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Article de revue

Trois siècles et plus… de spiritualité maçonnique

Pages 36 à 49

Citer cet article


  • Jardin, D.
(2016). Trois siècles et plus… de spiritualité maçonnique. La chaîne d'union, 77(3), 36-49. https://doi.org/10.3917/cdu.077.0036.

  • Jardin, Dominique.
« Trois siècles et plus… de spiritualité maçonnique ». La chaîne d'union, 2016/3 N° 77, 2016. p.36-49. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-chaine-d-union-2016-3-page-36?lang=fr.

  • JARDIN, Dominique,
2016. Trois siècles et plus… de spiritualité maçonnique. La chaîne d'union, 2016/3 N° 77, p.36-49. DOI : 10.3917/cdu.077.0036. URL : https://shs.cairn.info/revue-la-chaine-d-union-2016-3-page-36?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/cdu.077.0036


Notes

  • [1]
    Voir D. Jardin, Le temple ésotérique des francs-maçons, Paris, 2012, en particulier pp. 61-82.
  • [2]
    Voir pour les emprunts au catholicisme l’ouvrage de J.-R. Lacordaire, Jésus dans la tradition maçonnique, Desclée, Paris, 2003 et du même auteur Le Rose-Croix, parfait maçon et parfait chrétien, Le grade de Rose-Croix et le christianisme primitif, Colloque SFERE, Mai 2007.
  • [3]
    J. Assmann, Religio duplex : Comment les Lumières ont réinventé la religion des Egyptiens, Aubier Montaigne, Paris, 2013.
  • [4]
    R. Dachez, Préface à D. Jardin, La tradition des Francs-Maçons, Histoire et transmission initiatique, Dervy, Paris, 2014.
  • [5]
    Y. Hivert-Messeca, « ‘Dieu en loge !’ ou ‘Dieu en loge ?’ » in Portrait(s) de Dieu, Le Temple, Colloques philosophiques du Grand Collège du REAA, AMHG, Marseille, 2013, pp. 11-16.
  • [6]
    Le Député Grand Maître de la Grande Loge Unie d’Angleterre déclare en 2011 : « Lorsque nous parlons de notre Pure et Ancienne Maçonnerie, nous devons être absolument clairs sur le fait que nous appartenons à une organisation laïque, c’est à dire une organisation non religieuse […] La franc-maçonnerie […] n’est ni un substitut de religion ni une alternative à la religion. Elle ne s’occupe certainement pas de spiritualité et ne possède aucun sacrement […] Cependant nous sommes une organisation laïque qui soutient la religion. La croyance en un Etre Suprême est une exigence absolue pour tous ses membres […] », cité par R. Dachez dans Francmaçonnerie : Régularité et reconnaissance, Histoire et postures, Conform édit. Paris, 2015.
  • [7]
    C. Porset, « Introduction » p. 13 in Franc-maçonnerie et religions dans l’Europe des Lumières, Champion Classiques, 2006.
  • [8]
    Cité par R. Dachez, op. cit. , p. 71.

Si l’on s’attache à identifier les marqueurs de la spiritualité maçon nique, force est de constater qu’il n’en existe guère de spécifiques. Il faut cependant se déprendre de toute dérive finaliste ou téléologique qui réinterprèterait l’histoire selon nos regards contemporains et ferait lire une évolution de la spiritualité maçonnique d’abord religieuse au XVIIIe siècle puis conduite inéluctablement vers une spiritualité laïcisée, voire carrément laïque. Cet article se propose d’utiliser le regard de l’historien pour brosser, à grands traits, quelques caractéristiques de la spiritualité telle que la construit ou se l’approprie la maçonnerie.

Fig. 1

Le mobilier sacré du temple sur le tableau de loge de Prince de Jérusalem, 16e grade du REAA, (MH), CMC, GENL

Description de l'image par IA : Divers objets sacrés, chandeliers, échelles, temple avec colonnes et dalles noires et blanches.

