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Article de revue

Giuseppe Verdi compositeur et visionnaire engagé

Pages 68 à 82

Citer cet article


  • Gérault, Y.
(2017). Giuseppe Verdi compositeur et visionnaire engagé. La chaîne d'union, 80(2), 68-82. https://doi.org/10.3917/cdu.080.0068.

  • Gérault, Yvon.
« Giuseppe Verdi compositeur et visionnaire engagé ». La chaîne d'union, 2017/2 N° 80, 2017. p.68-82. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-chaine-d-union-2017-2-page-68?lang=fr.

  • GÉRAULT, Yvon,
2017. Giuseppe Verdi compositeur et visionnaire engagé. La chaîne d'union, 2017/2 N° 80, p.68-82. DOI : 10.3917/cdu.080.0068. URL : https://shs.cairn.info/revue-la-chaine-d-union-2017-2-page-68?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/cdu.080.0068


Notes

  • [1]
    Francesco Antonio Baldassare Uttini (1723-1795), compositeur italien, né à Bologne, mort à Stockholm. Uttiini a composé des symphonies, des oratorios et une vingtaine d’opéra italiens. Il est aussi le créateur du 1er opéra suédois : Thetis och Pelée, en 1772.
  • [2]
    Cet instrument est maintenant visible au musée de la Scala de Milan.
  • [3]
    Giuseppina Strepponi (1815-1897), soprano italienne. Elle débute dans L’Elesir d’Amor de Donizetti. En 1842, elle est Abigaille dans le Nabucco de Verdi et devient la maîtresse du compositeur. Ils se marieront en France en 1859.
  • [4]
    The Hermetic Order Of The Golden Dawn In The Outer (Orde hermétique de l’aube dorée à l’extérieur), société secrète fondée à Londres en 1888 par des occultistes, francs-maçons et rosicruciens, parmi lesquels, William Wynn Westcott, Samuel Liddell MacGregor Mathers et William Robert Woodmann. Cette société accueillera des écrivains et des personnages célèbres, tels William Butler Yeats, prix Nobel de littérature, Bram Stocker, l’auteur de Dracula, ou la comédienne Florence Farr.
  • [5]
    Helena Blavatsky (1831-1891) du nom de son premier mari, elle est née Helena Petrovana von Hahn. Après avoir beaucoup voyagé, elle fonde la Société théosophique, qui enseigne l’unité transcendande des religions. Elle est l’auteur de Isis dévoilée et de La Doctrine secrète, ouvrages traduits dans de nombreuses langues, ce qui assure le succès quasi universel de la Société théosophique.
  • [6]
    Camillo Cavour (1810-1861), homme politique piémontais et artisan majeur de l’Unité italienne, il est le premier président du conseil du jeune état italien. Affilié à la Carbonaria, il est également franc-maçon, membre du Grand Chapitre de l’Ordre Royal d’Heredom de Kilwinning de Chamberry, constitué par la Grande Loge d’Edimbourg.
  • [7]
    Giuseppe Mazzini (1805-1872), révolutionnaire italien. Il est considéré avec Garibaldi et Cavour comme l’un des pères de la patrie italienne.
  • [8]
    Les carbonari sont les membres d’une société secrète, la Carbonaria. D’origine française, la Charbonnerie est née dans le Jura au XIe siècle. Cette société réunissait des forestiers qui fabriquaient le charbon de bois. Dans son fonctionnement et ses rituels, cette proto-maçonnerie forestière est très proche de la franc-maçonnerie née au XVIIIe siècle en Angleterre. Les révolutionnaires italiens de l’entourage de Verdi appartenaient souvent à l’une et à l’autre fraternité.
  • [9]
    Karl Gotthelf von Hund und Altengrotkau (1722-1776), homme politique, conseiller de l’impératrice Marie-Joseph d’Autriche. Initié à la maçonnerie à Francfort-sur-le-Main en 1741, il sera aussi vénérable d’une loge parisienne, avant de fonder La loge Strikte Observanz sur des bases templières et stuartistes.
  • [10]
    Edigio Saracino, La Musica nella Massoneria, Edimai, Milan, 1996.
  • [11]
    Voir supra, note 3.
  • [12]
    Ismaïl Pacha (1830-1895). Né au Caire, il est le fils d’Ibrahim Pacha. Vice-roi d’Égypte, il prend le titre de Khédive en 1867. Son nom est attaché à la modernisation de l’Égypte. Après avoir favorisé l’extension d’un réseau ferroviaire, il appuie la construction du canal de Suez.
  • [13]
    Teresa Stolz (1834-1902), soprano née en Bohême, décédée à Milan. Après son triomphe dans Il Trovatore à Turin en 1863, elle devient la maîtresse de Verdi.
  • [14]
    Arrigo Boito (1842-1918), poète, romancier et compositeur italien.

