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Compte rendu

Jean-Pierre Lebrun, Anne Joos de ter Beerts. La clinique du quotidien. Enjeux de la rencontre en travail social. Toulouse, érès, 2020

Page III

Citer cet article


  • Rouzel, J.
(2021). Jean-Pierre Lebrun, Anne Joos de ter Beerts. La clinique du quotidien. Enjeux de la rencontre en travail social. Toulouse, érès, 2020. La clinique lacanienne, 33(1), III-III. https://doi.org/10.3917/cla.033.0235c.

  • Rouzel, Joseph.
« Jean-Pierre Lebrun, Anne Joos de ter Beerts. La clinique du quotidien. Enjeux de la rencontre en travail social. Toulouse, érès, 2020 ». La clinique lacanienne, 2021/1 n° 33, 2021. p.III-III. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-clinique-lacanienne-2021-1-page-III?lang=fr.

  • ROUZEL, Joseph,
2021. Jean-Pierre Lebrun, Anne Joos de ter Beerts. La clinique du quotidien. Enjeux de la rencontre en travail social. Toulouse, érès, 2020. La clinique lacanienne, 2021/1 n° 33, p.III-III. DOI : 10.3917/cla.033.0235c. URL : https://shs.cairn.info/revue-la-clinique-lacanienne-2021-1-page-III?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/cla.033.0235c


Notes

  • [2]
    F. Jullien, Dé-coïncidence, Paris, Grasset, 2017.
  • [3]
    J.-P. Lebrun, La condition humaine n’est pas sans conditions, Paris, Denoël, 2010.

1 L’expérience que relatent, dans un dialogue soutenu, les deux auteurs est un bricolage de génie, « un dispositif inventé sur le tas » comme on en voit jaillir de temps en temps chez les cliniciens qui arpentent les lieux de soin et d’éducation. La préface que l’on doit à Viviane Dewaegenaere-Lenoir le précise. Elle est née d’un double constat : l’affirmation de la primauté du sujet dans les collectifs de soin ; la nécessité de rendre accessible et vivante la référence à la psychanalyse, en y plaçant au cœur de la pratique une véritable éthique du sujet. Pour ce faire l’idée a été peaufinée, il y a plus de treize années, d’un espace de parole ouvert aux travailleurs sociaux (« intervenants psychosociaux », comme on dit en Belgique) et mettant en acte une psychanalyse « amusante » ; comme l’énonçait Jacques Lacan dans son Séminaire i . « Amusante » le terme est osé ! Je doute cependant qu’il s’agisse de s’y tordre de rire. On sait Lacan fin gourmet de la langue. Il fait sans doute référence à ce vieux mot du français : le musement. On trouve ce terme de l’ancien français chez Chrétien de Troyes (Perceval ou le conte du Graal, xii e siècle). Il existe aussi un verbe intransitif : muser, proche de musarder et d’amusement, « perdre son temps », selon le Littré. Lorsque Perceval sur son cheval découvre trois gouttes de sang sur la neige, l’auteur dit qu’il muse ; il a le museau en l’air ; il est arrêté dans son mouvement « à toute autre chose que ce qu’il avait à faire » (dictionnaire de l’Académie française, 1762), convoqué par le signe qui l’interpelle parce qu’il se révèle dans son énigme. Perceval comprend, à ce moment, à quoi le signe renvoie (trois gouttes de sang = une oie blessée =…). Le musement proposé par le dispositif que présentent les auteurs tient de ce point d’arrêt dans la pratique. En musardant dans la parole, à bâtons rompus, à partir d’une situation exposée par un des participants, on y perçoit, parfois, « à quoi le signe renvoie », de quoi la situation fait signe. Loin de résoudre les questions pressantes qui assaillent les professionnels, s’ouvre un horizon de pensée. Cette parole dérivante, cependant, ne part pas à vau-l’eau. Inspirée de la technique de l’association dite « libre », elle permet de repérer les points qui insistent dans un discours. Et à l’animateur de la séance – Jean-Pierre Lebrun situe cette place sur le versant de « l’exception », du « plus un » – de « vectoriser » la situation, autrement dit d’en suggérer une lecture éclairante à partir d’un point d’appui théorique, en dehors de tout jugement et surtout désengluée du jargon psy qui encombre bien souvent ce genre d’espace. Freud, dès ses Études sur l’hystérie (Puf, 1981), cosigné avec Josef Breuer, met le clinicien en éveil sur « l’association libre » afin d’y entendre les Einfall (ce qui vient, ce qui tombe) et d’y lire les motifs que tisse la parole : ligne (Linie), fil (Faden), enchaînement (Verkettug), trait (Zug), etc. Ces arabesques forment de véritables réseaux qui se nouent en des points particuliers qui insistent : des « points de nouage » (Knotenpunkte). C’est proprement ce que met en œuvre ce dispositif qui, le soulignent les auteurs à la manière de Magritte : « n’est pas une supervision ». Au sens où il s’agit de se départir, dans la conduite de ces groupes, de toute volonté de maîtrise, de dogmatisme et d’une position de surplomb imaginaire. Pas de vision… supérieure, mais un compagnonnage dans l’élaboration à plusieurs.