Le mobilier sacré du temple sur le tableau de loge de Prince de Jérusalem, 16e grade du REAA, (MH), CMC, GENL

La notion de spiritualité maçonnique

1Le mot spiritualité renvoie à l’esprit, et à la vie de l’âme ainsi qu’aux valeurs morales. Le spiritualisme quant à lui participe d’une approche pour laquelle l’esprit constitue une réalité substantielle et supérieure. Il est entendu ici que la spiritualité maçonnique ne saurait s’identifier avec la seule franc-maçonnerie autoproclamée spiritualiste. Pourtant la spiritualité semble consubstantielle à la maçonnerie, même lorsqu’elle s’en défend et même si l’on sait à quelles dérives, y compris politiques, peut mener la question de la spiritualité associée à celle de l’identité.

2La notion de spiritualité se rattache conventionnellement à la religion en Occident, ce qui n’est pas le cas en Extrême Orient, mais l’Occident est aussi l’espace traditionnel maçonnique. Elle participe de l’opposition et/ou de la complémentarité de la matière et de l’esprit et désigne également, au XXe siècle, la quête de sens. On peut aussi évoquer une spiritualité sans religion ou en tout cas sans dieu et la notion de spiritualité laïque, comprise au sens d’agnostique ou d’athée, apparue dans les années 1980 sous la plume d’A. Comte-Sponville séduit beaucoup de maçons : pourquoi seuls les croyants pourraient-ils connaître des dimensions spirituelles, expérientielles ? La maçonnerie est aujourd’hui apte à proposer de retrouver un sacré ou peut-être plus encore un art de le bâtir, voire une spiritualité de l’immanence ou de la transcendance dans l’immanence qui promeuvent un dépassement de soi par l’esprit et par le cœur, selon les dynamiques de la force, de la sagesse et de la beauté.

3Au XVIIIe siècle la notion de spiritualité, tout comme celle d’ésotérisme ne peuvent se penser qu’au prisme de la catégorie conceptuelle de religion, elle-même apparue au XVIIIe siècle au moment où « le christianisme […] devient l’objet d’une réflexion critique et démystifiante ». C’est pourquoi les notions qui paraissent exotiques ou abstruses au maçon contemporain, parfois choqué par le seul mot de « religion »», sont en fait familières aux maçons « instruits »» du XVIIIe siècle.

4Le maçon construit-il une spiritualité ou se l’approprie-t-il si elle est toute faite, donc essentialisée ? La spiritualité maçonnique échappe-t-elle aux mouvements spirituels de chacune des époques qu’elle traverse ? La spiritualité dont il est question évolue-t-elle selon les grades, les rites, les maçons ? Le mot spiritualité n’est-il pas un contournement pratique du mot religieux ? De la même manière, le maniement de l’outil symbolique et du mot symbolisme, d’autant plus magique qu’il reste flou, se substitue parfois aux autres et permet de spiritualiser à souhait.

5Le fait même pour le franc-maçon de se proclamer fils de la lumière et de se dire engagé dans la voie initiatique détermine l’adhésion à une démarche de type spirituel. La construction du temple est aussi celle du temple intérieur de chaque maçon (Fig. 1). La « Grande lumière » qu’il reçoit lors de l’initiation (Fig. 2), qui répond à celle du delta lumineux (Fig. 3) est susceptible de déterminer un changement d’état et lui ouvrir les portes d’un cheminement spirituel, via la pratique première du silence et de l’écoute ; il s’agit dès le départ de dépouiller le vieil homme, de le faire advenir à une nouvelle naissance au moyen d’un cadre et d’une méthode.

6Le maçon athée a autant besoin de vie spirituelle que le croyant et la vie de l’esprit est une dimension humaine essentielle. Si la dimension religieuse a été aux fondements de la maçonnerie, celle-ci n’est ni une religion ni une religion de substitution. Elle propose un espace-temps de réflexion commune et individuelle, voire de quête de sens à travers une méthode, l’approche symbolique, une progressivité selon une échelle de grades qui déterminent un ou des parcours initiatiques et sont autant de confrontations / appropriation de mythes et de légendes. Leur dimension parfois spirituelle aide le maçon à se repérer, voire à se penser dans la complexité du monde et l’opacité de l’univers, de manière à ce que son travail sur le monde ait un sens, soit retrouvé sur le plan du mythe, soit construit individuellement et collectivement.

