S'abonner
Article de revue

Raymond Abellio ou le roman des ténèbres

Pages 68 à 77

Citer cet article


  • Gérault, Y.
(2012). Raymond Abellio ou le roman des ténèbres. La chaîne d'union, 60(2), 68-77. https://doi.org/10.3917/cdu.060.0068.

  • Gérault, Yvon.
« Raymond Abellio ou le roman des ténèbres ». La chaîne d'union, 2012/2 N° 60, 2012. p.68-77. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-chaine-d-union-2012-2-page-68?lang=fr.

  • GÉRAULT, Yvon,
2012. Raymond Abellio ou le roman des ténèbres. La chaîne d'union, 2012/2 N° 60, p.68-77. DOI : 10.3917/cdu.060.0068. URL : https://shs.cairn.info/revue-la-chaine-d-union-2012-2-page-68?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/cdu.060.0068


Dans la seconde partie du XXe siècle, nulle personnalité n’a suscité autant de réserves que Georges Soulès, dit Raymond Abellio. Tour à tour ingénieur, dirigeant politique, haut fonctionnaire, chef d’entreprise, agent secret, précepteur, éditeur, écrivain, astrologue, kabbaliste, franc-maçon… l’homme déconcerte.

Affiche de propagande pour la Légion des Volontaires Français (1941)

Description de l'image par IA : Homme en uniforme tenant une lance, V sur poitrine, texte "Engagez vous Légion Volontaires Français contre le bolchevisme".

Affiche de propagande pour la Légion des Volontaires Français (1941)

1

Comment m’entendez-vous ? Je vous parle de si loin.
René Char

2Et si l’on s’en tient à la république des lettres, on constate qu’il illustra les genres les plus divers : le roman, le journal intime, le théâtre, l’essai, la philosophie… Ce qu’on ne lui pardonne pas, c’est la situation de scandale qu’il a provoquée et qui persiste. Que nous lègue Abellio, or potable ou liqueur d’amertume ? Quelles que soient ses qualités littéraires, un polytechnicien qui s’intéresse à l’astrologie, à la kabbale, à l’alchimie, est-ce bien sérieux ?

3Un faubourg de Toulouse, tel est le titre du trosième tome des mémoires de Raymond Abellio. De son vrai nom Georges Raymond Alexis Soulès, il naît à Toulouse le 11 novembre 1907, au 5 de la rue Troy. Sans le moindre confort, l’humble foyer de cette famille d’ascendance paysanne ne respire pas la richesse. De tempérament taciturne, l’élève Soulès se complait dans des rêveries teintées de mysticisme, mais il montre aussi de grandes capacités d’abstraction. Nous sommes déjà en présence du couple de forces qui va structurer l’homme d’action et l’écrivain : l’aptitude au raisonnement logique, d’une part, et l’imagination créatrice, d’autre part.

La première expérience « d’inspiration transcendantale »

4Doué pour les mathématiques, il prépare l’entrée à l’Ecole polytechnique. Lors du second oral d’admission, qu’il passe au lycée Louis le Grand, il tombe sur une question de mécanique dont il ignore tout, mais qu’il a la prétention de résoudre par la géométrie. Ayant esquissé un graphique au tableau, il est pris de panique en voyant le gouffre de l’échec s’ouvrir devant lui. C’est alors qu’il tombe en état de catalepsie.

5Comme un automate, il sent sa main guidée par une force inconnue. Cette force, dont il n’est pas maître, trace la ligne qui éclaire le problème. L’examinateur reste bouche bée devant l’originalité de la solution. L’élève Soulès est admis. « J’atteste ici que durant ce parcours de quelques secondes, je fus absent et que je ne redevins présent qu’à l’arrivée, lorsque ma main retomba ». Cet épisode est identifié par Abellio comme sa première expérience d’inspiration transcendantale. Il intègre Polytechnique à la rentrée de 1927. Trop indépendant, conscient de son infériorité sociale, Abellio n’y sera pas heureux.