Portrait de Verdi en 1876 par Ferdinand Mulnier (1817-1891)

Description de l'image par IA : Portrait d'un homme avec une barbe et une moustache, vêtu d'un costume et d'une cravate, sur fond sombre.

Portrait de Verdi en 1876 par Ferdinand Mulnier (1817-1891)

1Il serait abusif de prétendre que Giuseppe Verdi (1813-1901) fut un compositeur essentiellement préoccupé par le courant occultiste, si prégnant dans l’Europe de la seconde partie du XIXe siècle. Cependant, il faut bien admettre que certains aspects de sa vie et de son œuvre semblent traversés par les éclairs de cette spiritualité particulière qui nous est connue.

2Il n’est pas étonnant de trouver le nom de Giuseppe Verdi dans certains ouvrages de prosopographie l’identifiant comme franc-maçon. Ainsi l’Enciclopedia della musica, publiée par son ami, l’éditeur Ricordi, fait état de l’appartenance du compositeur à la fraternité. Nous verrons que s’il n’en est rien, la psyché verdienne fut toutefois accessible à certains courants de l’ésotérisme. Anticlérical convaincu, il a pu se présenter parfois sous le jour d’un libertin irréligieux, mais il n’est jamais un athée stupide. C’est le sens du sacré qui l’habite.

3Une légende noire attachée au compositeur, et qui concerne ses rapports avec les institutions musicales ou ses collaborateurs, a pu laisser le souvenir d’un être souvent cassant et irascible. Et effectivement, lorsqu’on évoque la figure de Verdi, la première image qui vient à l’esprit, c’est la statue du commandeur. Mais derrière le bloc de marbre hiératique, se dissimule une personnalité complexe, tournée vers la philosophie, l’humanisme et la philanthropie. À travers la correspondance ou les témoignages de ses contemporains, on découvre une âme altruiste, dévouée, accessible à la générosité.

4À côté de l’aspect strictement musical, un certain nombre de coïncidences illuminatives sont à l’œuvre dans la vie de Verdi. Aux différentes étapes de sa carrière, elles semblent très clairement orientées vers trois pôles :

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  • La France, son histoire et sa littérature
  • Une certaine dilection pour l’occultisme et la spiritualité
  • L’aspiration au progrès social

6Afin de pénétrer le mystère Verdi, il faut peut-être briser le marbre à l’aide de trois coups de maillet qui correspondent à ces trois topiques.

Partition. Premières mesures de Va, pensiero.

Description de l'image par IA : Partition musicale avec des notes et des paroles.

Partition. Premières mesures de Va, pensiero.

La faute à Bonaparte

7On remarquera d’abord que l’un des plus célèbres compositeurs italiens est né sur le territoire français, ainsi que le montre le registre d’état civil :

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« L’an 1813, le 12 octobre, à 9 heures du matin, par-devant nous, adjoint au maire de Busseto, officier de l’État civil de la commune susdite, département du Taro, est comparu Verdi Charles, âgé de 28 ans, aubergiste, domicilié à Roncole, lequel nous a présenté un enfant du sexe masculin, né le jour du 10 courant, à 8 heures du soir, de lui déclarant et de Louise Uttini, fileuse, domicilié à Roncole, son épouse, et auquel il a déclaré vouloir donner les prénoms de Joseph-Fortunin-François… »

9Annexé par le 1er Consul en 1801, le duché de Parme, berceau de la famille Verdi est sous administration française. Comme son ami, le condottiere Giuseppe Garibaldi, Verdi est bien né français et non pas italien.