2 Jean-Pierre Lebrun, par le biais de Jacques Dewaegenaere, président de la Ligue pour la santé mentale, malheureusement décédé en 2019, m’a invité, il y a quelques années, à partager à Namur une séance de cette « clinique du quotidien ». Étaient présents une vingtaine de « d’intervenants psychosociaux » (assistants sociaux, éducateurs, infirmières, orthophonistes, psychologues et psychomotriciens…). Un nom a été tiré au sort dans un chapeau. N’était exigée aucune préparation. La personne, une éducatrice, a exposé une situation embrouillée où elle ne s’y retrouvait guère. Une discussion a suivi avec le groupe et, dans un troisième temps, Jean-Pierre Lebrun a pris la parole à partir d’un axe qui ouvrait à une lecture « vectorisée » de la situation.

3 Il a été question de la fonction paternelle dans notre postmodernité. Cette fonction discriminante, que les travailleurs sociaux comme les parents ont la charge de transmettre, n’a pas disparu avec la chute du patriarcat et de ses « abus devenus désormais inacceptables ». Au contraire, elle est d’autant plus à vif que ses apparats et appareillages se sont effacés. « Chaque enfant doit naître deux fois : une première comme paquet de chair et une seconde comme être parlant. » C’est cette deuxième naissance qu’a en charge la fonction dite « paternelle » qui est avant tout transmission des lois de la parole et du langage pour renoncer à une jouissance totalitaire et prendre sa place dans le vivre ensemble. C’est évidemment une question-clé dans le travail social. Comment, dans une période historique de déflation des idéaux, de démission dans l’espace familial de certains pères, de puissance maternelle souvent livrée à ses débordements, poursuivre les filiations qui circulent de génération en génération et constituent le socle du lien social ? Bien souvent, tant bien que mal, les travailleurs sociaux prennent en quelque sorte le relais. L’espace de parole tel qu’inventé par Jean-Pierre Lebrun et Anne Joos de ter Beerst leur permet de s’y retrouver.

4 Le travail des « intervenants psychosociaux » procède avant tout d’une rencontre humaine où « Il s’agit donc d’abord de consentir au transfert… d’accepter d’être mis là où les gens nous mettent ; après il s’agira évidemment de travailler la question, d’introduire de l’écart, de la dé-coïncidence pour reprendre le terme du philosophe François Jullien  [2]… » Donc, au nouage indispensable du transfert où, comme je le dis souvent sous couvert d’un joli mot du Midi, on y est « empégué » (de l’occitan pegar, coller), doit succéder un travail de dénouage. La lecture vivante, pleine de surprises, de cet ouvrage dialogué, met en scène un de ces lieux où le transfert, qui convoque le praticien dans son désir, peut non seulement s’éclairer pour le professionnel de l’action sociale, mais encore se détacher de sa personne pour produire une juste distance et ouvrir des champs d’invention pour lesdits « usagers ».

5 On y trouve également une belle démonstration d’une psychanalyse en acte qui n’hésite pas à sortir du cabinet pour se coltiner le monde tel qu’il est. Ainsi Jean-Pierre Lebrun, que l’on connaît bien pour être un des rares psychanalystes à se préoccuper de la question sociale et de ses incidences sur la subjectivité, poursuit-il, à sa façon et selon son style, son travail de passeur de la condition humaine, qui précise-t-il, dans un de ses titres d’ouvrage, n’est pas sans conditions  [3].

6 Joseph Rouzel


Date de mise en ligne : 30/09/2021

https://doi.org/10.3917/cla.033.0235c