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Article de revue

Jacques Mitterrand (1908-1994) ou la séduction communiste

Pages 78 à 84

Citer cet article


  • Lefebvre, D.
(2008). Jacques Mitterrand (1908-1994) ou la séduction communiste. La chaîne d'union, 44(2), 78-84. https://doi.org/10.3917/cdu.044.0078.

  • Lefebvre, Denis.
« Jacques Mitterrand (1908-1994) ou la séduction communiste ». La chaîne d'union, 2008/2 N° 44, 2008. p.78-84. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-chaine-d-union-2008-2-page-78?lang=fr.

  • LEFEBVRE, Denis,
2008. Jacques Mitterrand (1908-1994) ou la séduction communiste. La chaîne d'union, 2008/2 N° 44, p.78-84. DOI : 10.3917/cdu.044.0078. URL : https://shs.cairn.info/revue-la-chaine-d-union-2008-2-page-78?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/cdu.044.0078


Notes

  • [1]
    Fred Zeller, discours de clôture du convent de septembre 1971.
  • [2]
    Une bonne partie des renseignements biographiques ici publiés ont été puisés dans la biographie de Jacques Mitterrand rédigée par Yves Hivert-Messeca pour L’Encyclopédie de la Franc-maçonnerie, « La Pochothèque », 2000, pp. 577-578.
  • [3]
    Par la constitution de 1946 de la IVème République, l’Empire colonial français devient l’Union française. Cette assemblée parlementaire a été supprimée par la Vème République.
  • [4]
    On le mesure à la lecture de son livre À Gauche toute, citoyens (Guy Roblot, 1984), dans lequel il fustige à qui mieux mieux «les gredins du néo-colonialisme ».
  • [5]
    Edouard Boeglin, Main basse sur la Maison Cadet ?, Cêtre, 2007.
  • [6]
    En octobre 1972, il s’affiliera aux Vrais Zélés, de Chalon-sur-Saône, loge dont il démissionne en janvier 1976, avant de rallier en octobre de la même année les Fervents du Travail (Montargis).
  • [7]
    On note aussi de lui un ouvrage paru en 1973, La Politique des francs-maçons, chez Roblot. Ce livre a été republié en 2004 chez l’éditeur À l’Orient.
  • [8]
    Se reporter à mon ouvrage, Fred Zeller, des trois flèches aux trois points, Bruno Leprince, 2004, pp. 35 et s.
  • [9]
    Au-delà des analyses politiques divergentes, certains mettent en avant des incompatibilités d’humeur entre les deux hommes…
  • [10]
    Se reporter notamment au livre de Thierry Pfister, qui a écrit en 1977 : « [Jacques Mitterrand] exerce une influence prépondérante au sein des loges du Centre et du Sud-Ouest. C’est de ces bastions que sont parties les attaques contre Fred Zeller accusé d’avoir violé le secret maçonnique dans son livre » (Les Socialistes, Albin Michel, 1977 p. 177).
  • [11]
    Jacques Mitterrand a siégé une ultime fois au Conseil de l’Ordre de 1977 à 1980.
  • [12]
    Entretien accordé à Jacques Lemaire en 1976 pour la radio belge, et reproduit dans la revue La Pensée et les hommes, mars 1977.
  • [13]
    Jacques Mitterrand, émission Radioscopie de Jacques Chancel, France Inter, 3 novembre 1969.

Le Grand Orient de France a souvent été proche du pouvoir ou d’un parti politique. Raconter un épisode récent est donc délicat pour l’historien à qui il manque encore archives et recul. Pourtant, l’histoire vivante est nécessaire à la construction d’une perspective. Conscient de ces difficultés, Denis Lefebvre tente ici d’offrir un premier regard sur Jacques Mitterrand, personnalité influente et contreversée du G∴O∴ pendant plusieurs décennies.

Fred Zeller et Jacques Mitterrand

Description de l'image par IA : Deux hommes en costume assis côte à côte, tenant des papiers, dans une salle bondée.

Fred Zeller et Jacques Mitterrand

1Jacques Mitterrand, né en juin 1908 à Bourges, aurait eu cent ans cette année. Il a été Grand Maître du Grand Orient de France à deux reprises, en 1962-1964 et 1969-1971. C’était dans ces années qui virent la Maçonnerie du G∴O∴ s’engager avec vigueur dans le monde de son époque, après une IVe République qui avait été, pour reprendre l’expression de Fred Zeller, une «traversée du désert» [1].