10Sans être pauvres, les parents du petit Giuseppe ne vivent pas dans l’opulence. Carlo Verdi, illettré — comme le précisent les documents administratifs — tient la modeste auberge du hameau des Roncole, dépendant de la commune de Busseto. On note aussi que le jeune Verdi est le fils de Louise Uttini, un patronyme familier aux musicographes. Francesco Antonio Uttini [1] est un compositeur et maître de chapelle qui eût son heure de gloire. Disciple du padre Giovanni Battista Martini, il épouse la nièce de Scarlatti et rencontre le jeune Mozart au cours de ses voyages. On verra de quelle étonnante manière cet ancêtre se rappellera à la mémoire de son illustre descendant. Comme le dira plus tard Paul Eluard, « il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous. »

La meilleure éducation possible, et déjà la musique…

11En dépit de moyens limités, le père de Verdi a le mérite de faire donner à son fils la meilleure éducation possible dans un village perdu à une quarantaine de kilomètres de Parme. Ainsi, ayant remarqué que le jeune Peppino était sensible à la musique, il fait l’acquisition d’une épinette [2]. Le jeune homme ne tarde pas à reproduire sur l’instrument toutes les mélodies jouées par les musiciens ambulants qui fréquentent l’auberge. Quelques intrusions clandestines sur le clavier de l’orgue de l’église du village ne feront que confirmer ce don naissant. Il n’a qu’une douzaine d’années lorsqu’il remplace avantageusement l’organiste titulaire à l’office du dimanche. Il n’est pas sûr que l’enfant soit touché par la foi, mais le concert des anges sera désormais son royaume !

12Quand il n’est pas aux claviers, posté en observateur sur le porche de l’auberge, Giuseppe ne manque rien du spectacle qu’offre le flux des diligences, d’où descendent les voyageurs étrangers, les colporteurs d’improbables articles, bonimenteurs, baladins, brigands et diseuses de bonne aventure, toutes silhouettes qu’on retrouvera dans les futurs ouvrages du compositeur : I Masnadieri, Il Trovatore, La Forza del destino… Beaucoup de ces passeurs d’idéal diffusent les récits et les idées de la Révolution française, dont le souvenir est encore très présent dans cette région frontalière. Le fait est important.

Imprécations et mystères

13Alors qu’il n’est âgé que d’une dizaine d’années, l’écolier musicien est aussi enfant de chœur. Au cours d’un office dominical, il est subjugué par la musique que joue l’organiste titulaire. Peppino en oublie de passer les burettes à Don Masini, le prêtre qui célèbre l’eucharistie. Furieux, celui-ci envoie un violent coup de pied à l’enfant de chœur, ce qui le précipite en bas des marches de l’autel. L’enfant quitte la messe et maudit le prêtre.

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  • Dio t’manda ‘na sajetta ! – ce qu’on pourrait traduire par Que Dieu te foudroie !

15Quelques années plus tard, Don Masini périra, foudroyé dans son église. Cette scène et ses conséquences, dont Verdi se croira toujours responsable, marqueront durement l’homme et le compositeur. Longtemps, avant l’apaisement de la vieillesse, il se croira marqué par la malédiction – celle qu’enfant il avait proférée contre le prêtre de son village.

16Il serait abusif de faire du choc de l’enfance et de ses répercussions, l’acte fondateur de la psychologie verdienne. Cependant, le thème de la malédiction sera bien au cœur de plusieurs de ses ouvrages majeurs.

17En 1823, Giuseppe est admis à poursuivre ses études secondaires au ginnasio de Busseto, chef-lieu du duché de Parme. Mais l’essentiel est ailleurs. À Busseto, il fait rapidement la rencontre de trois anges protecteurs : l’abbé Don Saletti, Ferdinando Provesi, organiste et maître de chapelle et Antonio Barezzi, commerçant et distillateur. Ce personnage haut en couleur est l’animateur de la Société philharmonique ; il est aussi le futur beau-père de Verdi. Les trois hommes se disputent le privilège d’assurer la formation du surdoué, mais entre le sacerdoce et la musique, Giuseppe n’hésitera pas longtemps. Lorsqu’il remplace au pied levé l’organiste titulaire pour un office, l’abbé Don Saletti lui demande quelle musique il a jouée. La réponse ne se fait pas attendre :

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  • La mienne maître, j’ai suivi mon inspiration.

