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Le sexe faible des ados : sexe-machine et mythologie du cœur

Pages 67 à 75

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  • Cottet, S.
(2006). Le sexe faible des ados : sexe-machine et mythologie du cœur. La Cause freudienne, 64(3), 67-75. https://doi.org/10.3917/lcdd.064.0067.

  • Cottet, Serge.
« Le sexe faible des ados : sexe-machine et mythologie du cœur ». La Cause freudienne, 2006/3 N° 64, 2006. p.67-75. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-cause-freudienne-2006-3-page-67?lang=fr.

  • COTTET, Serge,
2006. Le sexe faible des ados : sexe-machine et mythologie du cœur. La Cause freudienne, 2006/3 N° 64, p.67-75. DOI : 10.3917/lcdd.064.0067. URL : https://shs.cairn.info/revue-la-cause-freudienne-2006-3-page-67?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lcdd.064.0067


Notes

  • [*]
    Serge Cottet est professeur au Département de psychanalyse (université de Paris viii), psychanalyste, membre de l’École de la Cause freudienne.
  • [1]
    Freud A., L’enfant dans la psychanalyse, Paris, Gallimard, 1968, p. 265.
  • [2]
    Cf. L’Âne, n° 22, juillet-septembre 1985.
  • [3]
    Cf. Les premiers psychanalystes. Minutes de la Société psychanalytique de Vienne, tome ii, 1908-1910, Paris, Gallimard, 1978, p. 469-484.
  • [4]
    Ibid., p. 474.
  • [5]
    Sans être aussi précises que les statistiques de Durkheim, les données de Baer font apparaître l’importance significative des suicides entre dix et quinze ans, c’est-à-dire au moment de la puberté. On ne sait pas quelle importance donnent à ce facteur Christian Baudelot et Roger Establet dans leur récent ouvrage : Suicide. L’envers de notre monde, Paris, Le Seuil, 2006. On apprend que le suicide est la deuxième cause de mortalité chez les 15-20 ans, notamment chez les plus précaires. Les statistiques produites par Françoise Dolto dans La cause des adolescents (Paris, Robert Laffont, 1988) confirment que, dans cette classe d’âge, les garçons se suicident trois fois plus que les filles (p. 338). Cf. aussi le commentaire de Françoise Fonteneau, in la Cause freudienne, n° 63, p. 176.
  • [6]
    Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 579.
  • [7]
    Lipovetsky G., Le bonheur paradoxal. Essai sur la société d’hyperconsommation, Paris, Gallimard, 2006, p. 107.
  • [8]
    Ibid., p. 267.
  • [9]
    Ibid., p. 107.
  • [10]
    Cf. Lagrange H., Les adolescents, le sexe, l’amour. Itinéraires contrastés, Paris, La découverte / Syros, 1999, 4e page de couverture.
  • [11]
    Cf. Lipovetsky G., L’ère du vide. Essai sur l’individualisme contemporain, Paris, Gallimard, coll. Folio, 1983, p. 52-53.
  • [12]
    Dolto Françoise, La cause des adolescents, Paris, Robert Laffont, 1988, p. 222.
  • [13]
    Ibid., p. 224.
  • [14]
    Lacan J., Mon enseignement, Paris, Le Seuil, 2005, p. 28.
  • [15]
    Ibid.
  • [16]
    Ibid., p. 32.
  • [17]
    Ibid., p. 33.
  • [18]
    Cf. Lacan J., « Télévision » (1972), Autres écrits, Paris, Le Seuil, 2001, p. 532.
  • [19]
    Cf. Lacan J., « Préface à L’Éveil du printemps » (1974), Autres écrits, op. cit., p. 562.
  • [20]
    Cf. Lacan J., « Télévision » (1972), loc. cit.
  • [21]
    Lipovetsky G., Le bonheur paradoxal, op. cit., p. 274.
  • [22]
    Lipovetsky G., La troisième femme. Permanence et révolution du féminin, Paris, Gallimard, 1997, p. 71.
  • [23]
    Françoise Dolto, op. cit., p. 229. Au-delà des clichés sur l’unisexe, l’expression n’est pas sans évoquer le symptôme psychotique fréquent dans certains types de collage, homosexuel ou pas, chez les adolescents.
  • [24]
    Ibid., p. 224.
  • [25]
    Ibid., p. 269.
  • [26]
    Lipovetsky G., Le bonheur paradoxal, op. cit., p. 270.
  • [27]
    Cf. ibid., p. 269.
  • [28]
    Ibid., p. 279.
  • [29]
    Cf. Bénichou P., L’école du désenchantement, Paris, Gallimard, 1992.
  • [30]
    Cf. Roland Barthes, Fragment d’un discours amoureux, Paris, Le Seuil, 1977, p. 207-211.
  • [31]
    Ibid., p. 209.
  • [32]
    Ibid., p. 211.
  • [33]
    Sartre J.-P., L’idiot de la famille, tome i, Paris, Gallimard, 1971, p. 324-325.
  • [34]
    Flaubert G., « Novembre », Premières Œuvres, Paris, Librairie de France, 1923, p. 381-382.
  • [35]
    Flaubert G., « Préface » in Bouilhet L., Dernières Chansons. Poésies posthumes, Paris, Michel Lévy, 1872, cité par Sartre J.-P. in L’idiot de la famille, op. cit., p. 367.
  • [36]
    Cf. Lagrange H., Les adolescents, le sexe, l’amour. Itinéraires contrastés, op. cit., p. 304.
  • [37]
    Cf. ibid.
  • [38]
    Ibid., p. 65.
  • [39]
    Ibid., p. 263.
  • [40]
    Schmidt G. & coll., « From Sexual liberation to Gender Struggle, Sexual behaviour of German adolescents », Nordisk Sexologi, vol 10, 1992, p. 193-200, cité in Lagrange, op. cit., p. 270.
  • [41]
    Lagrange H., Les adolescents, le sexe, l’amour. Itinéraires contrastés, op. cit., p. 170.
  • [42]
    Ibid., p. 271.