2Un homme engagé, Mitterrand, à n’en pas douter. Son curriculum vitae[2] profane suffirait déjà à remplir la vie d’un honnête homme. Avant la guerre, étudiant en droit à Paris, il s’investit dans les rangs de la Ligue d’action universitaire républicaine et sociale, dont l’une des figures de proue est Pierre Mendès-France. Il milite au Parti radical, qu’il entend faire bouger, préside aux destinées de l’hebdomadaire jeune radical Le Jacobin, devient secrétaire de la fédération de la Seine de cette organisation politique, s’active dans le sillage de Pierre Cot, un de ces jeunes turcs fort remuants.

3Il goûte à une première campagne électorale en 1936 dans le 18ème arrondissement de Paris, mais il est battu, comme il le sera d’ailleurs tout au long de sa vie politique, chaque fois qu’il se présentera au suffrage universel direct : ainsi en 1958 et 1962.

4Farouche adversaire du fascisme et du nazisme, il condamne en 1938 les accords de Munich qui, à ses yeux, cèdent à Hitler, alors qu’il faudrait s’opposer à lui. Tout naturellement, pendant la Guerre, il résiste, entre hébergement de prisonniers évadés (pour lesquels il fabrique des faux papiers), et réalisation d’un journal clandestin, Le Courrier du peuple.

5Après le démantèlement de son réseau, il gagne la Zone Sud, où il s’investit dans le réseau interallié de Lyon, participe à des actions de sabotage et d’espionnage. Il finit la guerre avec le grade de captain des Spécial Forces britanniques, grade qu’il conservera dans les Forces françaises combattantes.

Antifasciste dès avant la guerre, c’est dans la Résistance qu’il deviendra proche du Parti Communiste. Il le restera sa vie durant. Comme bien d’autres à cette époque, il avait comme devise : « Pas d’ennemi à gauche ! ».

6C’est pendant ses années de résistance qu’il se rapproche du PCF, rejoignant le Front National (l’appellation n’était pas protégée, hélas), une de ses succursales. Après la guerre, après avoir retrouvé son poste à la Caisse des Dépôts et Consignations en qualité d’administrateur civil, mais se tourne vite vers la politique, avec une notion fondamentale pour lui : pas d’ennemi à gauche. Alors, pendant toutes ces années de guerre froide, on le trouve sans état d’âme proche du PCF, pour le moins «compagnon de route», selon la formule consacrée : secrétaire général de l’Union progressiste, aux côtés de Pierre Cot, Gilles Martinet et Pierre Dreyfus-Schmidt, membre du Conseil Mondial de la Paix (l’une des plus virulentes officines du mouvement communiste international) en 1952. Surtout, il est membre, de 1947 à 1958, du Conseil de l’Union française [3], élu avec les voix communistes.

7Pendant dix ans, il s’investit principalement dans les questions d’outre-mer, et effectue de nombreux voyages dans ces contrées.

8Plus tard, il sera membre du PSA (Parti socialiste autonome), une scission en 1958 de la SFIO, et tout naturellement ensuite rejoindra le PSU. Tout au long de cette période, il ferraille en permanence contre ses adversaires, et il n’en manque pas : sociaux-démocrates ici, colonialistes là [4], etc. On le retrouve ensuite, après le congrès d’Epinay en 1971, membre du Parti Socialiste. Il décède le 5 juin 1991.

9Faute d’avoir connu cet homme physiquement, l’auteur de ces lignes citera ce qu’en a écrit Edouard Boeglin dans son dernier livre : « L’homme – pas très grand, cheveux noirs plaqués, nez aquilin – frappait d’abord par un regard : vif, incisif, sans détour. Avec lui, l’on n’avait pas le choix : soit on soutenait son regard, soit on plongeait dans ses papiers. Bref, Mitterrand et moi avons échangé des regards. Mais pas seulement. [5]»

10Il a aussi été, bien sûr, franc-maçon du Grand Orient de France : initié en juin 1933 à la loge parisienne La Justice, compagnon en mai 1934 et maître en mars 1935 [6]. Il en a été le vénérable de 1953 à 1956. Entrant en Maçonnerie, il s’inscrit dans une tradition familiale : son père Armand était membre de l’Ordre, et a même siégé quelques années au Conseil de l’Ordre, de 1946 à 1949 et de 1951 à 1954.