La musique sera le domaine de Giuseppe

19En Italie, tout ecclésiastique qu’on soit, on n’en est pas moins mélomane. Le bon abbé qui avait pensé au sacerdoce pour son protégé sait qu’il a perdu la partie ; la musique sera le domaine de Giuseppe. À Busseto, il reçoit l’enseignement de Provesi et il compose des pièces destinées à la Société Philharmonique dirigée par le signor Barezzi. Hébergé chez son bienfaiteur, Verdi ne tarde pas à s’éprendre de sa fille, Margherita, mais Barezzi a beau avoir les idées larges, on ne transige pas avec le sens de l’honneur. Afin d’éloigner le jeune homme de sa fille, il l’envoie parfaire son éducation musicale au conservatoire de Milan ; malheureusement, Verdi s’y voit refuser l’entrée.

20Cet échec ne l’empêche pas de travailler avec les meilleurs maîtres italiens de l’époque et de participer activement à la vie musicale milanaise. La Scala est déjà le haut lieu de la vie musicale européenne. Plus tard, au temps de la gloire de Verdi, la municipalité voudra donner son nom au Conservatoire. Verdi s’y oppose.

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  • Vous n’avez pas voulu de moi dans ma jeunesse, vous ne m’aurez pas dans la vieillesse !

22La postérité passera outre et la ville de Milan est aujourd’hui fière de son Conservatorio di musica Giuseppe Verdi, première institution musicale d’Italie. De retour à Busseto en 1836, Giuseppe peut épouser la fille de son bienfaiteur, Margherita. L’année suivante, le couple s’installe à Milan. Deux enfants naîtront, Virginia et Icilio Romano. En moins de trois ans, les deux enfants et Margherita vont disparaître, emportés par la méningite. Verdi vit cet épisode comme un choc en retour de la malédiction qu’il avait proférée contre Don Massini. C’est dans ces conditions tragiques que le premier opéra du compositeur voit le jour. Oberto conte di San Bonifaccio est créé à la Scala de Milan.

Guiseppina Strepponi au milieu des années 1840

Description de l'image par IA : Femme assise en robe sombre, bijoux, tenant un livre, années 1840.

Guiseppina Strepponi au milieu des années 1840

Caractère ombrageux et pessimisme excessif

23Les contemporains ont souvent reproché à Verdi son caractère ombrageux et son pessimisme excessif. Les événements de sa vie familiale en sont sans doute la cause. Après les terribles épreuves des années1839-1840, le succès relatif d’Oberto et quelques échecs, Verdi sombre dans la dépression. Il songe au suicide. C’est une femme, la chanteuse Giuseppina Strepponi [3], qui va lui redonner le goût de vivre et de composer. L’amitié naissante se transforme en un sentiment plus profond, d’autant que Verdi lui a taillé un rôle sur mesure pour son nouvel ouvrage — Nabuchodonosor. L’opéra est créé à la Scala, le 9 mars 1842. Rebaptisé Nabucco, ce premier succès fait la part belle au thème de la malédiction, celle que profère Zacharie contre le Grand prêtre de Baal. Nabucco est aussi le lieu de la prophétie réalisée, celle de la libération des Hébreux.

24D’autres opéras de Verdi feront intervenir des éléments légendaires, merveilleux ou de coloration surnaturelle. Ainsi, le thème de la malédiction opérative est présent dans Macbeth, Il Trovatore, Simon Boccanegra, La Forza del destino ou Rigoletto… De même, il n’est pas indifférent de rappeler que le premier titre envisagé par Verdi pour Rigoletto est La Maledizione. Inspiré de la pièce de Victor Hugo, Le Roi s’amuse, l’opéra culmine avec le cri de douleur de Rigoletto, lorsque le bouffon se rend compte que le corps inanimé qu’il prend pour celui de son ennemi est en fait le cadavre de sa fille Gilda.

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  • Gilda ! Mia Gilda ! È morta ! Ah la maledizione !

Malédiction-libertinage-complot.

