L’économie sociale, réponse maçonnique à la lutte des classes
Pages 24 à 30
Citer cet article
- REYNAUD, Jean-Michel,
- Reynaud, Jean-Michel.
- Reynaud, J.-M.
https://doi.org/10.3917/cdu.060.0024
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- Reynaud, J.-M.
- Reynaud, Jean-Michel.
- REYNAUD, Jean-Michel,
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L’économie sociale, assise sur les coopératives, les mutuelles, les associations et les fondations, envisage le travail en s’inspirant des idéaux qui sont ceux de la franc-maçonnerie.
1« Le travail ça fatigue, ça salit et ça déshonore » ! Ainsi s’exprimait Louis Jouvet dans « La charrette fantôme »,un film de Julien Duvivier en 1939. On est, semble-t-il, bien loin, avec cette réplique de toute « glorification », de cette forme de sublimation de la notion de travail telle qu’elle est présentée tant chez les Compagnons et autres bâtisseurs, qu’au second degré des rituels maçonniques.
2Les voyages symboliques du grade de compagnon mènent vers le dernier cartouche où est inscrite la glorification du travail, concept important. Le rituel indique : « vous aurez toujours à l’esprit que le travail n’est pas seulement une activité profane mais une collaboration consciente à l’édification du Temple » poursuivant également que c’est par lui que l’homme devient meilleur. Le gai savoir des bâtisseurs, c’est le mythe de la recherche du Graal, la transformation de la pierre philo-sophale des alchimistes, la recherche de la vérité avec, comme unique but, l’approche de l’unité. La géométrie, base de la science de la construction, prenait l’homme comme mesure de base, « l’homme mesure de toutes choses » comme le disait Platon, en termes de coudée, pied etc., ainsi la rationalité du nombre servait de construction transcendante.
3C’est le jour où l’on a voulu donner une valeur au rapport de nombres qui évalue π, que l’on a découvert les nombres irrationnels et ainsi apporté la valeur philosophique a cette évaluation: point de mysticisme, point d’intervention divine, la Construction Sommitale c’est l’Homme avec toute sa rationalité et toute son irrationalité. Ainsi, la matière commence à être apprivoisée par la puissance de l’esprit, premier travail que nous devrions « glorifier ».
Le pavé mosaïque n’évoque plus une nécessaire dualité mais un antagonisme
4Mais par-delà cette sublimation symbolique enthousiaste, l’outil nécessaire à l’activité laborieuse n’est plus ici le symbole d’une qualité morale mais bien un prolongement de ces fatigues, salissures et autres « déshonneurs », au sens de flétrissures et dégradations. C’est donc bien d’un véritable antagonisme qu’il s’agit – apparent ou improbable – le pavé mosaïque induisant non plus une nécessaire dualité dans l’apport de la conjonction des contraires, mais bien un gouffre, une cassure qui rend les dalles blanches et noires aussi éloignées les unes des autres que la raison l’est de la superstition.
5Mais est-ce bien de la même chose dont nous parlons ? D’un côté n’a-t-on pas tendance à trop intellectualiser, et de l’autre, n’a-t-on pas à céder à trop d’ouvriérisme ? La définition du travail est une tâche complexe car, à l’évidence, elle n’est pas unique. Qu’est-ce qui peut rapprocher celui dont l’activité professionnelle consiste à « pianoter » sur le clavier de son ordinateur pour, par exemple, boursicoter – « jouer » en bourse – gagner ainsi sa vie, de celui qui travaille physiquement de ses mains, qu’il soit artisan ou ouvrier d’usine ?
6Si l’un ne se fatigue physiquement pas beaucoup avec un travail propre en apparence, l’autre subit des contraintes physiques. Même si le stress est la forme moderne de la fatigue, de l’épuisement, et parfois d’un nouvel esclavage, il n’en reste pas moins que, pratiqué dans certaines activités, le travail salit et dans d’autres il est propre au sens premier. Dans d’autres cas il fatigue aussi plus que dans d’autres. Mais pourrait-on affirmer que le stress serait réservé aux plus « intellectuels », ou, acception plus appropriée, aux moins manuels ? C’est partiellement faux car le stress est inhérent à l’activité humaine. C’est aussi un produit de notre société. Mais c’est également partiellement vrai, car certaines activités qui génèrent plus de stress que d’autres requièrent un potentiel élevé de connaissances.