7La maçonnerie accueille désormais toutes les formes de spiritualité des plus mystiques à la plus athée, mais nous considérons qu’une véritable histoire laïque de la maçonnerie ne peut faire l’économie de l’appropriation collective et individuelle du patrimoine culturel et historique constitutif de l’Ordre et de ses sources religieuses. Ce patrimoine doit être considéré pour ce qu’il est et ne doit pas être pris systématiquement comme un marqueur essentialiste d’une tradition fantasmée.

Fig. 2

L’apprenti reçoit la lumière, lithographie d’après une gravure, Clavel, fin XIXe siècle, BnF in La Franc-maçonnerie, ©BnF éditions, p. 88

Description de l'image par IA : Silhouette d'un homme tenant deux épées, mains sur la tête, lumière éblouissante derrière lui.

L’apprenti reçoit la lumière, lithographie d’après une gravure, Clavel, fin XIXe siècle, BnF in La Franc-maçonnerie, ©BnF éditions, p. 88

Quelques jalons historiques des formes de spiritualité maçonnique

8Nous proposons ici de tenter de faire coïncider des périodes et des éléments de classification. La maçonnerie spéculative initiale, celle des trois premiers grades est Andersonienne, c’est-à-dire qu’elle adopte un latitudinarisme qui promeut une spiritualité tolérante. Les chrétiens de différentes confessions peuvent s’y retrouver au sortir des guerres de religions (XVIe et XVIIe), puis progressivement les croyants d’autres religions (comme les musulmans de la loge d’Alger dès 1784), puis les panthéistes (XVIIIe), agnostiques, puis athées (XIXe) au cours des siècles.

9On peut mentionner les « confits spirituels » qui agitent le champ maçonnique par complexes rituels interposés. La caractérisation spirituelle des rituels est rarement évoquée, car elle est rarement étudiée. Les gloses abondent quant à l’interprétation de la célèbre phrase spécifiant que « le maçon ne sera jamais un athée stupide ou un libertin irréligieux »» ou encore les articles du Convent de 1877 concernant l’obligation de croire en Dieu. Mais bien peu se penchent sur le contenu précis des rituels trinitaires qui influencent des pans entiers de la spiritualité vécue, car pratiquée dans les temples. C’est un petit peu comme si l’on étudiait la spiritualité catholique à partir des encycliques en omettant d’analyser la messe ! Nous évoquons ici la spiritualité maçonnique à partir des rituels et leurs transformations plutôt que d’après les discours des Institutions maçonniques que sont Obédiences et Juridictions.

Fig. 3

Le delta divin entre la lune et le soleil, les trois symboles sont fondamentaux dans tout le parcours maçonnique, Atlas Loiven, circa 1750, CMC, GENL

Description de l'image par IA : Illustration montrant un triangle avec des symboles entre la lune et le soleil.

Le delta divin entre la lune et le soleil, les trois symboles sont fondamentaux dans tout le parcours maçonnique, Atlas Loiven, circa 1750, CMC, GENL

Les formes chrétiennes de spiritualité maçonnique

La spiritualité des opératifs médiévaux est catholique

10La maçonnerie apparaît dans un contexte chrétien, d’abord catholique chez les opératifs médiévaux. Les emprunts religieux les plus anciens sont précisément ceux des opératifs : ils constituent un socle de références, labellisées parfois comme landmarks ou Anciens Devoirs. La structure des Old Charges présente des séquences rituelles organisées selon une même progression. Toutes débutent par une invocation à la Trinité puis poursuivent par un mémoire sur les sept arts libéraux puis l’histoire légendaire fait référence aux colonnes d’Hermès. On évoque successivement Nemrod, roi de Babylone, Abraham dont Euclide fut l’élève, puis les textes présentent David, Salomon et Hiram. Les obligations d’ordre religieux marquent le devoir de fidélité à Dieu, la sainte Église et tous les saints. Notons aussi que le travail d’identification des sources d’emprunts ne doit pas s’arrêter à leur première strate. Il faut avoir le souci de remonter aux « sources des sources »». Si la Réforme s’intéresse au Noachisme ou au Temple, les sources religieuses médiévales de l’étude de ces motifs sont essentielles et doivent être repérées chez Bède le Vénérable (673-735) ou Hugues de Saint Victor (XIIe).