26Un processus dramatique analogue est à l’œuvre dans Il Trovatore, avec de surcroît, une dimension démoniaque. La gitane Azucena a enlevé le fils du vieux comte de Luna, pour venger sa mère qui avait été brûlée comme sorcière. Mais Azucena a hérité des dons de sorcières de sa mère et la malédiction se poursuit. Suite à la substitution, le fils du comte de Luna tue Manrico, le trouvère, qui est en fait son frère. Le climat psychologique oppressant, qui est la marque de Verdi, culminera avec son opéra emblématique de 1862, La Forza del destino. Ce qui définit la manière de Verdi — dans les ouvrages de cette veine — c’est le triptyque Malédiction-libertinage-complot.

27Les prédispositions prophétiques, médiumniques, spiritualistes, dont il a pu montrer des signes dès l’enfance, ont-ils amené le compositeur sur le terrain d’une forme d’hermétisme qui transparaît à travers la matière fictionnelle des livrets qu’il a choisi de mettre en musique ? Quoi qu’il en soit, la correspondance de Verdi avec ses librettistes, ainsi que les témoignages de ses contemporains, montre que le compositeur reste le véritable maître d’œuvre des livrets de ses opéras. Ce sont les rituels d’une théurgie toute personnelle.

28On notera aussi que la majorité de ses collaborateurs, de ses amis proches, de ses relations politiques, formaient la grande nébuleuse des fratelli muratore. Et l’on sait que la franc-maçonnerie de cette époque, surtout en Italie, n’était pas que rationaliste. À côté de l’esprit des Lumières, l’Illuminisme est à l’œuvre. Parmi les nombreux mouvements spiritualistes ou paramaçonniques qui traversent l’Europe au temps des triomphes de Verdi sur les scènes internationales, on peut citer la Golden Dawn[4] et le mouvement théosophique de Madame Blavatsky [5].

La grande voix du Risorgimento

29Historiquement, le Risorgimento est un mouvement politique de patriotes italiens qui commence à se structurer dans le premier tiers du XIXe siècle. C’est aussi le titre choisi pour le journal lancé par Cavour [6] en décembre 1847. Il est possible de proposer en Français plusieurs traductions de ce terme italien : Renaissance ou résurrection. Si beaucoup d’intellectuels, d’artistes, d’hommes de lettres ont apporté leur pierre au Risorgimento, on peut dire que Verdi en est le grand architecte subreptice.

Mazzini photographié par Domenico Lama

Description de l'image par IA : Homme âgé assis, barbe blanche, costume sombre, mains jointes.

Mazzini photographié par Domenico Lama

30À Milan, Verdi avait fréquenté le salon de la comtesse Clarina Maffei, centre de ralliement de tout ce que l’Italie comptait d’activistes du Risorgimento. Autour de Mazzini [7] et de Cavour se pressaient les francs-maçons les plus exaltés. Avec Nabucco, créé à la Scala le 9 avril 1842, Verdi signe son adhésion pleine et entière au mouvement. Du statut de compositeur à succès, il est promu à celui de héros de l’Unité italienne…

31Si la Révolution française ne fut pas uniquement l’œuvre des francs-maçons, il est incontestable que les mouvements carbonari[8] et maçonniques italiens ont pris une grande part au soulèvement du peuple contre les dominations conjuguées de la papauté et de l’Autriche. Le carbonaro Giuseppe Garibaldi, ami de Verdi, était aussi le Grand Maître du Grand Orient d’Italie. On lui doit l’unification des rites de Memphis et de Misraïm. Peu de temps avant sa mort en 1882, il sera élu Grand Hiérophante du Rite égyptien. On voit à quel point la maçonnerie fut, à cette époque, consubstantielle à un projet révolutionnaire de société.

32Verdi n’a pas le sens politique d’un Cavour ou la fougue belliqueuse du condottiere Garibaldi, mais il partage avec eux les mêmes aspirations libérales. Lors du fiasco qui marque la création de La Traviata à La Fenice de Venise, le 6 mars 1853. Garibaldi est présent et encourage son ami. On sait qu’il appréciait particulièrement l’air Libiamo, l’une des plus célèbres mélodies de Verdi. Garibaldi, comme les chefs du Risorgimento étaient pour la plupart présents et enthousiastes à chaque création des opéras du barde ligure.