Entre glorification du travail et lutte des classes
7Le travail est devenu, ou redevenu, un bien rare, les chiffres du chômage étant aujourd’hui catastrophiques, notamment pour les plus jeunes générations. Peut-être est-ce pour cela qu’il apparaît parfois sublimé, et parfois honni, mais toujours d’essence manichéenne. On en possède un (à moins que ce soit lui qui nous possède) ou on en cherche un. Entre les deux, certes il se trouve une kyrielle de « petits boulots », tous plutôt mal rémunérés, mais fondamentalement c’est du travail. Comme en toutes choses, une approche manichéenne – tout blanc ou tout noir, sans autre forme de procès – brouille une bonne compréhension et altère l’analyse. C’est pourquoi, peut-être faudra-t-il raisonner autrement. Et éviter l’écueil de l’approche socialement destructrice du partage du travail avec comme corollaire le partage des revenus, pour trouver une manière plus solidaire, plus fraternelle, de fournir du travail à tous, pour tous. En fait il faudra déboucher sur un autre concept de la notion de travail plus proche de ce qui se fait dans le monde associatif (dans le meilleur des cas, une activité qui sert à quelque chose, qui est utile à la collectivité, aux autres) ou plus simplement trouver une activité à chacun, une occupation à certains.
L’allégorie du compagnon s’inscrit dans la tradition judéo-chrétienne de la rédemption par la peine
8Car cette sublimation-glorification du travail, si chère à la mythologue compagnonnique, forme de contrepoint au fondement du concept de lutte des classes, qui aurait lui été « fondé » par l’ouvriérisme, n’est en fait que l’action qui produit une reconnaissance, ce qui fait que j’existe : je travaille donc je suis, le labeur est aussi créateur de l’être. Alors pour justifier cette évidence, car a contrario ne pas avoir de travail induit une déstructuration complète de l’individu, on a créé une allégorie, un mythe à la morale stabilisatrice, une saine approche combattante du fameux ennui père de tous les vices.
9De fait, l’allégorie compagnonnique se trouve être l’alliée objective du poids de la tradition judéo-chrétienne (« tu gagneras ton pain à la sueur de ton front »), induit une notion de travail-plaisir, de travail-libérateur (bien délicat à manier depuis que les nazis ont inscrit sur le portail d’Auschwitz la formule « le travail rend libre »), de travail-fatigue (le terme laborieux – de labor, travail, est passé dans le langage courant pour désigner une action pénible), et quelque part de travail qu’il faut mériter : c’est à celui qui a le goût du beau et du poli que l’on accordera une augmentation de salaire.
10Mais dans cette expression aux contours symboliques, n’y a –t-il pas une sorte de ségrégation qui fait que des barbes d’aluminium ou de fer ne « valent » pas la bonne odeur des copeaux de bois ? En fait c’est la création qui est sublimée et non pas l’acte du travail en lui-même. Il y a d’un côté un travail propre, agréable à toucher, reconnu, mieux rémunéré, et de l’autre une activité de masse, parfois à la limite de la salubrité, méconsidérée et moins bien payée. C’est l’expression même de la subjectivité, de l’utilité de tel ou tel travail. Pour certains – certainement la proportion la plus grande – Louis Jouvet avait raison : le travail ça fatigue, ça salit et ça déshonore. Pour d’autres c’est plus gratifiant, plus propre et même libérateur. Mais pour compliquer encore l’analyse, même dans le premier cas, le travail est structurant.
Le travail est souvent vécu comme une simple aliénation
11Mais alors où notre action doit-elle se situer ? Où doit s’exercer le centre de l’Union qui nous est si cher, quelles sont les vérités que nous avons acquises et que nous devons répandre à l’extérieur ? Le travail faisant appel à de la psychologie, à du droit, à de la physiologie, ainsi qu’à des concepts touchant la notion même de pouvoir, il n’est pas indifférent à notre souci d’amélioration de la société. Il modèle l’homme et module l’humain : en cela il ne peut être, en tant que tel, déshonorant. Car s’il n’est pas libérateur pour tous, il est néanmoins émancipateur : c’est sa façon d’être un initiateur. Car même sali, fatigué, usé, l’homme peut encore témoigner, haranguer et convaincre, pour mettre d’autres hommes, ses frères, sur le chemin du changement, de la réforme. Sans travail, point de prise de conscience, point de repères, point de « je travaille donc je suis » : sans travail, l’homme se sent nié.