1L’adolescent fait généralement obstruction au discours convenu de la psychopédagogie. Une classe d’âge aux écarts aussi mouvants d’une génération à l’autre, et surtout dont le franchissement est aussi incertain, brouille le message de l’éducateur le plus convaincu. Le poncif du stade de développement ou du passage crucial entre deux époques pâlit face à l’explosion des normes encore incarnées par la génération de leurs parents, et par-dessus tout celle de la norme sexuelle. La génération née en soixante-dix, puis celle, postmoderne, des années quatre-vingt-dix, sont, chacune à leur façon, révélatrices de la malédiction sur le sexe que l’idéologie soixante-huitarde croyait pouvoir dépasser.

2Par rapport à cette subversion, le psychanalyste ne peut en rester à l’affirmation d’états d’âme invariants déclenchés à la puberté. Rappelons pour mémoire les paradigmes par lesquels Anna Freud qualifiait l’adolescent, sans trouver matière à élever la clinique psychanalytique à la hauteur de nouveaux symptômes plutôt inquiétants.

3« J’admets qu’il est normal pour un adolescent d’avoir pendant très longtemps un comportement incohérent et imprévisible, de combattre ses pulsions et de les accepter, de les maintenir à distance et d’être débordé par elles, d’aimer ses parents et de les haïr, de se révolter contre eux et de dépendre d’eux, d’être profondément honteux de sa mère devant d’autres, et, de façon inattendue, de désirer lui parler à cœur ouvert ; de se complaire à imiter les autres et à s’identifier à eux, et pourtant d’être en quête incessante de sa propre identité ; d’être plus idéaliste, artiste, généreux et désintéressé qu’il ne le sera jamais, mais aussi le contraire : centré sur lui-même, égoïste, calculateur. De telles fluctuations entre les opposés extrêmes paraîtraient tout à fait anormales à tout autre moment de la vie » [1].

4Ces propos lénifiants tranchent avec les aspects les plus dramatiques que l’actualité livre à longueur de temps sur les ados, qu’il s’agisse des drames de l’amour comme des formes modernes du symptôme : drogue, sida, suicide et autres passages à l’acte. On est incité à considérer l’adolescence plutôt à partir de ce réel clinique. Ce point de vue avait été illustré par un numéro de L’Âne[2] de 1985, pourtant bien en deçà des dérives d’aujourd’hui.

