« Effet Œdipe » et misère du nominalisme, en sciences économiques et sociales
- Par Gilles Chatenay
Pages 110 à 114
Citer cet article
- CHATENAY, Gilles,
- Chatenay, Gilles.
- Chatenay, G.
https://doi.org/10.3917/lcdd.057.0110
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Notes
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[1]
Cf. Quételet A., Sur l’homme et le développement de ses facultés ou essai de physique sociale, Paris, Fayard, 1991.
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[2]
Keynes J. M., « Préface », Essais sur la monnaie et l’économie. Les cris de Cassandre (1931), Paris, Payot, 1971, p. 13.
-
[3]
This I., « La construction d’un concept. Des prophéties autoréalisatrices de R. K. Merton au concept général d’autoréalisation », Économies et Sociétés, Série Œconomia, Histoire de la pensée économique, P. E. n° 19, 1994, n° 4, pp. 161-199 ; « Problèmes épistémologiques liés à l’autoréalisation des théories et des prévisions économiques », Revue économique, vol. 47, n° 3, mai 1996, pp. 556-565 ; « Le concept d’autoréalisation : de la sociologie à l’économie », Information sur les Sciences Sociales, Londres, SAGE Publications, 1998, vol. 37, n° 2, pp. 255-273. Isabelle This Saint-Jean est intervenue au Colloque du PERU (Psychanalyse et Recherches Universitaires) sur L’imprévisible, en janvier 2004. Cette note est largement issue de la lecture de ces articles, qu’elle m’a aimablement transmis, et je l’en remercie.
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[4]
Merton, R. K., « The Self-Fulfilling Prophecy », Antioch Review, 8, 1948, pp. 193-210.
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[5]
This I., « Le concept d’autoréalisation… », op. cit., p. 259.
-
[6]
Popper K., Misère de l’historicisme, Paris, Plon, 1956, pp. 10-11.
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[7]
This I., « Le concept d’autoréalisation… », op. cit., pp. 261-262. Dans La quête inachevée, Popper précise qu’il a été amené à réfuter cette spécificité, du fait que l’on retrouve des phénomènes similaires en biologie, ainsi a-t-il été conduit à écrire sur l’indéterminisme dans la physique quantique (Popper K., La quête inachevée. Autobiographie intellectuelle, Paris, Calman-Levy, 1981, p. 175).
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[8]
This I., op. cit., pp. 262-263.
-
[9]
Lacan J., « Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée », Écrits, Paris, Seuil, 1966.
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[10]
This I., op. cit., pp. 265-266.
-
[11]
Keynes J. M., « La fin du laissez-faire » (1926), Essais sur la monnaie et l’économie…, op. cit., p. 117.
-
[12]
This I., op. cit.
-
[13]
Hegel G. W. F., « Préface », Principes de la philosophie du droit, Paris, Gallimard, coll. Tel, 1940, p. 41.
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[14]
Lacan J., « Remarque sur le rapport de Daniel Lagache : “Psychanalyse et structure de la personnalité” », Écrits, op. cit., p. 649.
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[15]
Lacan J., « La science et la vérité », Écrits, op. cit., p. 863. (Lacan écrit en fait : « un sujet non saturé, mais calculable »).
1La science classique, galiléenne, suppose ceci : que le réel est radicalement indifférent à ce que nous pouvons en dire (la trajectoire de la lune n’est pas influencée par la théorie que nous en avons). Plus précisément, l’objet d’une science – précisons : d’une science galiléenne – n’existe comme tel que séparé de ce que cette science peut en dire. La séparation entre l’observateur et l’objet qu’il observe, est au principe de l’« objectivité » du savoir scientifique, et elle peut être radicalisée jusqu’à en faire ce par quoi l’on définit le réel : ainsi selon Einstein, le réel est « ce qui ne dépend pas du référentiel ». En d’autres termes, le langage, pour la science galiléenne, au moins jusqu’à la théorie de la relativité restreinte, est radicalement séparé du monde, du réel. Appelons cela le « nominalisme » de la science moderne : les modèles, les concepts, les théories que produit la science ne sont que des représentations (des mots, des façons de nommer) plus ou moins adéquates au réel, ils ne sont pas réels. « L’homme moyen » de Quételet [1] n’est rien de réel, ce n’est qu’une pure construction statistique, éventuellement monstrueuse : pensons par exemple à la « Française moyenne » qui fera 1,8 enfants... Ce principe de séparation est mis à mal lorsque la science quitte l’espace infini des sphères étoilées ou l’obtusion des matériaux pour porter son regard sur le monde de l’être parlant. Car l’être parlant ne fait pas que réagir à des forces, il agit, notamment en fonction de ce qu’il anticipe, ou de ce qu’on lui prophétise. Il « se trouve que pour une subtile raison tirée de l’analyse économique, la foi [...] peut agir. En effet si nous agissons continûment sur la base d’une hypothèse optimiste, cette hypothèse tendra à devenir réalité, tandis que nous pouvons nous maintenir à jamais dans l’enfer du besoin en prenant pour base de nos actions une hypothèse pessimiste » [2] : les anticipations des acteurs économiques (c’est-à-dire leurs représentations ou leurs fantasmes), nous dit John Maynard Keynes, décident pour une part du devenir de l’économie. Ce qui se dit sur l’économie peut agir sur l’économie et en cette part, produire des paradoxes.