6Toujours sous l’emprise de la religiosité de son adolescence, celui qui n’est encore que Georges Soulès s’inscrit à l’USIC, l’Union sociale des ingénieurs catholiques. Il rencontre Marc Sangnier, fondateur du Sillon, qui lui fait peu d’impression ; mais surtout, il est chargé par l’aumônier de Polytechnique, le père Pupey-Girard, de ramener les étudiants « égarés » dans le giron de la Sainte Eglise, ou du moins, dans celui de l’USIC. Le sentiment d’une église à la fois invisible, mais extériorisée dans sa dimension sociale, s’impose au jeune Soulès comme une voie gnostique très personnelle. C’est ce qu’il nomme lui-même le marxisme sacerdotal, concept qui irriguera plus tard toute l’œuvre du romancier.

Un parcours politique boulimique de l’extrême gauche à la synarchie en passant par la franc-maçonnerie

7Sorti de l’Ecole en 1929 dans la botte, il est promis à une belle carrière d’ingénieur civil de l’Etat, mais c’est la politique qui l’attire. Il adhère au Groupe parisien des étudiants socialistes, animé par des normaliens, dont Claude Lévi-Strauss. Marcel Déat, Marceau Pivert et Jean Ziromski en sont les figures proéminentes. Il fait également partie du groupe X-Crise. A ces réunions, il a fait des rencontres déterminantes : Jules Moch, Louis Vallon, Jean Coutrot, Jacques Rueff, John Nicolétis…

8Ce parcours boulimique vers la gauche trotskyste de la SFIO, doublé d’une aspiration à la gnose, devait naturellement le conduire vers un autre sanctuaire dont X-Crise était le parvis. Muni du parrainage de John Nicolétis, membre fondateur d’X-Crise et dignitaire de la Grande Loge de France, il est initié au printemps 1932 à la Respectable Loge Lalande n° 510, du nom de Jérôme de Lalande (1732 – 1807), l’astronome français découvreur de la planète Neptune. Cette loge dont Gaston Moch, (le père de son ami Jules) est le Vénérable, avait été fondée le 23 décembre 1922 et installée le 17 janvier 1923 à l’Orient de Paris de la GLDF. L’article 2 du règlement intérieur stipule que « La Loge est destinée à grouper des maçons possédant une culture scientifique supérieure, dont le niveau devra être apprécié par la Commission administrative avant toute présentation officielle. (…) Le candidat aura fait preuve d’esprit scientifique dans le domaine des sciences mathématiques, pures ou appliquées… » L’article 4 du même règlement renforce l’idée d’un projet de recrutement élitiste « Il est bien entendu que la Loge n’est pas une académie destinée à la discussion de sujets scientifiques. Elle est vouée à l’étude des mêmes questions maçonniques et humanitaires que tout autre Atelier. Ce qui la distingue, c’est qu’elle compte, pour faciliter ses travaux, sur la similitude de formation intellectuelle de ses membres, et sur leur habitude de la méthode et du langage scientifique ». (sic).

9Sur les colonnes de Lalande, il ne semble pas que Georges Soulès ait été un apprenti très assidu et rien n’indique qu’il ait dépassé ce grade. L’année 1932 est particulièrement féconde. Soulès découvre le mouvement surréaliste et les joies de l’écriture automatique.

Raymond Abellio

Description de l'image par IA : Portrait en noir et blanc d'un homme âgé portant des lunettes et un costume avec cravate.

Raymond Abellio

10Il reçoit sa première affectation professionnelle, en tant qu’ingénieur des grands travaux de la Drôme. Missionné par le gouvernement, il se rend successivement à Bordeaux, en Algérie et en Allemagne. Lors de son séjour à Berlin, il est frappé par la misère de la population et la montée du Parti national socialiste. Il heurte la sensibilité de ses amis de gauche en dénonçant l’alliance timorée des communistes avec les nationaux-socialistes.

11De retour en France, Soulès retrouve Jules Moch, son ami d’X-Crise, élu député SFIO de la Drôme depuis 1928. L’évènement le plus marquant de son séjour à Valence est la rencontre d’une femme dont Abellio ne dévoilera jamais l’identité. Nous sommes en 1933 ; jusqu’à ce jour, il n’a connu que des étreintes furtives et des attachements éphémères. Aux côtés de celle qu’il désigne par ses initiales, A.C., alors âgée de vingt-deux ans, Soulès va connaître durant deux ans les joies d’un bonheur presque conjugal. Après leur rupture en mars 1940, A.C. restera une amie fidèle et lui offrira un refuge sûr, aux heures les plus sombres.