11C’est en 1962 que Jacques Mitterrand apparaît sur l’avant-scène avec son élection à la Grande Maîtrise, mais il s’investissait depuis longtemps déjà dans la vie de l’obédience : élu membre du Conseil de l’Ordre de 1957 à 1960, il fut Grand Orateur en 1958-1959 et Grand Secrétaire en 1959-1960.

12Dès les débuts de la IVème République, il est un orateur très demandé par les loges, répondant toujours présent aux appels pour animer des tenues. Signaler toutes ses planches serait bien sûr sans intérêt, mais certaines d’entre elles illustrent ses thèmes de prédilection, souvent d’ordre politique. En juin 1946, après les élections, il revient sur ce scrutin qui s’inscrit dans le cadre de l’installation (laborieuse) de la IVème République, une République qu’il ne porte guère dans son cœur.

13Dix ans plus tard, d’ailleurs, alors que la Guerre d’Algérie s’impose de plus en plus, entre horreur(s) et abdication(s), il s’interroge devant la loge Le Monde : «Où va la République ?» D’autres thèmes apparaissent : en octobre 1946, il s’intéresse à «la Synarchie» (La Solidarité chelloise) ; l’année suivante, devant la même loge, il traite du thème «De Rome à Moscou», puis évoque la question «Démocratie et liberté» (Frères unis inséparables). En février 1958, alors que la IVe République commence à vaciller, il évoque devant la loge Clarté la question de «La jeunesse devant la France contemporaine».

14Un autre thème, enfin, est bien présent dans ses interventions en loge, celui de la politique du Vatican. C’est d’ailleurs à ce thème qu’il consacre en 1959 son premier ouvrage (La Politique du Vatican, Dervy [7]), présenté par Le Monde du 18 septembre 1962 comme «un ouvrage de vive polémique».

15Jacques Mitterrand est présent sur tous les fronts maçonniques, des débats en loges aux convents. Là aussi, les tensions sont parfois présentes. On le mesure au convent de 1952, où est notamment débattue la question de l’Europe. Rapporteur, Mitterrand se montre très sceptique sur cette Europe en construction, y voyant la main de l’Église.

16D’autres frères (la majorité sans doute) sont d’un avis contraire, mettant en avant les efforts pour préserver et assurer la paix, alors que le continent européen se déchire depuis tant de décennies. Pour eux, l’Europe en marche ne pourra se faire que par étapes, donc en passant des compromis, sans accepter pour autant de compromissions, avec quelques partenaires.

La première élection de Jacques Mitterrand comme Grand Maître intervint dans un contexte de crise au Grand Orient de France. Nombreux étaient ceux qui lui reprochaient son «philo-communisme» et son anti-européisme

17Cette attitude de caractère réformiste, Jacques Mitterrand la rejette, ce qui ne plaît guère aux européistes maçons, qui lui reprochent dans la foulée son philocommunisme. Au convent de 1952, justement, après la lecture de son rapport, qui condamne cette Europe se construisant au profit de la Synarchie et du Vatican, le frère Davoust lui rétorque : « On a eu raison, si les faits sont exacts, de les dénoncer. Mais on n’a pas dénoncé la pensée de Staline ».

18La polémique ne fait pas peur à Jacques Mitterrand. Il la provoque parfois, la subit souvent. Ainsi, en 1962, avec son élection à la Grande Maîtrise, succédant au centriste Maurice Ravel. Une élection à l’arraché, sur fond d’intenses débats internes, alors que l’Obédience de la rue Cadet vibre, réveillée par le retour au pouvoir du général de Gaulle en 1958, avec la condamnation de cette forme de gouvernance autour de la notion de « pouvoir personnel. »

19Très politique, Jacques Mitterrand entend répondre à ses adversaires en octobre 1962, dans son premier message aux frères du G∴O∴ : « Je n’oublierai jamais qu’un maçon se doit d’abord à l’Ordre, et qu’il est maçon avant d’être homme politique. » Mais cela ne suffit pas. Dès octobre, une polémique a été ouverte par La Nation socialiste, revue animée par un ancien communiste, Auguste Lecœur, qui se livre à une violente charge : « Je n’ai pas besoin d’être renseigné sur les opinions politiques de M. Mitterrand. J’étais aux premières loges (non pas à la Maçonnerie, mais au PCF), j’étais donc parfaitement au courant de ses activités.»