5Il y a vingt ans, j’avais moi-même durci le propos et mis en question cette « normalité » en faisant état de la position de Freud : la mutation de la sexualité à cet âge change la théorie simpliste de la sexualité infantile. C’est dire que tout n’est pas joué à six ans. Le moment de la puberté concerne un réel du sexe sans précédent qui laissera bien des traces. C’est avec des accents sulfureux dignes de Dostoïevski que, dans « L’homme aux loups », sont décrits les dérèglements de la sexualité du garçon à l’adolescence, en particulier sous les espèces des tentatives de séduction de la sœur. Bien au-delà de la psychologie stadiste, la Société psychanalytique de Vienne consacrait plusieurs de ses séances à la question avec un certain accent dramatique, notamment à propos de L’Éveil du printemps de Frank Wedekind et du suicide des enfants. En 1910, on commentait le livre du docteur Abraham Baer [3] relatif à cette question. L’ouvrage met en évidence les effets de la jouissance sur les états d’âme des jeunes. La thèse hygiéniste de Baer (1901) n’est pas bien reçue à l’époque parce qu’elle impute à la sexualité, assimilée encore à l’époque à une force vitale nietzschéenne, la responsabilité de l’autodestruction : « Baer croit […] que l’augmentation des suicides d’enfants doit être mise en rapport avec la précocité croissante de notre jeunesse hypersophistiquée, devenue blasée par la jouissance de toutes sortes de plaisirs » [4].

6Au-delà de leur naïveté, ces lignes sont plus parlantes aujourd’hui qu’à l’époque de Freud, puisqu’elles présentent la malédiction sur le sexe comme l’envers des années folles. Nous suivons Christian Baudelot et Roger Establet lorsqu’ils affirment en durkheimiens : ce n’est pas la société qui éclaire le suicide, c’est le suicide qui éclaire la société [5]. Sans développer ici la question du suicide des jeunes, nous croyons, mutatis mutandis, que la sexualité de ces derniers éclaire la sexualité contemporaine. Elle en révèle l’impasse autant que la caricature transmise par « ces véritables enfants que sont les parents » [6].

L’hyperconsommation et la sexualité « en plein vent »

7La permissivité de l’époque réalise-t-elle enfin le « jouir sans entraves » prôné par les aînés ? Ou bien faut-il la déchiffrer en fonction du déchaînement de la consommation dans les sociétés contemporaines ? Libertinage ou libéralisme ?

8À la façon de Jean Baudrillard, un observateur attentif au malaise contemporain caractérise plutôt la vie sexuelle par « l’alignement de l’ordre érotique sur l’ordre économique » [7]. Les caractéristiques de la société de consommation sont appliquées ici à la sexualité, rendant obsolètes les syntagmes figés de la psychanalyse, connotés d’angoisse et de refoulement.

9Les années 2000, selon les commentateurs du malaise moderne et les psychosociologues, sont caractérisées par l’hyperindividualisme, la permissivité, le brouillage des rôles et des identités. La précocité des rapports sexuels est avérée, notamment chez les filles. L’information en matière de sexualité a suivi toutes les innovations technologiques et informatiques de ces deux décennies. La presse people projette sur les adolescents une décontraction, un cynisme et une crudité qui tranchent avec les tabous de la génération précédente. Le « sexe » est voué à subir le sort de l’hyperconsommation et la loi de l’économie de marché : performance, rapidité, compétition, etc. Gilles Lipovetsky décrit l’imaginaire sexuel des jeunes générations comme autant de miroirs reflétant les poncifs et les impératifs performenciels jusque-là « cantonnés dans l’entreprise et le sport » [8] : l’éclatement de la jouissance, l’inconstance et l’instabilité des sujets, le morcellement pulsionnel sont assimilés à une « balkanisation de la consommation » [9].

10L’analogie est tentante entre le comportement « morcelé, dérégulé, volatile », imputé à une consommation patchwork, et l’instabilité affective.

11Pourtant l’impératif performenciel dicté par le maître est une simplification. La carte des sentiments – amitié, sexualité, tendresse, amour… – morcelle certainement les choix d’objet. N’est-ce pas plutôt l’absence de normes et de modèles qui ouvre la voie à cette dérive de la pulsion ? Un observateur souligne « qu’à la différence de leurs aînés, il n’y a plus de voie légitime pour entrer dans la sexualité » [10].