Les paradoxes de la prévision
2Isabelle This [3] s’est intéressée aux objets paradoxaux que constituent « l’effet Œdipe » de Karl Popper ou les « prophéties autoréalisatrices », comme les a nommées Merton.
3C’est en sociologue – engagé, dirions-nous – que Robert Merton, à la fin des années quarante, produit le concept de « prophétie autoréalisatrice » [4] : la prophétie induit des comportements qui produisent la situation qui va la confirmer. Témoin l’exemple célèbre du phénomène de la non-syndicalisation des Noirs américains durant l’entre-deux-guerres, repris par Isabelle This : « Les Noirs ne pouvaient adhérer aux syndicats, en raison de la croyance des Blancs selon laquelle il serait “contre la nature des nègres” ([…] les guillemets sont évidemment déjà dans le texte de Merton) de se plier à une discipline syndicale ; ils se trouvaient du même coup exclus de la plupart des emplois (en vertu du principe dit du « closed shop »). Ils étaient alors effectivement contraints d’accepter le travail que leur proposait le patronat, lors des conflits ouvriers, jouant ainsi le rôle que les syndicalistes s’attendaient à les voir jouer. » [5]
4Un peu avant Merton, Karl Popper, dans Misère de l’historicisme [6], avait proposé d’appeler « effet Œdipe » des phénomènes où la prédiction induit (ou empêche) sa réalisation : « L’idée qu’une prédiction peut avoir une influence sur l’événement prédit est très ancienne. Œdipe, dans la légende, tua son père qu’il n’avait jamais vu auparavant ; c’était là le résultat direct de la prophétie qui avait poussé son père à l’abandonner. [Je nommerai] “effet Œdipe” l’influence de la prédiction sur l’événement prédit […], que cette influence tende à amener l’effet prédit ou à l’empêcher. »
5Les « historicistes » (désignant par là ceux qui, tels les marxistes, pensent qu’il y a des « lois » de l’histoire qui dominent toutes nos actions), nous dit Popper, arguent de cet effet pour soutenir que toute prévision scientifique à la fois précise et exacte, en sciences sociales, est impossible, car, sitôt connue, elle serait contrée ou amplifiée : « supposons, nous dit-il, […] qu’on prédise que la valeur des titres montera pendant trois jours, puis tombera. Évidemment, quiconque sera informé du marché vendra le troisième jour, déterminant une chute des valeurs ce jour même et rendant fausse la prédiction ». Et à l’impossibilité de la prévision s’ajouterait celle de la séparation entre le savant et son objet : « Le savant et son objet appartiennent au même monde. » Popper, dans ce livre, fait de l’effet Œdipe une spécificité des sciences sociales, « leur interdisant toute prétention à l’utilisation des méthodes caractéristiques de l’activité scientifique » [7].
Les anticipations rationnelles
6Faut-il alors renoncer, en matière d’économie, de sociologie, de psychologie, etc., à tout idéal de scientificité ? La physique quantique étant elle-même devenue « conjecturale », comme dit Lacan, c’est bien plutôt ce que nous entendons par « scientificité » qui demanderait un nouvel examen. En fait, paradoxalement, c’est dans le cadre d’un modèle formel, c’est-à-dire d’un objet de pur calcul – donc dans un cadre de « science pure et dure » –, que des auteurs (E. Grunberg et F. Modigliani, et H. A. Simon dans un autre article) feront apparaître « qu’il existe toujours au moins une prévision “exacte” possible et ce, en dépit des réactions qu’elle suscite » [8]. Comme le dit Isabelle This, « il existe un type d’effet Œdipe [qui] engendre des réactions telles que [la prévision] se trouve finalement confirmée : ce sont précisément les prévisions autoréalisatrices ».
7La « science dure » des modèles formels, viendrait-elle, elle-même, refonder la validité un moment compromise de sa prétention à produire des prévisions ? En fait non, car « il existe au moins une prévision “exacte” possible » : c’est-à-dire, en général, plusieurs. Comment savoir laquelle est la bonne ?