12Cette idylle ne diminue pas l’action professionnelle et politique de Georges Soulès. Nommé directeur du CVIA de la Drôme, le Comité de vigilance des intellectuels anti-fascistes, il est candidat malheureux aux élections municipales de Valence sur la liste de Jules Moch.

13Le Pacte Molotov-Ribbentrop de 1935 décide de sa rupture définitive avec les communistes. C’est l’arrivée du Front populaire qui va propulser l’ingénieur vers les plus hautes sphères de l’administration. Bien qu’il se soit montré assez critique vis-à-vis de Léon Blum, le gouvernement fait appel à lui comme chargé de mission au Service des grands travaux, puis au Ministère de l’Economie nationale. Mobilisé le 24 août 1939, il est fait prisonnier à Calais le 26 mai 1940 et déporté à l’Oflag d’Elsterhorst en Silésie. Soulès participe à la constitution d’une sorte d’université informelle qui réunit près de quatre cents officiers.

Voyage au sein de la nébuleuse de la Révolution nationale

14Mis en congé de captivité en mars 1941, sur intervention de personnalités proches de Laval, Georges Soulès n’est pas le seul membre de la haute administration du gouvernement du Front populaire à s’être retrouvé dans les cabinets de la collaboration. Révolutionnaire, à sa manière, Soulès est dubitatif face à la Révolution nationale du maréchal. En dialecticien de l’extrême, plutôt que Révolution, son mot d’ordre est Intersection. Dans le contexte d’une extrême confusion, et selon les périodes, les mouvements trotskystes, staliniens, anarchistes s’interpénètrent ou s’opposent, dans la nébuleuse de la Révolution nationale du maréchal. Soulès y côtoie des pacifistes, comme Robert Jospin, (père de Lionel), militant SFIO, des syndicalistes comme René Belin, ancien numéro deux de la CGT et ministre du Travail de Vichy. Soulès n’est pas insensible au charisme des tribuns comme l’ancien dirigeant communiste Jacques Doriot, fondateur du PPF ou du socialiste Marcel Déat qui créera le RNP, mais c’est vers un troisième mouvement collaborationniste qu’il se tourne. le MSR, (prononcer Aime et sers), dirigé par Eugène Deloncle, fondateur de la Cagoule.

15Sous l’impulsion de Deloncle, le MSR était destiné à devenir un sas vers la LVF, la Légion des volontaires français contre le Bolchevisme. Au même moment, Soulès rencontre Eugène Schueller, créateur de L’Oréal et père de Mme Bettencourt. Ce membre influent de la Synarchie lui demande d’organiser un putsch destiné à écarter Deloncle du MSR. Après l’éloignement de Deloncle en 1942, le tableau s’assombrit pour Georges Soulès. Chargé de mission par Laval, il reçoit des subsides pour le MSR et il participe, en qualité d’orateur, aux Journées du Mont-Dore du maréchal. Quant à Deloncle, il est assassiné en 1944.

16Rien n’est jamais simple dans la conduite de Georges Soulès. Dès 1942, il avait pris des contacts avec la résistance. En comploteur de haut vol, il avait fondé le groupe des Unitaires. Soulès est trop bon connaisseur de l’histoire immédiate pour ne pas avoir fait sciemment le choix de cet étendard. Lors de la Révolution de février dix-sept, les Unitaires de Trotzki tenaient le milieu entre les Bolcheviques de Lénine et Kamenev et les Mencheviques de Soukhanov et Martov. Pas un parti, ni même un mouvement, cette structure clandestine est plutôt le cercle intérieur d’une centrale d’influence. Il s’agissait de resserrer les contacts entre les organes de Vichy et la Résistance

Même l’insolite, le délirant, l’injustifiable concourt au bien suprême

17Pour Soulès, la période de l’Occupation représente l’œuvre au noir, la descente en soi-même ; pour funeste qu’elle fut, cette phase n’en était peut-être pas moins nécessaire. La remontée va se présenter sous la forme d’une rencontre apparemment due au hasard. En mars 43, Soulès est convoqué à une discrète réunion où se mêlent d’obscures activistes et une poignée de fonctionnaires de Vichy. L’objet de l’entrevue est d’imaginer un cabinet fantôme, dans l’espoir de la chute du gouvernement Pétain. Soulès se rend vite compte de l’incohérence de ces comploteurs au petit pied, mais il est subjugué par un personnage intrigant qui garde le silence. A l’issue de la réunion, Soulès, lui fait part de l’inutilité de cette réunion – Au contraire, lui dit l’homme – il fallait que nous nous rencontrions ! Et de ponctuer sa sentence par un aphorisme – Ce n’est pas parce que les nuages se rencontrent qu’éclate l’orage, mais afin que l’orage éclate que les nuages se rencontrent.