12La banalisation du rapport sexuel aurait pour conséquence d’effacer en même temps l’idéal amoureux. Vérifions cela sur les adolescents. Lipovetsky pouvait décrire en 1983 une sorte d’indifférence en matière d’amour, une apathie new-look, sans symptômes. Contrairement au spleen caractéristique du nihilisme, nul désespoir n’en résultait [11]. À la même époque, Françoise Dolto décrivait le « nouveau comportement amoureux » comme intimité platonique générée par la mixité dans un fantasme androgyne : « ils se passent leur chewing-gum avec extase, partagent au goulot un coca-cola, échangent le joint calumet et se font tous la bise » [12]. Cette version soft du compagnonnage inclut certes le lit mais, au regret de la psychanalyste nostalgique, sans passion ni « rencontre vraie » [13].

13Il reste que l’hyperconsommation ne semble pas trouver sa consécration en matière de sexualité chez les jeunes, mais plutôt son autolimitation.

14Peu avant soixante-huit, Lacan, très branché sur l’envers de la vie contemporaine, souscrivait à cette évidence : en matière de sexualité les choses ont beaucoup changé.

15La sexualité a perdu quelque chose de la jouissance clandestine et transgressive. On ne parle que de ça : « La sexualité est quelque chose de beaucoup plus public » [14]. Son attention portait sur l’actualité d’une sexualité « en plein vent » [15]. Il y mettait un bémol : la prétendue liberté sexuelle des garçons et des filles masque une défense. Lacan écrit : « Ça visse exuelle ».

16En effet, ne décrit-on pas les jeunes comme vissés à leurs blogs, leurs sms, leur écran où se négocie et se programme la non-rencontre ? Non pas la rencontre impossible mais l’indifférence pour celle-ci comme forme moderne du non-rapport sexuel : en parler peu, le faire à l’occasion, en tirer le moins de conséquences possible. Il y a là bien autre chose qu’un épuisement de la jouissance dû à la prétendue facilité d’accès au corps du partenaire. Aucune épreuve de vérité. Ici la sexualité fait « trou dans la vérité » [16].

17Plus qu’un art de vivre new age, l’indifférence des jeunes ne serait alors qu’une défense contre ce vide ; un symptôme donc. À la fiction d’un acte sexuel « qui n’a pas plus d’importance, dit-on, que de boire un verre d’eau » [17], Lacan opposait d’ailleurs l’angoisse et l’embarras suscités à cette occasion.

18Une formule analogue est appliquée spécifiquement aux adolescents dans le commentaire sur Wedekind. Mais il n’est plus question de vérité : cette fois-ci, la sexualité fait trou dans le réel [18]. Dans le même numéro de l’Âne, nous faisions valoir que le commentaire de L’Éveil du Printemps[19] par Lacan rendait sensible l’embarras de la sexualité confrontée, non pas à l’interdit, mais au réel du traumatisme de la rencontre, au non-rapport. Depuis, ce thème a été largement confirmé par l’expérience analytique avec des adolescents. Le cpct-Adolescents constitue un laboratoire de choix à cet égard qui tranche avec la doxa moyenne sur le mythe de la permissivité. Le décalage du sexe et du sentiment est ici porté au maximum. Le rapport sexuel entre filles et garçons, décrit souvent avec crudité, manque des médiations convenues, des semblants des discours institués.

19Et le discours analytique ?

20La rectification que Lacan opère en 1973, dans « Télévision », relative à l’impact de la psychanalyse, revient à accentuer la responsabilité de celle-ci dans l’idéologie de la libération du désir. L’erreur consistait dans un contresens fait sur le refoulement. Ce n’est pas la pratique sexuelle qui est refoulée, mais le bien-dire sur le sexe qui est impossible. Le réel, c’est l’impossibilité de la rencontre non pas avec l’objet, mais avec le partenaire complément du sujet. Une malédiction qui, malgré la multiplicité des rapports, génère deux affects spécifiques chez les jeunes : l’ennui et la morosité [20] ; ils ne sont pas étrangers au refuge dans une spiritualité obscure qui prend éventuellement des formes inquiétantes.