Affiche pour la première de La Traviata à la Fenice de Venise en 1853.

Description de l'image par IA : Affiche en noir et blanc pour une première d'opéra à Venise en 1853.

Affiche pour la première de La Traviata à la Fenice de Venise en 1853.

Un engagement plus moral que politique

33Même s’il n’est pas un boutefeu, Verdi a le talent d’être là où il faut au moment critique. C’est ainsi qu’en 1848, il se trouve à Paris. Impressionné par les barricades, il sent que l’heure de la révolution a sonné aussi en Italie. À son librettiste, Francesco Maria Piave, qui s’inquiète de la mise en musique de ses sujets, il répond avec une rudesse toute révolutionnaire.

Francesco Maris Piave, 1810-1876

Description de l'image par IA : Homme assis en costume, tenant un livre, avec une table et un chapeau à côté.

Francesco Maris Piave, 1810-1876

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  • Ne me parle pas de musique, l’heure est à la révolution ! Il n’y a qu’une musique à entendre, c’est celle du canon !

35Dans la même ligne, Verdi reconnaît que son engagement est plus moral que politique. Son arme, c’est la musique. Sur la sollicitation de Mazzini, il compose l’hymne du mouvement Giovine Italia. Ce sera Suona la tromba, sur un poème de Goffredo Mameli. Composé en quelques jours, Giuseppe l’envoie à Mazzini avec ces mots « Puisse cet hymne être bientôt chanté dans les plaines lombardes au son du canon. »

36Après Nabucco, l’opéra le plus politique de Verdi est La Battaglia di Legnano. Le sujet parle directement au patriotisme des Italiens. Il s’agit de la lutte que menèrent les contingents de la Ligue lombarde contre l’empereur Barberousse, au XIIe siècle. Du chœur d’ouverture, Viva Italia à l’air du 4e acte, Morire per la patria, tout l’opéra est un cri de libération. On remarque aussi la présence d’une confrérie milanaise, Les Chevaliers de la mort. La scène du serment des chevaliers, dans la crypte de saint Ambroise, n’est pas sans évoquer La Stricte Observance Templière, rite maçonnique fondé en 1751 par le baron Karl Gotthelf von Hund [9].

Eugène Scribe, librettiste, 1791-1861

Description de l'image par IA : Homme âgé assis, costume sombre, main sous le menton, regard sérieux.

Eugène Scribe, librettiste, 1791-1861

Viva VERDI

37Une autre contribution du compositeur au mouvement de l’indépendance italienne est l’opéra Un Ballo in maschera. Verdi choisit un livret de l’incontournable Scribe : Gustave III ou le Bal masqué, l’histoire du roi assassiné. Mais un régicide sur scène est impossible pour la censure autrichienne ; Gustav III de Suède deviendra Riccardo, comte de Warwick dans le lointain Canada, le titre étant réduit à Un Ballo in maschera. Coïncidence étrange, Francesco Antonio Uttini, le compositeur ancêtre de Verdi, dont la figure a été évoquée plus haut, a fait toute sa carrière à la cour de Stockholm… au service du roi Gustav III !

38L’opéra est créé au Théâtre Apollo de Rome, le 17 février 1859. C’est un succès, surtout grâce à l’immense bouffée de patriotisme qui nous avons évoqué plus haut. Avec le soutien de la France contre l’Autriche, Victor Emmanuel II venait d’envahir toute l’Italie dans l’enthousiasme populaire. Dans les rues de Rome, la foule acclame Verdi au cri de Viva Verdi (Victor Emmanuele, Re D’Italia). Le public ne semble pas gêné par le paradoxe, puisque l’acclamation adressée à Verdi et au roi Victor Emmanuel célèbre en fait un acte de régicide libérateur.

