant tant convoité. Les temps actuels de crise montrent que c’est sur cette liberté-là que les touristes agissent immédiatement. Un véritable relâchement des contraintes existe. C’est bon le tourisme ! Troisième liberté : celle de choisir le lieu, souvent les personnes avec lesquels nous partons et les activités que nous aurons.
9 Cette expérimentation de la liberté conduit à de nombreux changements, à des comportements différents de ceux du quotidien, dont certains, ne n’oublions pas, sont tout à fait répréhensibles comme le montre Joseph Connolly dans Vacances anglaises. Gageons que ceux qui se comportent « mal » dans le cadre d’un séjour touristique se comportent de la même manière au quotidien. Il n’y a pas de touristes irrespectueux, voleurs, méprisants ou autres mais des individus dont les qualités morales et humaines ne sont pas leurs premières caractéristiques où qu’ils soient.
Habiter des lieux qui nous habitent
10 Ces mobilités touristiques nous conduisent à fréquenter des lieux tout au long de notre vie, qu’ils soient peu ou particulièrement diversifiés. Tous et chacun nous marquent d’une certaine manière. Quelques-uns sont de véritables lieux identitaires. On oscille du véritable « coup de foudre » géographique à des relations anciennes, nourries et structurantes. Dans ce cas, la fréquentation temporaire mais répétée d’un même lieu ou d’un même type de lieu participe pleinement de la constitution de notre identité. Les expériences touristiques comme toutes les autres sont formatrices.
11 De plus, dans des pays à l’histoire touristique longue, un lieu touristique et tout particulièrement certaines stations peuvent devenir, pour certains, un lieu d’importance : le lieu des origines où se tient la maison de famille. Construite et fréquentée depuis plusieurs générations, résidence secondaire, puis permanente des grands-parents à la retraite, la villa, l’appartement, le mobil-home sont devenus un lieu d’ancrage pour une partie des descendants, et tout particulièrement les petits-enfants. Ils sont constitutifs de leur histoire en général et de leur enfance en particulier.
12 Ce lien au lieu touristique soulève un autre aspect de l’habiter touristique. Autant il est clair que les touristes habitent les lieux, autant les lieux touristiques peuvent également nous habiter. Par ce double mouvement permanent, évolutif, nous habitons le Monde, redéfinissant sans cesse notre identité. Car, où que nous soyons, quoique nous vivions, nous portons en nous, les lieux qui nous ont marqué le temps d’un instant, le temps d’une époque et depuis ils nous habitent. Les critères économiques, sociaux ou culturels ne seraient pas les seuls à construire notre identité, ce serait sans compter les lieux, tous les lieux et tout particulièrement les lieux touristiques sans doute par ce que nous y expérimentons le hors-quotidien, la liberté et que nous progressons par l’acquisition de nombreuses compétences.
Le Monde en partage
13 Il apparaît très nettement que notre art d’être touriste alimente pleinement notre habiter au Monde et contribue à son évolution. Mais habiter « touristiquement » les lieux ne signifie pas les garder pour soi, c’est aussi les partager avec les autres, touristes comme autochtones. Dès lors « mettre l’accent sur l’habiter nous fait ainsi passer d’une morale du chacun-chez-soi-une-bonne-fois-pour-toutes à une éthique de l’espace qui ne nous laissera plus jamais tranquille : « habiter le monde sans le rendre pour d’autres, pour tous les autres, et pour soi-même parmi eux, inhabitable, tel est l’enjeu de l’action spatiale contemporaine » (M. Lussault). Si les marchés cherchent à se partager le Monde, les touristes, par leurs modes d’habiter, partagent le Monde. Car le tourisme, c’est permettre aux autres de venir habiter chez moi jusque dans ma propre maison et c’est l’autorisation d’aller habiter partout dans le Monde.
Le voyage pouvait entraîner l’acquisition d’un certains nombre de « nécessaires, ici des XVIIe et XVIIIe siècles »
Le voyage pouvait entraîner l’acquisition d’un certains nombre de « nécessaires, ici des XVIIe et XVIIIe siècles »
Équipe MIT, 2002, Tourismes 1, lieux communs. Paris, Belin, coll. Mappemonde.
Équipe MIT, 2011, Tourismes 3, la révolution durable. Paris, Belin, coll. Mappemonde.
VIARD J., 1984, Penser les vacances. Paris, Actes Sud, 204 p.
URBAIN J.-D., 1991, L’idiot du voyage : histoires de touristes. Paris, Petite Bibliothèque Payot