Fleurs bleues

21Reste à savoir si, comme le croit Lipovetsky, le libéralisme sexuel « engendre un néo-paupérisme tant libidinal qu’affectif » [21]. Notons d’ailleurs qu’en 2006 le sociologue rectifie significativement sa description postmoderne de l’apathie au profit de valeurs consacrant un « hédonisme modéré », sorte de suspension du désenchantement amoureux. Don Juan est, paraît-il, fatigué. L’apathie séductrice masculine correspondrait à « la poussée d’une culture privilégiant le relationnel, l’authenticité, l’écoute de soi-même, la communication intimiste » [22]. Déjà Françoise Dolto faisait la même constatation en 1988 à la suite des émissions de télévision consacrées à l’adolescent : les jeunes veulent l’amitié, la fidélité et la complicité plus que tout. À l’époque, les interlocuteurs de Dolto étaient frappés par ce conformisme du « narcissisme à deux » [23]. Lipovetsky le confirme : « les jeunes aspirent de plus en plus tôt à vivre en couple “installés” et fidèles ». La transgression n’est plus ce qu’elle était. Le « désenchantement du sexe » par la banalisation de la liberté sexuelle suit l’effondrement de l’imaginaire contestataire. Ajoutons à cela l’idéologie du compagnonnage à la place de la passion sexuelle ; il en résulte un sérieux émoussement du rapport sexuel. Comme le dit Françoise Dolto, « le sens se perd et les sens ne sont plus aiguisés comme ils l’étaient » [24].

22Il résulte de tout cela un « hédonisme tempéré », loin du modèle fusionnel de la passion qui préserve néanmoins l’idéal amoureux. « Les adolescents eux-mêmes ne peuvent échapper à une référence, fût-elle légère, au sentiment et à l’amour, pour voiler la nudité de la pulsion, les filles exprimant le désir que les garçons reconnaissent, en l’exprimant par les mots, ce qu’ils ressentent » [25]. Rien de nouveau sous le soleil. Sauf que le sentiment amoureux vient faire « cran d’arrêt à la consommation-monde » [26].

23Ainsi se trouve controversée une version hard et hypermoderne du pousse-au-jouir contemporain pour tous. Sous l’habillage illusoire de la liberté sexuelle, on retrouverait les invariants du sentimental.

Obscénité du sentimental

24Ce n’est donc pas la mort des affectivités ni le supermarché de la jouissance chez les jeunes. La permanence d’une disjonction entre le sexe et le sentiment fait partie des clichés obligés auxquels recourt tout observateur [27]. Ce binaire se soutient d’un Autre idéalisé, non pas périmé certes, mais en déclin. Nous constatons, sinon l’ère du vide, du moins la fin de l’éducation sentimentale. La rupture est grande eu égard à la transmission paternelle des valeurs en matière de sentiment.

25Ce binaire, s’il se confirme, ne recouvre pas tout à fait le clivage paradigmatique du romantisme pour le garçon : soit, l’idéal féminin et « la fréquentation assidue des bordels » [28].

26Ce thème romanesque est promis à une longue durée, encore que des variantes et des mutations historiques le jalonnent. L’histoire du premier et du second romantisme français met en valeur les avatars de l’idéal amoureux et du désenchantement [29].

27Le fantasme du tiers exclu dans le tumulte des passions de jeunesse, le dispute à l’air du temps selon les générations – 1820, 1830 etc. –, accentuant tantôt l’exaltation du conquérant, tantôt la dépression du névrosé.

28On pourrait confronter Le Lys dans la vallée (1836) de Balzac à Volupté (1834) de Sainte-Beuve pour ne pas confondre l’esprit d’une époque avec un symptôme obsessionnel. Si l’on cherche les pesanteurs du goût qui affectent la sphère du sentimental chez les jeunes, on soulignera le moment où, dans l’histoire des sentiments, la hiérarchie des affects se renverse. Roland Barthes l’a bien décrit en considérant que l’indécence du sexe a été remplacée par « l’obscénité du sentimental » [30]. Lipovetsky ne souscrit pas à cette mutation, ce qui n’est pas faux sur le plan de l’observation. Retenons cependant que Barthes se référait non à la disparition du sentiment, mais à l’obscénité de sa médiatisation. Il constatait l’extrême solitude du sentiment amoureux « abandonné des langages environnants », c’est-à-dire déprécié ou moqué par eux. Une véritable transmutation des valeurs caractérise historiquement notre époque : « ce n’est plus le sexuel qui est indécent, c’est le sentimental » [31].