12Alors, tout cela fait que le regard que nous devons porter sur le travail doit être très nuancé. Il peut être glorifié, plutôt sublimé, car il permet un dépassement de soi qui hisse l’homme hors de son cadre, hors de ses limites. Mais en dehors de cette activité, en fait créatrice, le travail est souvent vécu comme une simple aliénation : tantôt libérateur, tantôt oppressant et étouffant. Mais ne pas en avoir, c’est à coup sûr se voir nié dans tout son être, en quelque sorte ne pas ou ne plus exister. La difficulté à concevoir une autre manière de travailler réside, principalement, dans le fait que notre société – hier comme aujourd’hui – intègre bien mal le désir fondamental d’autonomie personnelle inhérent à chaque individu. Cela renforce le sentiment d’aliénation comme celui de frustration lorsque l’on en manque.
13C’est pourquoi une autre façon de concevoir les rapports sociaux du travail a été inventée, d’essence démocratique, égalitaire et solidaire.
Le mouvement coopératif prend son essor au milieu du XIXe siècle
14C’est au milieu du XIXe siècle, en 1844 à Rochdale près de Manchester, que Charles Howarth, et vingt-huit de ses camarades majoritairement tisserands, imaginent une société de consommation fondée sur l’entraide mutuelle, créant ainsi le mouvement coopératif : la Société des Equitables Pionniers de Rochdale était née. Chargé de soulager la misère sociale, le mouvement coopératif a, depuis, fait le tour du monde. On peut noter que des épiceries coopératives furent fondées à Lyon dès 1835, annoncées comme un système commercial nouveau, sous le vocable de « commerce véridique et social » suivant la théorie de Charles Fourier « Travail, Capital, Talent ». On retrouve cette idée aujourd’hui notamment dans ce que l’on appelle le commerce équitable.
William Cooper, Charles Howarth, John Smithies, fondateurs de la Société des Equitables Pionniers de Rochdale
William Cooper, Charles Howarth, John Smithies, fondateurs de la Société des Equitables Pionniers de Rochdale
Manufacture française d’armes et cycles de Saint-Étienne
Manufacture française d’armes et cycles de Saint-Étienne
15C’est un véritable mouvement de fond qui s’est constitué et développé face à ce qu’il faut bien appeler l’empire du profit, une sorte de réponse en forme de rejet positif, donc d’alternative, de – et à – la violence libérale où progrès social, emploi, protection sociale et entraide fraternelle sont le ciment unificateur et les valeurs.
16Un certain nombre de principes communs fédèrent coopératives, mutuelles, associations et fondations qui représentent le secteur de l’économie sociale, comme la démocratie (un homme = une voix), l’absence de profit individuel et l’indépendance totale vis-à-vis de l’Etat. Ces quelques principes sont fondamentaux pour décrire une autre façon d’envisager les rapports au travail ; la démocratie et le sens de l’intérêt général ne sont-ils pas les mêmes principes qui sous-tendent l’essentiel du travail maçonnique ? Car le travail n’y est pas seulement une activité profane mais bien cette collaboration à une œuvre collective qui nous fait nous transcender, mais sans jamais oublier son sens le plus « laborieux » qui fait que des hommes en souffrent.
17« Travailler c’est trop dur » chantait Julien Clerc, et pourtant c’est souvent vécu aussi comme un échappatoire nécessaire malgré l’inadaptation des lieux d’habitation par rapport aux lieux de travail, des rythmes par rapport aux problèmes de la garde des enfants, des horaires, etc. C’est sur le lieu du travail que l’on se fabrique parfois une autre personnalité, qu’on s’invente un autre personnage : ni tout à fait soi-même, ni tout à fait un autre, on veut bien souvent se revaloriser aux yeux des siens, exister par rapport aux autres et donner ainsi un certain sens à sa propre vie.
18Le travail permet à l’individu de s’exprimer, de dire qui il est vraiment ou quelle image de lui il veut donner, ce qui – au fond – est un peu la même chose, et de tenter de lui faire oublier, parfois, la dureté de certains travaux. Ainsi, les rapports de l’homme au travail sont compliqués et complexes. D’autant qu’un ingrédient est toujours venu rendre malsain cette cohabitation : l’argent. S’il ne corrompt peut-être pas tout, mais beaucoup de choses, l’argent et tout le système de partage ont perverti ce qui aurait pu n’être qu’une noble occupation humaine et, ce qui leur est le plus impardonnable, ont donné un reflet dans le miroir que l’on n’aurait préféré ne pas voir.
19Il est vrai que le travail peut ne pas fatiguer et salir, mais n’oublions jamais de nous poser la question, comment peut-il ne pas « déshonorer » ?