20D’autres articles paraîtront les semaines suivantes dans La Nation socialiste sur cette question, notamment sous la plume de Fred Zeller, qui s’implique dans ce débat en écrivant : « L’Ordre est trop complexe, trop chatouilleux de son indépendance pour s’aligner purement et simplement sur les idées personnelles d’un ‘patron’, provisoire, aussi talentueux soit-il.[8]»

21La presse nationale évoque aussi cette accession de Jacques Mitterrand à la Grande Maîtrise, se livrant à un parallèle avec la situation de la Grande Loge de France, qui vient d’élire au même moment Louis Doignon, certes socialiste, mais plus que réservé à l’égard du PCF. On note ainsi, dans Le Monde du 18 septembre 1962 : « On peut penser que les tendances politiques antinomiques de ces deux nouveaux dirigeants de la Franc-maçonnerie française ne contribueront pas à resserrer les liens assez lâches qui subsistent entre leurs obédiences respectives. » Il est vrai que, depuis la rupture des de 1959 au moins, les relations entre le G∴O∴ et la G∴L∴ ne sont pas au beau fixe, même si des rencontres se tiennent dès le début de l’année 1962.

22L’essentiel, pour les francs-maçons du Grand Orient de France, est ailleurs : la vie de l’Obédience, son inscription dans son époque, le bouillonnement qui la caractérise. Jacques Mitterrand, avec une génération de frères qui arrivent au même moment à la maturité maçonnique, s’inscrit dans cette logique. Tous se prononcent pour une Maçonnerie tournée vers son époque, ouverte aux débats sur les questions de société qui, seuls, pourront faire venir à elle ceux qui constitueront l’élite de la nation, souvent déçus par les partis politiques.

Attaqué par les socialistes que dirigeait le F ∴ Guy Mollet, Jacques Mitterrand échoue à être réélu en 1965 mais y parvient en 1969 avec une majorité confortable. Entre temps, il y a eu les évènements de mai 68, le PS a changé, le paysage politique français aussi

23Mitterrand entend ouvrir de grands chantiers, comme il le déclare au convent de 1964, alors que se développent, un exemple parmi d’autres, les villes nouvelles : « Aucune ville nouvelle, lance-t-il, ne devrait naître sans qu’une implantation maçonnique soit immédiatement envisagée ». Plus loin, il ajoute que les maçons doivent s’investir dans les nouvelles structures de la société, comme les maisons de la jeunesse et de la culture (MJC). Il faut en finir avec la nostalgie d’un passé maçonnique mythique, et tout mettre en œuvre pour que le GO « retrouve son audience et son influence ». La Maçonnerie ne doit pas être « un lieu de repos et un havre paisible où les frères cultivent l’harmonie et méditent hors de toute préoccupation profane ».

24C’est dans ces années que le GO évolue peu à peu, secoue une certaine léthargie qui le caractérisait depuis les années quarante. On en mesure les signes avec l’organisation (certes, Jacques Mitterrand n’en est pas le seul artisan) de colloques tournés vers l’extérieur, avec des intervenant profanes, scientifiques, syndicalistes, politiques : démocratisation de l’enseignement (1962) ; problèmes de l’agriculture (1963) ; l’information (1964).

25La « vieille maison » bruisse, s’agite. Certes, avec parfois des soubresauts, des débats, des querelles : s’ouvrant sur le monde extérieur, le GO en adopte parfois quelques-unes des pratiques et habitudes. Ainsi, en 1965, avec l’élection de Jacques Chevalier, opposé à Mitterrand. Le Monde du 12 septembre donne son sentiment : «Il est difficile de ne pas voir dans l’échec de M. Jacques Mitterrand, sinon une victoire de la ‘droite’, sur la ‘gauche’, du moins un succès de la tendance ‘apolitique’ et traditionaliste sur la tendance ‘ouverte’ et ‘politique’ qu’avaient représentée les deux précédents grands maîtres, MM. Jacques Mitterrand et Paul Anxionnaz. »

26D’autres journaux voient dans cette défaite la main de la SFIO, le Parti socialiste de l’époque, dirigé par le frère Guy Mollet, qui dispose des réseaux des francs-maçons socialistes regroupés dans le Cercle Ramadier : Candide peut écrire, le 20 septembre 1965 : « Pourquoi faire battre Jacques Mitterrand ? Parce que ce dernier est jugé trop ‘progressiste’ et trop systématiquement anti-SFIO ».