29Depuis, l’étalage public et médiatisé de l’intimité a pris des proportions encore inconnues à cette époque. Ce n’est pas que le sentiment amoureux se soit émoussé, mais l’amour devient obscène « en ceci précisément qu’il met le sentimental à la place du sexuel » [32]. Il en résulte une impasse spécifique à l’embarras des adolescents que caractérise l’impossible aveu, notamment de la part du garçon, non pas que la pudeur ou l’idéal viril doivent l’exclure, mais parce que les mots n’y sont pas.

30L’analyse de Roland Barthes est assez flaubertienne. Elle consacre la bêtise propre aux mots de l’amour. Ce n’est pas par hasard si le héros de Novembre, écrit en 1842 à l’âge de vingt et un ans, se trouve être un adolescent mutique face à une putain sentimentale. Les rôles sont renversés. C’est elle qui parle, lui dit qu’elle l’aime, mais il se tait.

31Dans L’Idiot de la famille[33], Sartre fait remarquer l’opacité des noms de La femme chez le jeune homme, le mystère que constituent pour lui les mots : « maîtresse, femme, adultère ». Ce flottement du signifiant face à l’énigme du signifié laisse le jeune homme sans appui à une époque où pourtant le rituel du dépucelage est parfaitement codé. En l’absence d’une inscription dans le symbolique, l’indicible de la jouissance de la femme a déjà pour le jeune Flaubert des accents bovarystes : « ce mystère de la femme en dehors du mariage, et plus femme encore à cause de cela même, m’irritait et me tentait du double appât de l’amour et de la richesse » [34].

32Le sentimentalisme provincial est celui des collégiens du temps de Flaubert par rapport à la capitale : « les expansions dernières du romantisme arrivant jusqu’à nous […] comprimées par le milieu provincial faisaient dans nos cervelles d’étranges bouillonnements » [35].

33Sartre commente en mettant en valeur un décalage, une altération du message, un malentendu qui fait que le romantisme, élaboré dans la capitale, mais émoussé depuis, fut vécu avec violence dans les Provinces. Voyons si nous pouvons appliquer ces distorsions au clivage ville / banlieue d’aujourd’hui où l’hédonisme modéré ne semble pas être la règle. D’étranges passions y côtoient les clichés précédents.

Banlieue sous castration

34C’est le moment de préciser que le clivage ville / banlieue s’impose comme discriminant les mœurs sexuelles des adolescents [36].

35On y trouve un curieux mélange de sexisme archaïque, de sentimentalisme désuet, d’élans de courtoisie et de cynisme obscène et violent, parfois chez les mêmes, comme si l’éclatement et les embrouilles du sexe provoquaient par eux-mêmes des hiérarchies et des exclusions.

36Le binaire du sexe et du sentiment se trouve compliqué par les différents objets féminins que discriminent aujourd’hui les jeunes banlieusards : une pluralisation qui correspond à plusieurs fonctions autant d’initiation que de consommation. L’objet trouve sa place dans une hiérarchie entre les deux. On distinguera les vierges et les autres, et parmi ces dernières les cochonnes, les chiennes, les salopes (les grandes et les petites), les vicieuses, les gratteuses [37]. À côté de ça, le flirt.

37L’histoire « du flirt », notamment chez les adolescents, montre la persistance de son indépendance par rapport à la sexualité, son autonomie par rapport au plaisir préliminaire. « Moins de 15 % des adolescents font les premières caresses à la personne même qui a été le partenaire du premier baiser, et un pourcentage plus faible encore pratique le coït avec cette personne. L’enjeu du flirt n’est donc pas dans l’immédiat l’accès à des rapports génitaux, surtout pour les adolescentes » [38].

38Le psychosociologue est troublé par l’importance qu’accordent les garçons des cités à la classification des filles « dans un contexte historique où les jeunes générations ont effacé les limites sur lesquelles se fondaient les prohibitions et les interdits ». Les codes sexuels semblent hypersocialisés, poussant les jeunes à rechercher des contacts à l’extérieur. On garde donc le binaire : permanence et révolution.