11La référence à saint Jean est constante chez les opératifs comme chez les premiers spéculatifs. Les occurrences les plus anciennes datent de 1427, puis de 1502 en Angleterre et réfèrent au patronage de saint Jean-Baptiste chez les maçons opératifs. Dans un premier temps, les loges se placent sous le patronage de l’un ou l’autre des deux saint Jean comme le montrent de multiples exemples (Fig. 4). Nous sommes souvent surpris, lorsque nous pointons les sources « spirituelles » des rituels maçonniques, de nous apercevoir à quel point elles empruntent aux sources religieuses, en particulier médiévales. Les rituels kadosh, 30e grade du REAA, empruntent par exemple à Bonaventure (1221-1274) l’idée de réparation. Bonaventure transforme la montée de l’échelle, en contemplation et sa descente en action, thèmes que s’approprient plus tard les maçons. Thomas Le Myesier, chanoine d’Arras de 1321 à 1330, propose pour sa part l’existence d’un point transcendant, une sorte de nec plus ultra dit-il, qui serait celui où l’homme s’élève pour comprendre ce qui le dépasse. La notion de nec plus ultra, que nous retrouvons aussi dans les rituels du XIXe siècle est donc présentée comme associée à l’échelle dès le Moyen Âge, sans que les rituels maçonniques ne donnent jamais la source de leurs emprunts, pas davantage que pour l’idée de réparation…

La spiritualité des premiers spéculatifs est protestante et souvent calviniste au début du XVIIIe siècle. Elle emprunte au judaïsme

12Les rédacteurs des premiers rituels et des premiers grades sont protestants. L’auteur des Constitutions, le pasteur J. Anderson (1680- 1739) est ministre de l’Église presbytérienne d’Écosse. Le théologien et Grand Maître de la Grande loge de Londres en 1719, J.-T. Désaguliers (1683-1744) est un prêtre de l’Eglise d’Angleterre, protestant hanovrien. L’un, Anderson, est trinitaire ; l’autre, Désaguliers, unitarien, mais tous les deux sont avant tout protestants. Une contextualisation rapide permet de saisir l’importance du protestantisme pour comprendre la toile de fond des emprunts réalisés par les rituels auprès de l’Ancien Testament. Tous les emprunts réalisés auprès du judaïsme correspondent à des enjeux soit protestants (poids accordé à l’Ancien Testament), soit catholiques (figurisme selon lequel l’Ancien Testament annonce le Nouveau). Dans tous les cas, le judaïsme est instrumentalisé et n’est pas considéré comme tel, sauf à titre de réservoir conceptuel de traditions ésotériques comme la magie salomonienne ou la cabale qui permet d’accéder au nom de Dieu.

13Dès la fin du XVIe siècle, la maçonnerie opérative n’est plus catholique en Angleterre, on voit par exemple disparaître les allusions à la Vierge et aux saints du Manuscrit Sloane 3329 (1700). Toute la maçonnerie bleue est basée sur la construction du temple de Salomon et la maçonnerie écossaise — des hauts grades — sur sa reconstruction. Dans le climat religieux de la fin du XVIe et du début du XVIIe siècle, tout ce qui concerne le temple passionne théologiens, architectes ou millénaristes, qui glosent sur le temple d’Ézéchiel. À partir du moment où les maçons proposent du temple de Salomon une représentation fondatrice et archétypale, à laquelle ils peuvent s’identifier, les emprunts au judaïsme nourrissent rituels et tableaux de loge qui mettent en scène ce temple et son mobilier [1] (Fig. 1).