27L’année 1969 voit cependant une remontée de Jacques Mitterrand à la Grande Maîtrise, avec une majorité confortable, puisqu’il est élu par 27 voix sur 33 votants. D’aucuns sont d’avis que cette élection est liée à son rapprochement récent avec le Parti socialiste, un Parti socialiste il est vrai en mutation. Le contexte général n’est pas sans influence : nous sommes à quelques mois des événements de mai 1968, dans lesquels majoritairement les frères du GO se sont impliqués avec sympathie.

Fondamentalement, Mitterrand n’avait pas changé : en 1970, il voyait encore « une sorte de similitude entre la pensée marxiste et la pensée maçonnique ». Lui succédera Fred Zeller qui, de formation trotskiste, était animé d’un autre point de vue

28Le nouveau Grand Maître déclare d’ailleurs, dans sa première conférence de presse : « Les événements de mai 1968 ont été le symptôme d’une crise de civilisation à l’échelle du monde. Ils ont dépassé le cadre d’une crise de génération. » Puis il ajoute : « Tout est mouvement ». Le GO va encore plus loin l’année suivante, quand Mitterrand déclare sans être démenti, en septembre 1970, après le Convent : « Il y a, par la glorification du travail et la méthodologie dialectique, une sorte de similitude entre la pensée marxiste et la pensée maçonnique ».

29Quand il descend de charge en septembre 1971, c’est un autre socialiste qui lui succède : Fred Zeller. Certes, tous deux souhaitent une Maçonnerie présente dans la société, ouverte sur le monde, tous deux sont socialistes. Mais le nouveau Grand Maître est bien différent, moins attiré par la philosophie communiste (prudent euphémisme, s’agissant de ce trotskiste de cœur !) et les relations entre les deux hommes sont compliquées, au point d’ailleurs que tous deux soutiennent, pour la présidentielle de 1974, le candidat socialiste, François Mitterrand, et appellent à voter pour lui, mais il le font séparément. [9]

De nouveau candidat en 1977, Jacques Mitterrand est battu par Michel Baroin, sur qui s’étaient portées quelques voix socialistes. Progressivement, le calme reviendra rue Cadet…

30Progressivement, le camp «socialiste», pourtant majoritaire rue Cadet, se lézarde, et débouche sur la crise de 1976, avec l’affaire Zeller, autour de la sortie de son livre de mémoires, Trois point c’est tout. Quelques commentateurs y voient même la main de maçons proches de Jacques Mitterrand [10]. Force est en tout cas de constater que cette division des socialistes (les deux fractions se neutralisent face à un candidat plus « neutre ») favorisent l’élection à la Grande Maîtrise, à partir de 1973, de candidats d’un autre bord politique : de Jean-Pierre Prouteau en 1973 à Michel Baroin en 1977. Ce dernier bat même, cette année-là, Jacques Mitterrand lui-même par 17 voix contre 13 et 3 bulletins blancs, quelques Conseillers de l’Ordre présumés socialistes ayant préféré voter pour Baroin [11]. Il faudra attendre 1979 que ces conflits internes se terminent avec l’élection d’un Grand Maître de gauche, Roger Leray.

31Lentement ensuite, Jacques Mitterrand se retire du premier plan, et il décède en juin 1994. Que reste-t-il de cet homme, qui mériterait bien sûr une étude plus fouillée et précise ? Un maçon engagé dans son époque, dans une époque difficile bien sûr (mais toutes ne le sont-elles pas ?) qui a voulu que la Franc-maçonnerie ne soit pas un conservatoire du passé. Un maçon convaincu que la Maçonnerie ne devait pas être un club cultivant l’unani-misme à tout prix, mais être capable d’assumer le débat, les divergences. Persuadé aussi que la Maçonnerie se doit d’être, certes, « une école de grandeur d’âme[12]» pour élever l’être humain, mais aussi une école de contestation, comme il l’a déclaré en 1969 : « La contestation, pour nous, est en quelque sorte le facteur essentiel de la notion de progrès à laquelle nous sommes attachés.[13]» Le franc-maçon est un homme de pensée libre. Là est l’essentiel.


Date de mise en ligne : 28/05/2021

https://doi.org/10.3917/cdu.044.0078