39La prétendue apathie, revenons-y, est contrebalancée par des affects et des comportements plus inquiétants tels que la drogue et l’alcoolisme des jeunes, surtout quand leur rôle est établi dans les passages à l’acte suicidaires, les violences et les sévices sexuels. Cynisme et sadisme saisissent aujourd’hui de jeunes tortionnaires de quinze ans. Difficile d’inscrire les tournantes dans l’hyperconsommation. L’indifférence à la gravité du viol ne ressortit certainement pas aux théories sexuelles infantiles. Les filles s’y mettent aussi, paraît-il, submergées par l’envie, la jalousie, la haine de l’alter ego et torturent leurs voisines. Il est probable que l’exutoire de la fête ne parvienne pas à la catharsis du plus-de-jouir ; ces débordements sont sans loi.

40En contraste avec le couple unisexe, des observateurs mettent maintenant en évidence des asymétries qui, dans leur grande majorité, ne sont pas en faveur des garçons, notamment des « moins éduqués » [39]. On aimerait avoir des données à la Durkheim sur le degré de jalousie des uns et des autres. Il apparaît que les rôles sont renversés à cet égard : les garçons amoureux « sont confrontés à des situations qui étaient typiquement celles qui s’imposaient aux filles : être quittés un peu brutalement ou être “partagés” ». Ce changement des mœurs met en porte-à-faux les garçons, devenus jaloux comme des tigres. Cela d’autant plus que le discours féminin l’emporte. Ou le mâle se rebiffe, ou il se civilise. Il y a des statistiques à ce sujet. Chez les garçons, croit-on savoir, « l’amour, qui était énoncé comme le motif des rapports sexuels dans 40 % des cas en 1970, l’est dans près de 65 % des cas en 1990 » [40]. Les filles auraient-elles été entendues ?

41On appréciera les déclarations d’une jeune fille des cités : « en général, ce qu’ils [les hommes] veulent, c’est qu’on soit en dessous, quoi. Ils veulent pas qu’on soit égales » [41].

42Un film attachant, L’Esquive de Abdellatif Kechiche, décrit admirablement le contraste entre la permanence du sentiment amoureux et l’absence de tout discours dans lequel l’inscrire. Où l’action se situe, la rhétorique romantique ne court pas les rues. Le drame est que, d’une part, elle survit dans des livres, et que, d’autre part, elle n’est remplacée par rien. De jeunes beurs scolarisés sont enrôlés par un instituteur dans un groupe de théâtre. Ils jouent du Marivaux. Les filles ne s’en débrouillent pas mal, l’une d’entre elles, notamment, en rajoute dans la coquetterie avec un talent naturel mélangeant la rhétorique la plus pointue au parler banlieue. Le décalage est parfait : une vraie coquette de banlieue se dédouble et fait semblant de coquetterie dans les jeux de l’amour et du hasard sans bien comprendre ce qu’elle dit. Un jeune ado transi d’amour, peu loquace, croit devoir prendre la place qu’occupe son rival sur la scène du théâtre et donner la réplique à la belle. Finalement il y arrive, sauf qu’il ne comprend pas un traître mot de la déclaration d’amour qu’il lit avec une élocution impossible et en oubliant la moitié du texte. Puis c’est la panne, il est muet, tragique. C’est peu dire que les mots lui manquent. La langue de l’amour lui est inconnue, il sait seulement qu’elle existe dans l’Autre. Le jeune arrive seulement à se convaincre de la nécessité de la parole d’amour en pareilles circonstances et de l’impuissance qui résulte de l’impossibilité de dire. Le plus fort n’est pas le décalage entre le verlan et Marivaux car, à aucun moment, le jeune homme n’est comique ; le tragique réside dans la certitude qu’a ce dernier d’être dépossédé du dire qu’il faut en la circonstance.

43Les spécialistes avouent le divorce qui existe entre les demandes affectives des deux sexes à l’adolescence. Si l’on ajoute à cela que les garçons de banlieue « sont fermés à l’interrogation sur leur vie affective » [42], on peut alors considérer que la vie sexuelle des jeunes banlieusards cristallise la plupart des questions d’aujourd’hui sur l’adolescent. C’est ce que confirment les faits divers lorsqu’ils mettent en évidence l’émancipation des filles confrontées à la protestation virile.


Date de mise en ligne : 01/12/2017

https://doi.org/10.3917/lcdd.064.0067