14À l’emboîtement des lieux correspond un emboîtement métahistorique dans les rituels : le premier Temple est celui d’Adam, puis viennent ceux d’Énoch, de Moïse, de Salomon, de Zorobabel, du Christ et enfin celui de la vision d’Ézéchiel, jamais construit.

Fig. 4

Le baptême du Christ par Jean-Baptiste, détail Tableau de loge Ecossaise (trinitaire), manuscrit Tarade, coll. C. G.

Description de l'image par IA : Illustration montrant le baptême du Christ par Jean-Baptiste avec des figures angéliques et des symboles maçonniques.

Le baptême du Christ par Jean-Baptiste, détail Tableau de loge Ecossaise (trinitaire), manuscrit Tarade, coll. C. G.

Les premiers rituels des grades bleus Intègrent immédiatement la démarche spirituelle dans le champ maçonnique.

15Le Vrai Catéchisme des frères francs-maçons (1744-45) montre très tôt en époque comment sont associés discours sur l’usage opératif des outils et discours « au moral », spéculatif. Il illustre de manière éloquente les recouvrements mutuels du symbolisme constructif et de la démarche initiatique en quête de vertu.

16Il précise dans son Discours pour une Réception d’apprenti : « Tout ce que nous faisons est relatif à la vertu, et c’est son temple que nous bâtissons, et les instruments simples et grossiers de la maçonnerie pratique dont nous nous servons ne sont ici que des symboles de l’Architecture Spirituelle qui nous occupe. »

17

Et au grade de compagnon :
« […] la Pierre brute, […] est l’emblème de notre âme, susceptible de bonnes et de mauvaises impressions, et que nous devons former sur la vertu.
[…] L’Étoile flamboyante est l’emblème du G. ». A. ». de l’Univers ».

Une évolution vers le latitudinarisme

18Les Constitutions d’Anderson, dans leur édition de 1723, paraissent ambiguës et jugent « commode de contraindre [les maçons] à cette religion dont tous les hommes conviennent, laissant à chacun ses propres opinions […] ». Selon C. Porset : « le christianisme, comme tel, est évacué. La maçonnerie de 1723 se fait donc l’écho des transformations politico-religieuses qui ont affecté l’Angleterre d’alors […]. Le déisme — noyau rationnel de toutes les religions — devient la religion du maçon ». Il reconnaît pourtant que le même Anderson revient, en 1738, sur cette rédaction « pour préciser que la religion dont il s’agissait était la religion chrétienne ». C. Porset s’attache à montrer en quoi les Constitutions ne sont que la version sécularisée du latitudinarisme protestant. Or celui-ci exclut le catholicisme, les unitariens et les athées. La dimension initiatique et philosophique de la maçonnerie se développe surtout en France dans un contexte de mise à distance du catholicisme.

L’évolution de la spiritualité maçonnique à la fin du XVIIIe siècle et au XIXe siècle

19La prudence s’impose : en France en particulier la maçonnerie dite « libérale » s’est débranchée de toute attache religieuse dans la deuxième moitié du XIXe siècle et s’est parfois attachée à faire croire que ce mouvement d’émancipation remontait en fait au XVIIIe siècle, voire était consubstantiel à la maçonnerie spéculative. Cette prétention s’appuie sur des textes maçonniques, mais a une fâcheuse tendance à faire l’impasse sur les rituels ! La pensée rationnelle laïque sera comprise comme l’aboutissement d’un long combat de sécularisation dissolvant le religieux dans le champ social, du moins en Occident où il est privatisé. L’individualisation du croire caractérise la modernité et autorise à substituer un sens fondé sur l’autorité d’une tradition à l’ancien appel à une transcendance. La tradition, comprise comme moyen d’accès à Dieu, le remplace petit à petit. Finalement, la tradition devient autonome et s’émancipe de son objet premier qui était de transmettre l’accès à cette transcendance.