Tombe de Raymond Abellio, cimetière d’Auteuil à Paris

Description de l'image par IA : Tombe rectangulaire en granit avec inscriptions gravées, située dans un cimetière.

Tombe de Raymond Abellio, cimetière d’Auteuil à Paris

18Pendant plusieurs années, Georges Soulès va recevoir l’enseignement du seul maître spirituel qu’il ne se soit jamais reconnu. Né en 1893, Pierre de Combas d’Hauterive est un ancien instituteur devenu guérisseur. Il se montre par ailleurs extrêmement érudit dans les sciences traditionnelles. Il s’est construit un système de références symboliques très personnel, dans lequel s’inscrivent les traditions les plus diverses de l’hermétisme. Ainsi, la Kabbale hébraïque, les Upanishads, la Bhagavad Gîta, le Yi-king et les textes hermétiques de la gnose d’Alexandrie sont mis en interconnexion, dans une architecture de type transcendantal. Soulès, devenu Abellio, théorisera plus tard le système de son maître sous le concept d’interdépendance universelle. Mais pour l’heure, bien que fasciné par la virtuosité numérale de Combas, il reste sceptique sur cette vaste construction personnelle qu’il juge irrationnelle. N’oublions pas que sous le masque de l’amateur d’occultisme, veille l’ingénieur. Certes, la méthode de Combas, reposant sur le pythagorisme, la kabbale et l’astrologie, ne manque pas de surprendre. Au domicile du maître, rue Oswaldo Cruz, Soulès passera de longues heures à contester ses théories. Plus tard, lorsque ses proches essaieront de le détourner de ce premier maître spirituel, il fera cette réponse – Même l’insolite, le délirant, l’injustifiable concourt au bien suprême.

19Pour l’heure, cet enseignement éloigne définitivement Soulès de la politique. Il était temps ! Le grand écart lui est devenu fatal ; notre activiste est pourchassé à la fois par la Gestapo, les forces vichystes et la Résistance. Commence alors une longue errance dans la clandestinité. Fin septembre 1944, le fugitif trouve enfin asile au monastère de la Source, dans le XVIe arrondissement. Cette retraite qui ne durera qu’une quinzaine de jours est importante, car l’homme politique commence à écrire. Il n’arrêtera plus. Ainsi, Soulès devint Abellio, passant dans une longue spirale ascendante, de Nigredo à Splendor Solis. C’est lors d’un entretien avec Dominique de Roux qu’il fait cette confession « Je suis né en septembre 1944 ». Il s’agit bien d’une transfiguration « de tous les retours sur soi de ma conscience, ceux-la furent sans doute les premiers à être initiatiques… ». Par le miracle du monastère de La Source, le XVIe arrondissement demeurera la Jérusalem symbolique d’Abellio.

Une civilisation trop brillante qui arrive à son terme ne peut que secréter un poison mortel pour les sociétés qui l’entourent

20Comme on le voit, le parcours ténébreux de Soulès-Abellio le rend assez antipathique, et dans le même temps, on ne peut résister à la fascination qu’exerce son œuvre littéraire, pour peu qu’on se donne la peine de le lire. Certes, Abellio n’est ni Proust ni Céline, mais des lecteurs exigeants, tel Julien Gracq, Claude Levi-Strauss, Maurice Nadeau ou Mircea Eliade n’ont pas hésité à faire son éloge ou à lui témoigner leur admiration.

21C’est par le théâtre que débute notre auteur. Son choix se porte sur le drame cathare qui ensanglanta le Languedoc au XIIIe siècle. La pièce Montségur est mise en chantier en septembre 1944. Au monastère de la Source, Abellio assiste aux offices, médite sur son échec politique et sculpte sa statue de martyr, à travers les héros tragiques de l’épopée de Montségur. Il était tentant d’assimiler son parcours personnel tumultueux au contexte de l’Inquisition de Rome contre les Albigeois ; l’Eglise cathare étant d’une certaine manière le miroir de l’Ordre invisible de moines soldats qu’Abellio avait tenté de fonder.