Cent fusils et un canon

39En avril 1860, Garibaldi prend la tête de l’expédition des Mille au nom du roi. On note la présence d’un grand nombre de carbonari et de francs-maçons parmi ses officiers. Beaucoup possèdent la double appartenance. Parti de Sicile, Garibaldi, qui a été rejoint par plusieurs dizaines de milliers de patriotes, conquiert successivement Naples, le Piémont, jusqu’à l’unification de toute la péninsule. Et le 7 septembre 1860, il entre triomphalement à Naples. Encore une fois Verdi n’a pas participé physiquement, très enthousiaste, il a envoyé cent fusils à son ami Garibaldi et lancé une souscription pour l’achat d’un canon qui se révélera décisif pour le succès de l’expédition.

40Après l’annexion des anciens états du Piémont par Victor Emmanuel, Verdi rencontre le roi à Turin. Il est venu lui présenter le vote des quatre cent vingt-six mille électeurs de l’Émilie. Par amitié pour Cavour, le chantre de l’Italianita se présente aux élections. Il est élu député au Parlement qui se réunit au Palais Carignan de Turin. Délaissant entièrement la musique pendant quatre mois, il montre beaucoup d’assiduité dans l’hémicycle. Lors de la séance du 4 mars 1861, Verdi a la joie de pouvoir assister au vote favorable au principe de l’Unité italienne ; et le 17 mars, la souveraineté du Royaume d’Italie est solennellement proclamée. Tel Cincinnatus, le consul qui, ayant rétabli l’ordre à Rome, retourne cultiver ses champs, Verdi retourne à la composition. L’automne de sa vie sera aussi celui des chefs-d’œuvre, Don Carlos, Aïda, Otello et Falstaff.

Don Carlos et Aïda, opéras d’inspiration maçonnique

41D’après Edigio Saracino [10], Don Carlos et Aïda sont à classer parmi les opéras d’inspiration maçonnique. Empruntant les formes du grand opéra français, Don Carlos les transcende. Le sombre palais de l’Escurial est le temple d’une méditation désenchantée sur le pouvoir et le néant des vanités terrestres. Deux intrigues principales sont imbriquées : la relation œdipienne entre Philippe II et Don Carlos, d’une part, la lutte entre le pouvoir politique et la caste sacerdotale, d’autre part. L’anticléricalisme de Verdi semble consubstantiel à sa vision du monde. La réplique de Philippe au Grand Inquisiteur, « Tais-toi, prêtre ! », obligea, paraît-il l’impératrice Eugénie à détourner la tête, lors de la création de Don Carlos à Paris.

42À propos de cet anticléricalisme supposé, il faut nuancer. Verdi accompagne ponctuellement Giuseppina [11] à la messe, mais il n’entre pas à l’église, préférant aller déguster l’apéritif que Gaspare Campari a mis au point pour lui et qui sera plus tard popularisé sous le nom d’Americano.

43Après Don Carlos, Aïda est la seconde colonne du Temple que Verdi élève sur le parvis de son idéal, Arche Royale d’une humanité à venir. Bien que l’opéra ait été créé au Caire, le 24 décembre 1871, c’est à Paris que s’élabore le projet Aïda. Il s’agit d’honorer une commande du Khédive Ismaïl Pacha [12], pour les célébrations de l’ouverture du canal de Suez. Le commanditaire est le vice-roi Ismaïl Pacha, Grand Maître de la Grande Loge d’Égypte, initié par le groupe de Français bâtisseurs réunis autour de Ferdinand de Lesseps. Le Grand Orient d’Égypte du Rite de Memphis avait été fondé en 1867 à Alexandrie par le marquis de Beauregard. Nous avons là l’exemple type d’une franc-maçonnerie, pur produit de la colonisation.

Un certain goût pour l’hermétisme

44En 1870, Camille du Locle, le librettiste de Don Carlos fait parvenir à Verdi quatre feuillets d’un synopsis dû à l’archéologue François-Auguste Mariette. Verdi, fasciné par les mystères de l’Égypte ancienne, avait depuis longtemps développé un certain goût pour l’hermétisme. L’une de ses lectures de prédilection était Les mystères de l’Égypte. Publié en 1864, ce livre qui traite entre autres des mystères d’Isis, comporte un sous-titre dont la traduction est explicite, « Les Alchimistes et les Francs-maçons, continuation ». À l’ombre des mystères d’Isis, le livret met en scène les amours d’une esclave éthiopienne, Aïda, et d’un général égyptien, Radamès.