20Les tentatives de substitution de la religion catholique par les cultes rationalistes ou panthéistes sous la Révolution ne se comprennent pas sans référence à l’arrière-plan des recherches ésotériques qui les sous-tendent. Ainsi Marie et Jésus sont perçus comme des répliques d’Isis et d’Horus et l’ouvrage de Dupuis, L’origine de tous les cultes (1794) les fait remonter à une religion primitive et universelle de la nature et des astres. Dans la perspective de la Révolution française, le mythe égyptien est utilisé pour renverser les valeurs qui prévalaient jusqu’ici. Il s’agit de « démanteler le christianisme, ramené à la catégorie de religion primitive […], la fable d’Osiris et du Christ n’est qu’une allégorie des morts et des résurrections de la nature ».

21Avec A.G. Chereau, la formule INRI se traduit désormais Igne Natura Renovatur Integra (la nature est entièrement renouvelée par le feu), ce qui se comprend mieux si on note que dès 1795, le citoyen Dupuis dans son ouvrage Origine de tous les cultes ou religion universelle, affirme que « le christianisme est aussi renfermé dans le cercle de la religion universelle ou du culte rendu à la nature »» (Fig. 5).

22À partir du XIXe siècle, les significations proposées se multiplient et Chemin-Dupontes, en 1823, propose Indefesso Nisu Repellamus Ignorantiam : « Chassons l’ignorance par des efforts infatigables »» ! La croix est devenue le prétexte à toutes les interprétations panthéistes et naturalistes qui s’accommodent facilement de formulations à la fois occultes et syncrétiques.

Les différentes formes de spiritualité selon les grades et les rites : la spiritualité des hauts grades

23Y a-t-il une spiritualisation progressive de la quête maçonnique au fur et à mesure que l’on parcourt les différents grades ? Aux grades de métier succèdent d’une certaine manière les grades chevaleresques, puis les grades sacerdotaux. Le catholicisme imprime sa marque sur les rituels des hauts grades et les reprend d’une certaine manière en main réparant le fait que les grades bleus échappent à l’influence anglaise. Dès le XVIIIe siècle, certains rites se « spécialisent »» dans cette rectification.

24Au 33e grade du REAA, du moins dans les anciens rituels, il s’agit bien de fusion avec le divin. Combien de maçons, par ailleurs très rationalistes, s’honorent et sont très flattés de devenir Grand Inquisiteur Commandeur au 31e grade ! L’histoire se doit de reconnaître la dimension spirituelle « essentielle »» du REAA à ses origines, quitte à en proposer une déclinaison moins spiritualiste ensuite, mais dans ce cas sans prétendre assigner des origines anciennes à cette mouture. On touche là au délicat problème de la réécriture des rituels et à l’interprétation des grades et à la nécessité pour l’histoire de contextualiser ces réécritures pour comprendre leurs significations.

Fig. 5

Les 7 anges entourent la croix entre le soleil et la lune ; en dessous l’étoile à 7 branches, l’aigle et le pélican. Tableau de loge du Chevalier Rose-Croix, 2e appartement, Rite Français, Détail, Tuileur de Delaunay, 1821.

Description de l'image par IA : Sept anges entourent une croix entre le soleil et la lune. En dessous, une étoile à sept branches, un aigle et un pélican.

Les 7 anges entourent la croix entre le soleil et la lune ; en dessous l’étoile à 7 branches, l’aigle et le pélican. Tableau de loge du Chevalier Rose-Croix, 2e appartement, Rite Français, Détail, Tuileur de Delaunay, 1821.

25Le 20 août 1782, la Chambre des grades examine celui de Chevalier de l’Aigle Rose-Croix : « La chambre a estimé que le grade a trop de cérémonies conformes aux cérémonies ecclésiastiques et qu’il ne pourra pas être conservé. Il a en conséquence été rejeté ». L’ambiguïté demeure sur les raisons d’un tel rejet : s’agit-il de ne pas commettre ce qui relèverait d’un sacrilège ou au contraire d’échapper à une influence ecclésiastique ? La dimension religieuse n’est pratiquement jamais univoque et refermée sur une religion particulière. Cependant le poids, soit renforcé, soit minimisé, accordé à saint Jean, saint André, à l’« ancienne loi » ou à la « nouvelle loi », à la Trinité ou à la loi noachite, détermine des clivages qui vont devenir ceux d’une prétendue régularité selon la Grande Loge Unie d’Angleterre. Ils vont alimenter la querelle des Anciens et des Modernes, ou encore celle du cryptocatholicisme, sans parler des fantasmes réels ou supposés du complot jésuitique. Ainsi le catholicisme est fondamental et premier dans la construction du grade de Chevalier Rose-Croix, comme l’atteste le rituel de 1765 [2].