22Donnée au Théâtre du Vieux Colombier le 12 novembre 1945, la première représentation sera une lecture-spectacle sans décors ni costumes, Plusieurs personnages expriment le point de vue de l’auteur, ainsi du Père Guillaume, au premier acte de la pièce. – Lorsqu’une civilisation trop brillante arrive à son terme, et c’est le cas pour celle du Languedoc, elle ne peut que secréter un poison mortel pour les sociétés qui l’entourent. (Acte I, scène 2).

23Nous avons vu qu’au cours de sa formation de philosophe autodidacte, Abellio avait distillé le composé KHM (Kant-Hegel-Marx), pour recueillir, au cœur du creuset étoilé, la fleur nietzschéenne d’un au-delà de la morale… Les mauvais compagnons, qui ne sont ni sans charme ni sans vertu, peuvent à leur insu, être investis d’une mission qui les dépasse. Mais le meurtre, fut-il substitué, appelle la vengeance ! Avec ses complices dans les mauvaises actions, Abellio savait qu’en guise de consolamentum, il aurait à subir l’ordalie tumultueuse et déchirante de l’épuration. « Viens moine, accompagne-nous, nous te ferons franchir l’enceinte. Puis tu prendras la route de la plaine pendant que nous prendrons le chemin de la montagne ». C’est sur ces mots du Père Guillaume, personnage central, que tombe le rideau de Montségur. Du haut des créneaux de la forteresse cathare, Abellio n’avait plus qu’à se précipiter dans le vide abyssal d’une suractivation médiumnique, celle du cycle romanesque à venir.

Après-guerre, ses préoccupations passent de la politique à la métaphysique

24A la libération de Paris, succèdent l’Armistice et la période de l’épuration. Le cas d’Abellio n’est pas simple. Les habiles lâchent la Francisque pour brandir la Croix de Lorraine. Soulès n’est pas de ceux-là. Les amis gaullistes d’Abellio lui confirment qu’il aura certainement à subir le procès de son engagement dans la collaboration. Louis Vallon, polytechnicien, comme Abellio, et camarade de la SFIO, fait partie du gouvernement de Gaulle. Il lui conseille de se mettre en retrait ; autrement dit, il lui faut s’évanouir dans la clandestinité.

25C’est dans le Loiret que notre écrivain se réfugie. Son ex-maîtresse, A.C., bien que mariée, reste sensible à la détresse de l’homme dont elle a partagé la vie durant deux ans. En accord avec son instituteur de mari, elle offre à Abellio un asile sûr, dans la mairie-école du petit village de Nangeville. Cette retraite féconde pour l’écrivain durera d’octobre 1944 à juillet 1945. Vivant en reclus, il lit énormément, mais ses préoccupations sont passées de la politique à la métaphysique.

26Le Zohar, Maître Eckart, Berdiaev et Keyserling ont remplacé Marx, Lénine et Trotski. Dans sa quête spirituelle, Abellio s’appuie sur deux piliers complémentaires : Rudolf Steiner et René Guénon. Il pratique une sorte d’ascèse qui s’apparente au yoga, et il prétend avoir acquis le don de double vue.

27Abellio a raconté à plusieurs reprises les circonstances de sa découverte d’une clé numérale de déchiffrement de la bible hébraïque. Méditant sur les vingt-deux lettres de l’alphabet hébraïque, il remarque qu’elles correspondent au nombre de polygones réguliers qu’on peut inscrire dans un cercle de 360 degrés. C’est arbitraire, mais Kepler n’avait-il pas établi la correspondance entre les planètes et des polyèdres ? Selon la proposition d’Abellio, on obtient la série des 22 diviseurs entiers de la circonférence, qu’il fait correspondre aux 22 lettres de l’alphabet hébraïque. Abellio ne se propose rien de moins que de réaliser la prodigieuse synthèse entre la science exotérique et la connaissance secrète. Cette expérience mystico-kabbalistique, couplée à une recherche philosophique, très poussée, particulièrement dans le domaine de la phénoménologie, sera le creuset du grand-œuvre d’Abellio, le système qu’il nomme La Structure absolue.

