Article de revue

Une expérience clinique au Brésil

Pages 197 à 199

Citer cet article


  • Vieira, M.-A.
  • et Do Rêgo Barros, R.
(2006). Une expérience clinique au Brésil. La Cause freudienne, 64(3), 197-199. https://doi.org/10.3917/lcdd.064.0197.

  • Vieira, Marcus André.
  • et al.
« Une expérience clinique au Brésil ». La Cause freudienne, 2006/3 N° 64, 2006. p.197-199. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-cause-freudienne-2006-3-page-197?lang=fr.

  • VIEIRA, Marcus André
  • et DO RÊGO BARROS, Romildo,
2006. Une expérience clinique au Brésil. La Cause freudienne, 2006/3 N° 64, p.197-199. DOI : 10.3917/lcdd.064.0197. URL : https://shs.cairn.info/revue-la-cause-freudienne-2006-3-page-197?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lcdd.064.0197


Notes

  • [1]
    Le jeune déviant est dangereux. Il faut le repérer au plus tôt et ne pas cesser de le contrôler. Le législateur découvre, sidéré, que la science ne peut pas tout faire. En ce qui concerne la réduction de la violence sociale, par exemple, l’échec est de mise. On revient alors aux prémisses de la fin du dix huitième siècle (cf. Lombroso Cesare, Uomo delinquente, Torino, Fratelli Bocca, 1896).
  • [2]
    Projeto de Atenção Integral ao Paciente Judiciário Portador de Sofrimento mental Infrator. Pai : « Père » en portugais. Ce programme du Tribunal de Justice de l’État du Minas Gerais est relié au réseau public de santé mentale de Belo Horizonte, capitale de l’État. Il compte des dizaines de collaborateurs : psychologues, assistantes sociales et avocats avec l’orientation lacanienne comme axe de conduite des cas. Les discussions cliniques sont conduites par l’équipe composée de Fernanda Otoni de Barros, Lilany Vieira Pacheco et Maria José Gontijo Salum.
  • [3]
    Ce fragment clinique est un extrait du texte « La psychanalyse dans la Cité : psychanalyse et droit » de Fernanda Otoni de Barros, in Prisons…, Bibliothèque Confluents, acf-Ile-de-France, printemps 2006.
  • [4]
    Ibid., p. 125.

1Il est aujourd’hui impossible à quiconque de ne pas s’intéresser à la question de la violence. Elle est partout et de toutes parts on en parle. Elle a pourtant ses raisons qui sont plus ou moins admises. Une bonne partie de la violence à laquelle nous sommes confrontés se spécifie d’être sans lien avec une cause, un sens. Pour y faire face, on propose d’instaurer un dépistage précoce du futur déviant et de le mettre sous contrôle permanent. Les comportements anormaux doivent être signalés dès la maternelle. Le travail social reviendrait alors à surveiller ces individus, leurs déplacements et agissements et de leur proposer un suivi assuré par des experts psys. Plutôt que d’intégrer ces individus à la population, de les raccrocher à l’Autre, on crée ainsi un lieu de ségrégation interne. [1]

2La violence a aussi des raisons moins universelles, plus locales. Au Brésil, elle a à voir avec l’iniquité dans la distribution des biens. Nous rapportons ici l’exemple d’une expérience en cours dans le département de Minas au Brésil, qui parie sur le fait qu’il est presque toujours possible, même dans les cas les plus lourds, de trouver un moyen d’accrocher un sujet à l’Autre. Il s’agit d’un travail d’orientation lacanienne appliqué au droit, en cours depuis 1998 à Belo Horizonte. Il s’agit du Programme de prise en charge intégrale des patients judiciaires (Pai-PJ [2]) dans lequel des analystes suivent le parcours institutionnel de sujets ayant commis des actes criminels. Le but est de tisser un réseau de relations orienté par la psychanalyse qui vienne en complément de la prise en charge institutionnelle afin d’offrir une place au sujet. En voici un exemple clinique [3].