45Les conditions financières sont très avantageuses et Verdi travaille avec entrain. Les célébrations de l’ouverture du canal de Suez sont reportées, mais Aïda triomphe au Théâtre italien du Caire, le 24 décembre 1871.

46Avec Aïda, nous ne sommes plus dans l’illusion collective des opéras de jeunesse. Verdi y renonce à la lumière au profit d’un pessimisme radical, incarné par le plain-chant ténébreux des prêtres, lorsqu’ils invoquent la sentence de mort du dieu contre Radamès. De même, l’idylle O Patria mia ne renvoie pas à l’Unité italienne, mais à une patrie de l’âme, une sorte d’espace sacré presque tantrique. Après les reprises triomphales d’Aïda avec Teresa Stolz [13] (le dernier amour de Verdi), dans le rôle-titre, trois chefs-d’œuvre verront encore le jour — un fameux Requiem, Otello et Falstaff.

Derniers feux et retour au sacré

47De trente ans plus jeune que Verdi, Arrigo Boito [14] fut l’ami et le collaborateur le plus talentueux du maître. La rencontre eut lieu à Paris, en 1861. Boito, poète et compositeur, venait de terminer ses études au conservatoire de Milan. Familier du cercle de Clarina Maffei, proche des carbonari et lui-même franc-maçon, il faisait partie de la Scapigliatura (les échevelés), un mouvement artistique et littéraire hostile à la culture bourgeoise. Verdi comprend que le jeune homme possède un sens dramatique supérieur à celui de ses précédents librettistes. Boito lui fournit le texte de L’Inno delle Nazioni que nous avons évoqué plus haut. Puis le compositeur le charge de la révision des livrets anciens, comme Simon Boccanegra. Lorsqu’âgé de soixante-quatorze ans, Verdi décide d’arrêter la composition, Boito lui soumet les livrets d’Otello, puis de Falstaff.

Teresa Stolz, la dernière compagne de Verdi.

Description de l'image par IA : Femme en robe noire et velours, main sur le menton, assise près d'un meuble.

Teresa Stolz, la dernière compagne de Verdi.

48Il est surprenant de constater que catalogué comme anticlérical, Verdi consacre ses dernières forces de compositeur à des pièces liturgiques – Les Pezzi sacri, un Te Deum, un Stabat Mater, un Ave Maria et les Laudi alla Virgine… S’il n’eut la Foi, ce qui reste à démontrer, Verdi n’oublia jamais l’Espérance et la Charité. La représentation de ses ouvrages, bien au-delà des frontières de l’Italie, avait procuré à Verdi une aisance certaine. En 1889, il avait lancé la construction d’une maison de retraite pour les vieux musiciens, La Casa di riposo per musicisti — geste qui infirme définitivement sa réputation d’avarice.

49À la suite d’une attaque dans son appartement du Grand Hôtel de Milan, Giuseppe Verdi s’éteint le 27 janvier 1901. Il est entouré de sa dernière compagne, Teresa Stolz, de sa fille adoptive, Maria Carrara et de ses fidèles amis, les frères Boito, l’éditeur Tito Ricordi et son fils, Giulio. Le testament de ce grand pourfendeur de la religion ordonne de simples obsèques privées — Un prêtre, une croix, deux cierges, ni chants ni musique… Sa volonté sera respectée, mais le mois suivant, lors du transfert des corps de Giuseppe et de Giuseppina à la chapelle de la Casa di Riposo, on ne pourra empêcher le gouvernement, le Parlement, les corps constitués et 300 000 Milanais de lui rendre un dernier hommage. Chapeau bas, tous écoutent, religieusement les centaines de musiciens et de choristes qui interprètent Va pensiero, sous la direction du jeune chef Arturo Toscanini.

50Si l’on ne tire pas de batteries de deuil dans les loges italiennes, Ernesto Nathan, Grand Maître du Grand Orient d’Italie, rend hommage à Verdi en ces termes :

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  • Je salue le précurseur de la Jeune Italie, patriote toujours, astre rayonnant sous la voûte étoilée de l’art universel !


Date de mise en ligne : 28/05/2021

https://doi.org/10.3917/cdu.080.0068