28Parallèlement à ses travaux d’exil du Loiret, il travaille à son premier vrai roman, Heureux les pacifiques et à un essai d’exégèse métapolitique. Nourris de gnosticisme alexandrin, les thèmes que brasse notre prophète donnent le vertige au lecteur. Qu’on en juge : Les cycles d’involution-évolution et les déluges ; l’utopie de l’humanisme intégral et le déterminisme divin ; les activités scientifiques et la création d’un Ordre spirituel ; l’homme comme accumulateur et transformateur d’énergie. De quelle énergie s’agit-il ? Celle du Gadlu, peut-être… On le voit, beaucoup de matériaux sont nécessaires à la construction du Temple intérieur d’Abellio.

29Cette intense activité littéraire ne peut se poursuivre sur le territoire français, en proie à la fièvre des épura-teurs. Sachant que s’il est pris, il sera condamné à une peine de prison, Abellio se met en quête d’une retraite sûre. En février 1947, il passe clandestinement en Suisse. Cet exil de circonstance durera jusqu’en 1953. La période suisse marque la véritable entrée en littérature d’Abellio. Seule ombre au tableau, en février 1948, il est condamné par contumace à dix ans de travaux forcés.

Ses romans forment un grand œuvre, une montée vers l’illumination spirituelle

30Sur une période de trente-cinq ans, il donnera quatre romans-phares : Heureux les Pacifiques, Les yeux d’Ezéchiel sont ouverts, La Fosse de Babel et Visages immobiles. On note que si le premier titre fait référence aux Béatitudes de l’Evangiles (Matt. 5.9), les deux suivants sont empruntés à l’Ancien Testament. Quant au dernier, il regarde plutôt vers l’Asie. On pense au non agir, commun au Bouddhisme et au Taoïsme.

31Compte tenu de son bagage scientifique et de sa grande érudition, les développements que nous propose Abellio ne sont pas toujours exempts d’une certaine obscurité. Le style coruscant peut parfois dérouter le lecteur, habitué à la banalité lénifiante, érigée en étalon de la modernité. Il pourrait être classé parmi les anti-modernes. Il y a aussi de l’action dans les romans d’Abellio, de l’action violente, même. De manière triviale et un peu provocatrice, on pourrait dire que son sujet, même s’il évolue, c’est OSS 117 chez Heidegger.

32Sa tétralogie tourne autour d’un seul sujet, la géopolitique, mais le vrai motif est la gnose ; quant au thème unificateur, sacré et secret, il s’agit de l’amour, au sens de Dante et de Maître Eckart. Autrement dit, la mission de romancier que s’assigne Abellio, et qu’il entend bien remplir, c’est d’exalter la troisième des Vertus théologales, La Charité.

33Il faut envisager la somme romanesque d’Abellio comme son grand œuvre. Processus analogue aux quatre phases de l’Alchimie, il s’agit d’une montée en quatre étapes vers l’illumination spirituelle. Si l’expérience de la politique et de la guerre, qu’on retrouve dans son premier roman, représente la putréfaction, la materia prima, les suivantes s’envolent sur la spirale ascendante d’un Art royal de haute réverbération.

34Le premier roman d’Abellio, Heureux les Pacifiques, brasse tous les thèmes métaphysiques et théologiques chers à l’auteur. Derrière les assassinats politiques, dont le cherchant Abellio eût à connaître durant la guerre et l’occupation, il y a un Christ souffrant. L’action se déroule durant la période de tous les dangers, 1934-1945. Descente vitriolée aux enfers, elle consacre l’échec politique d’Abellio.

35Le deuxième roman d’Abellio, Les Yeux d’Ezéchiel sont ouverts, confirme la vocation prophétique du romancier. Terminé en 1948, l’année de la condamnation de Georges Soulès, le roman est publié en 1949 chez Gallimard. Troisième de ses romans, La Fosse de Babel est certainement le plus abouti. Dans l’incipit, Abellio reconnaît sa dette à l’égard de Kafka, en citant son Journal intime – Nous creusons la fosse de Babel. Par cette inversion de la pyramide babelienne, c’est l’image du Sceau de Salomon qui s’impose. On en connaît le symbolisme. Rédigé entre 1959 et 1961, le livre paraît chez Gallimard en 1962. C’est un thriller métapolitique dans lequel les dirigeants d’un cercle supérieur opposent et manipulent des terroristes d’extrême gauche et d’extrême droite, afin de créer un climat d’insurrection. Pour qui est familier des manoeuvres de la géopolitique contemporaine, ces polarités télécommandées ne sont-elles pas l’apanage des grandes nations occidentales ?