26Dans certains grades, la spiritualité maçonnique va jusqu’à une proposer une dimension sacerdotale ; l’écossais est « onctué » oint du « ciment mystique », dans certains rites il devient Grand Pontife ou sublime Écossais de la Jérusalem céleste (19e grade du REAA) ou encore Prince du Tabernacle (24e grade du REAA), dans d’autres il y a des diacres, des Grands prêtres, des Lévites, des anges (Fig. 6), des prières, le mobilier du temple, etc.

27Pourtant la maçonnerie n’est pas une religion et ne se situe pas davantage « au-dessus »» des religions dont elle constituerait la forme ésotérique. Les Grands Mystères des hauts grades maçonniques donnent accès, dès la fin du XVIIIe siècle, au double fond traditionnel et initiatique qu’ils construisent en prétendant le retrouver. Ils puisent ainsi dans des spiritualités antiques telles que le gnosticisme, l’hermétisme néo-alexandrin, etc. Le processus même de la construction de ce double fond dégagé par J. Assmann [3], exprime certes une intériorisation de la perspective religieuse, mais autorise aussi la transmutation d’une transcendance en immanence. La transmission initiatique de cette dimension ouvre au maçon la perspective et la possibilité de « fabriquer »» cette immanence substitutive de la tradition et de la transcendance religieuse dont elle devient la métaphore et le double. R. Dachez explique :« De même que le Temple de Salomon est idéalisé – “spiritualisé” dit déjà en 1688 John Bunyan […] de même l’édifice symbolique de la maçonnerie, à travers ses tableaux et ses rituels, nous propose un voyage intérieur qui, à la classique “fidélité” religieuse, substitue la quête intérieure. La franc-maçonnerie, vers la fin du XVIIIe siècle, en est ainsi devenue aux yeux de certains, pour un temps […] l’un des lieux électifs » [4].

28À compter du XIXe siècle, certains grades sont soit mis sous le boisseau, soit vidés de leurs contenus et habillés d’une rhétorique compatible avec l’air du temps. La difficulté tient à l’exhumation de ces grades intermédiaires, qu’il redevient aujourd’hui utile d’étudier, mais à propos desquels il est difficile de produire un discours contemporain qui

29ne soit ni de la paraphrase insipide, ni un tissu de contresens. Parfois on plaque une cohérence a postériori, au service d’une téléologie hasardeuse au plan philosophique, voire discutable au plan idéologique. Certains aspects ont été introduits sous couvert d’ésotérisme, perçu comme plus œcuménique que le christianisme, ainsi les fameux sephirots, introduits très tardivement dans certains rituels du REAA, et complètement inconnus dans les rituels anciens.

30C’est le dosage des emprunts religieux et de leurs origines qui permet de classer les hauts grades en familles telles les grades trinitaires, les grades noachites, les grades apocalyptiques, vétérotestamentaires, etc. En schématisant davantage encore, on peut avancer l’hypothèse selon laquelle chaque rite, construit à partir de plusieurs de ces grades, choisira ensuite de conserver une cohérence liée à ces emprunts religieux — c’est le cas du RER — ou au contraire de croiser et de mixer les influences, selon un parcours déterminé à l’intérieur des hauts grades comme dans le cas du REAA. En fait, la construction de la tradition maçonnique emprunte à la construction de la tradition religieuse et utilise ses matrices selon une même quête de légitimation et en utilisant des chemins, si ce n’est identiques, du moins parallèles, comme celui du « primitivisme », c’est-à-dire de la quête de l’origine.