3Jean est un jeune dit de banlieue, marqué par l’exclusion à l’école, ne s’intégrant dans aucun groupe. Mêlé à une guerre entre gangs, bien que n’appartenant à aucun, il ne peut être qualifié de délinquant. C’est la raison pour laquelle sa mère l’envoya habiter chez sa tante qui est médium. Sa famille est de religion protestante. Un premier désaccord éclata quand Jean découvrit que sa tante chantait et priait toutes les nuits, en invoquant rituellement les esprits. Une nuit, il alla se coucher plus tôt, et fit son possible pour se tenir à distance des prières. Il entendit un grognement d’animal qui venait de la fenêtre. Sans avoir le courage d’ouvrir les yeux, il sentit un souffle dans son dos, après quoi il ne se souvient de rien. Selon sa sœur, il est allé dans la chambre de sa tante et l’a frappée à coups de poing, de pied et lui a donné cinquante-six coups de couteau. Après cet événement, son délire devint manifeste. Il disait que ses neurones étaient brûlés, il entendait des pleurs d’enfants et voulait seulement rester couché. Puis son état s’améliora petit à petit. Il attribue cette amélioration aux chapelets de prières que sa mère a récitées à l’église évangélique. Son acte fut considéré comme une possession démoniaque qu’un miracle avait guérie. C’est tout ce qu’il avait à dire. Jean fut convoqué par le juge qui l’adressa pour un suivi au Pai-PJ. Les spécialistes du droit, en quête d’arguments pour juger ce qui est hors la loi, demandent aux psychanalystes de les aider à évaluer la dangerosité d’un individu afin d’obtenir une garantie dans l’application d’une sanction. Mais le droit opère dans le champ du discours du maître. Quand la psychanalyse ne recule pas devant cette invitation, elle démontre, au cas par cas, que la réponse ne se trouve pas dans ce champ où prévaut le marquage des populations par l’Autre de la maîtrise, mais bien plutôt dans un où justement l’Autre n’existe pas. Il s’agit là de laisser sa place au sujet qui, à partir de sa position, pourra inventer un type de lien social inédit et, du coup, un Autre à sa mesure dans lequel il trouvera une place.

4Lorsque Jean est arrivé au Pai-PJ, le « miracle » de sa guérison s’estompait. Il avait la certitude que son nom figurait dans les ordinateurs du monde entier et qu’il était exclu de partout. Se méfiant de tout le monde, il se plaignait de l’injustice qu’il subissait. On voulait lui retirer tous ses droits. L’analyste qui l’accompagnait dans sa procédure judiciaire lui demanda d’aller parler à l’assistante juridique qui lui présenta les codes civil et pénal. Il admettait avoir commis un crime duquel il devait répondre, mais il avait cependant des droits. De retour chez son analyste, il dit avoir entendu une voix lui disant : « Vous n’avez besoin que de papier et de stylo. » L’analyste lui en offrit et Jean commença l’écriture d’une nouvelle qu’il intitula « La Patrie des exclus ». L’analyste assista Jean dans la production de cet objet commandé par la voix. « Ce livre, disait-il, exprime toutes les discriminations. C’est comme un missile. Toutefois, je sens qu’il ne finira jamais car il y a toujours quelque chose à ajouter. » L’analyste paria sur cette solution symptomatique et lui suggéra d’en écrire un deuxième. Jean est ensuite passé à la rédaction d’un scénario de film. Entre-temps, il s’est marié avec une « évangéliste » qui « avait elle aussi perdu un peu de sa liberté » pour avoir souffert d’une procédure de divorce. À présent, il confectionne et vend des objets artisanaux, mène une vie normale, apaisée. Il n’a désormais plus besoin de se présenter à la justice, mais rend toujours visite au Pai-PJ « juste pour prendre un petit café ». Ce cas témoigne de la possibilité de rétablir un lien à partir de la production d’un objet qui met en jeu l’écriture comme suppléance. Un nouveau sujet naît par le sinthome. Dans cette expérience, l’enjeu pour la psychanalyse est de transmettre au droit qu’il est possible d’intervenir dans la relation du sujet à la jouissance, même si l’application de la peine revient exclusivement à l’État en tant que garant de la norme et des règles de la vie sociale. Les analystes engagés dans la cité, confrontés aux conséquences du naufrage de l’autorité, sont en mesure d’aller chercher dans les franges du tissu social les symptômes inédits, inattendus et pluriels.

5La pratique analytique, dans le suivi des cas dits dangereux, en se situant à côté de l’institution juridique, peut conduire cette dernière à concevoir un réel comme impossible à prévoir. Elle rend ainsi possible le traitement de la jouissance. La responsabilité du sujet s’en trouve restaurée, qu’il soit fou ou non, dangereux ou pas, malade ou sain. Pour Lacan, « la responsabilité qu’elle restaure en lui répond à l’espoir qui palpite en tout être honni de s’intégrer dans un sens vécu » [4]. Le Pai-PJ est une des réalisations de l’orientation lacanienne au Brésil. Liés à plusieurs projets sociaux disposés dans les réseaux institutionnels, des analystes reconfigurent les classifications scientifiques de « dangerosité » au cas pas cas, attentifs à maintenir la dimension du pas tout, visant, dans la disjonction, une connexion.

6La psychanalyse appliquée au droit exige de l’analyste qu’il fasse usage d’interventions non standard dans cette clinique de l’acte. Le réel, dit Lacan, ça rate. Avec le réel, ce ne sera jamais la réussite. Il ne sera jamais tout à fait contrôlé, assuré. Reste à l’analyste la possibilité d’un acte qui, tout en ratant le but idéal, puisse faire en sorte que, pour un sujet, ça marche. C’est ce à quoi doit se risquer l’analyste aujourd’hui.


Date de mise en ligne : 01/12/2017

https://doi.org/10.3917/lcdd.064.0197