36

  • Ce n’est pas pour rien que New York est une ville si hautement dressée qu’on peut y voir déjà la capitale prédestinée où le serpent qui veut être adoré des foules lève la tête. L’éclatement des bombes dans le ciel de New York sera le signe infaillible…
  • Ce soir, je rêve à un Manhattan écroulé, nivelé et désert…

37On comprend que presque tombé dans l’oubli, le roman La Fosse de Babel eut un regain d’intérêt auprès du public, après le 11 septembre 2001.

38Visages immobiles l’ultime roman d’Abellio est à son œuvre ce que Le Crépuscule des dieux est à la Tétralogie de Wagner. L’âge venant, s’opère dans son œuvre d’écrivain une sublimation qui écarte toutes les scories, toutes les écorces mortes, pour accéder à la vérité de l’âme.

39On ne peut lire les romans d’Abellio de la main droite, sans avoir dans la main gauche son œuvre théorique et conceptuelle. Au roman d’aventure se substituent alors les éléments d’une phénoménologie illuminative. L’ensemble forme l’Arche royale d’Abellio. Comme les mathématiciens de l’école de Moscou, contributeurs de la théorie des ensembles, il fait le lien entre logique et théologie. A la dialectique, il propose de substituer une méthode nouvelle, la trialectique – nous dirions triangulation. Cette prémisse méthodologique se résout dans un quatrième terme d’illumination quasi mystique, ce que Pierre Schaeffer, son benjamin à Polytechnique, nomme le quaternion d’Abellio Si la lecture est méditation et prière, par la liturgie abellienne, l’impétrant peut avoir le sentiment que son âme s’unit au principe créateur. L’exercice n’est pas sans danger et il n’est pas recommandé aux esprits sensibles.

40Pour aborder ces questions difficiles, l’une des meilleures introductions à l’œuvre d’Abellio est sans conteste Le Cahier de l’Herne, paru en 1979, qui lui est consacré. Deux livres nous semblent, en outre, indispensables, La Bible document chiffré, pour l’aspect symbolique et traditionnel et La Structure absolue, pour la philosophie. Le premier traite de la kabbale, plus particulièrement de la valeur numérale des caractères hébraïques et de l’arbre séphirothique. Il sera refondu et publié par Gallimard en 1984, sous le titre Introduction à une théorie des nombres bibliques, Essai de numérologie kabbalistique. Quant à La Structure absolue, c’est un essai philosophique d’approche difficile. Partant des Méditations cartésiennes d’Edmund Hüsserl, il s’agit pour Abellio d’opérer la transformation du soi afin de trouver le point fixe au centre d’un monde toujours en mouvement. Abellio propose une recherche méthodologique qui part de la gnose, pour atteindre un centre de la connaissance, (l’œil dans le triangle ?), par le moyen de la réduction phénoménologique.

41Revenu en France en décembre 1951, pour obtenir la révision de son procès, il est incarcéré à la prison de la Santé pour un bref séjour. Au tribunal, Jean Gémaehling, chef du réseau Kasanga et Pierre de Bénouville, compagnon du général de Gaulle expliquent que sur leur instigation, Abellio a espionné les structures vichystes. D’après leurs témoignages, le rôle joué par Abellio dans la collecte du renseignement était capital. Abellio est acquitté en octobre 1952.

42Epuisé, malade, il s’éteint le 26 août 1986, à l’hôpital Pasteur de Nice. C’est dans sa Jérusalem, enfin céleste, le XVIe arrondissement, qu’il trouve le repos. Le visage immobile de ce clandestin de la métaphysique repose désormais rue Claude Lorrain, dans la première division du petit cimetière d’Auteuil, sur l’hypoténuse d’un triangle formé par les sépultures d’Abel Gance, de Charles Gounod et de l’Abbé Roussel, fondateur des Orphelins Apprentis d’Auteuil.

Couverture des Cahiers de l’Herne (1979)

Description de l'image par IA : Homme en costume avec lunettes, souriant, levant la main à l'œil. Titre en haut : "L'Herne Raymond Abellio".

Couverture des Cahiers de l’Herne (1979)


Date de mise en ligne : 28/05/2021

https://doi.org/10.3917/cdu.060.0068