Fig. 6

Les anges emportent l’âme d’Hiram, enfermée dans l’enveloppe selon des emprunts aux rites funéraires chinois. Tableau de loge de Puissant Irlandais, Atlas Loiven, circa 1750, inv. N° 192A51, CMC Prinz Fréderick, GENL (Grand Orient des Pays-Bas), La Haye.

Description de l'image par IA : Anges portant une âme dans une enveloppe, avec des symboles et des objets rituels.

Les anges emportent l’âme d’Hiram, enfermée dans l’enveloppe selon des emprunts aux rites funéraires chinois. Tableau de loge de Puissant Irlandais, Atlas Loiven, circa 1750, inv. N° 192A51, CMC Prinz Fréderick, GENL (Grand Orient des Pays-Bas), La Haye.

Conclusion : les spiritualités maçonniques aux XXe et XXIe siècles

31Dans un article bienvenu [5], Y. Hivert-Messeca s’est essayé à proposer un classement des attitudes maçonniques à l’égard de Dieu selon six « idéaux types ». Nous lui empruntons ces catégories pour notre sujet, le choix des appartenances rituelles ou obédientielles, qui peuvent se chevaucher,déterminant un « cadre » d’expression de spiritualité(s).

32

  • L’idéal type chrétien, majoritaire dans quelques systèmes de hauts grades et dans la Maçonnerie scandinave.
  • L’idéal type « gnostico-théosophique », plus ou moins branché sur des avatars de tradition à prétention primordiale, très minoritaire aujourd’hui, mais de forte influence intellectuelle.
  • L’idéal type panthéiste datant de la première moitié du XIXe siècle qui fait de la maçonnerie une religion universelle permettant de sortir des religions sans sortir du religieux.
  • L’idéal type anglo-latitudinaire, reformulé en 1989 par la GLUA, qui met l’accent sur « une simple croyance à Un Être suprême » [6].
  • Les deux derniers idéaux types sont nés en France au XIXesiècle. L’un est dénommé « libéralo-symbolique », car il maintient le Grand Architecte sans obligation dogmatique et interprétable selon la conscience de chaque maçon. L’autre, devenu majoritaire en France, est l’idéal type « libéral-ouvert » : l’obédience adopte une position agnostique qui n’oblige plus, mais n’interdit pas non plus le référent GADLU devenu facultatif. Lors du Convent de 1877, Frédéric Desmons propose la révision de l’article 1er de la Constitution du Grand Orient de France « La Franc-Maçonnerie a pour principes la liberté absolue de conscience… ». Les maçons peuvent également être athées et construire une spiritualité laïque.

33En fait toutes les formes de spiritualité peuvent se rencontrer et trouver à s’exprimer dans les cadres souples aux cloisons non étanches de la maçonnerie ; les déistes, théistes, panthéistes, agnostiques, syncrétiques, de stricte ou de la plus « flottante » observance ! Chacun peut choisir son rite d’appartenance voir articuler ou juxtaposer plusieurs rites au gré de son parcours et donc visiter plusieurs formes de spiritualité. La spiritualité maçonnique n’a jamais prétendu accéder à la Vérité avec un grand V, mais donner les moyens de poursuivre sa quête ou d’élaborer des outils pour la construire.

34La fraternité vécue est aussi une forme de spiritualité. « Le catholique (et le protestant a fortiori) ne vivait pas son engagement maçonnique comme une apostasie, mais comme un complément à son engagement chrétien »» [7]et nul mieux que Kipling, initié en 1886 à Lahore « par un membre du Brahmo Samaj, un Hindou ; passé au grade de Compagnon par un Mahométan ; et élevé au grade de Maître par un Anglais [8] » n’a chanté aussi bien la nostalgie de sa Loge mère :

« Car tous les mois, après la tenue,
Nous nous réunissions pour fumer
[…] Et nous causions à cœur ouvert de religions
Et d’autres choses
Chacun de nous se rapportant
Au Dieu qu’il connaissait le mieux. »

Date de mise en ligne : 28/05/2021

https://doi.org/10.3917/cdu.077.0036