8Depuis les années soixante-dix, nous dit Isabelle This, « le concept d’autoréalisation occupe une place centrale dans la théorie économique […], car il est au cœur de l’une de ses hypothèses fondamentales : celle d’anticipations rationnelles ». Ce sont les acteurs économiques, c’est-à-dire vous, moi, nous tous, qui anticipons, et, de plus, sommes censés anticiper rationnellement. Insistons sur ces deux points : il s’agit d’intégrer dans la théorie (dans les modèles) des « acteurs », et donc des actes, d’une part, et leurs « anticipations », d’autre part. Lacan, dans « Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée » [9] se confronte à ce même problème en proposant d’intégrer dans une construction rationnelle la dimension de l’acte et celle, temporelle, de l’anticipation. Il s’agit d’un « essai » de « logique collective », et il produit une logique radicalement nouvelle : posons ceci, que l’intégration du temps et de l’acte requièrent une remise en cause de la logique classique – à moins de produire des paradoxes, des mises en abîme, ou des boucles sans fin. Je doute que les modèles d’anticipation rationnelle et les ordinateurs sur lesquels ils sont testés satisfassent à cette exigence.
9Mais revenons aux « anticipations rationnelles » de la théorie économique : « Un certain nombre d’auteurs, nous dit Isabelle This [10], ont […] montré que, dès que l’on suppose que les individus anticipent de manière “rationnelle” la valeur future d’une variable endogène, le modèle admet alors une multiplicité d’équilibres » (et cette multiplicité peut aller jusqu’à « l’infinité de solutions potentielles »). Une indétermination « fondamentale » caractérise donc « la plupart des modèles dynamiques d’anticipations rationnelles » : alors que le modèle semblait nous permettre enfin de retrouver la capacité de prévoir, l’imprévisibilité fait à nouveau retour.
10Cependant, que signifie « rationnel » dans ces modèles ? L’enjeu est d’importance, si nous entendons le discours dominant de l’économie, qui suppose un homo œconomicus : au fait de ses intérêts, et agissant selon ceux-ci, malgré les savoureux cris de Cassandre de J. M. Keynes contre le laisser-faire économique, et entre autres celui-ci : « il n’est pas vrai non plus que l’intérêt personnel est en général éclairé » [11].
Des modèles aux discours
11Les modèles dits des « taches solaires » nous donnent une idée de cette rationalité. Isabelle This souligne que « l’autoréalisation ne concerne pas tant l’anticipation elle-même, que les croyances des individus qui leur ont permis de former cette anticipation » [12]. Dans ces modèles, si les individus croient que les prix sont déterminés par l’activité solaire, il existe un équilibre tel que le niveau des prix dépend « effectivement » de celle-ci. Évidemment, pour l’économiste « de bon sens », nous nageons dans l’irrationnel : une théorie délirante se trouve confirmée par l’expérience. Mais remarquons ceci : si les acteurs économiques importants semblent croire à la théorie (délirante) des taches solaires, alors, que je croie ou pas à cette théorie, il sera parfaitement raisonnable de ma part d’observer l’activité solaire pour en déduire le niveau des prix. Et évidemment ce raisonnement est valable pour tous. C’est-à-dire qu’il peut être rationnel d’appliquer une théorie délirante. En d’autres termes, « rationnel », ici, ne signifie pas « en accord avec la “réalité objective” du fonctionnement économique, supposée séparée, indépendante des observateurs ». Rationnel, en fait, signifie ici – c’est une proposition – « en accord avec ce que dit un certain lien social », ou encore, « en accord avec le discours (de ce lien social) ». Ce qui veut dire, tout simplement, que nous sommes passés de l’économie à la politique (si tant est qu’il y ait une économie qui ne soit pas politique).
12Nous sommes passés de l’économie à la politique, et, incidemment, du modèle au discours, ce qui n’est pas du tout pareil. L’idée de « modèle » suppose peu ou prou qu’il y ait, d’un côté, « la réalité », ou « le réel », et de l’autre, une construction théorique, un modèle, dont nous attendons que le comportement soit plus ou moins analogue à la réalité qu’il est censé simuler. « Simuler », ici (dans la science), signifie calculer : on construit des modèles pour qu’ils calculent. Le modèle peut bien tenter d’intégrer les anticipations des acteurs de l’économie : il n’en intégrera que les anticipations calculables, et il devra réduire la logique des acteurs à une logique calculable. D’où la fiction nécessaire de l’homo œconomicus : l’homme qui calcule, et qui n’existe pas plus que « l’homme moyen » de Quételet. Et comme on l’a vu, paradoxalement, cette opération produira de l’imprévisible, c’est-à-dire du non calculable.
13En somme, à moins de penser que tout « ce qui est rationnel est réel et [tout] ce qui est réel [,] rationnel » [13], le modèle se conçoit, même lorsqu’il veut rendre compte de l’effet Œdipe, comme radicalement séparé du réel. Le modèle, qui se déploie dans le seul champ du calcul, est nominaliste, toujours. Pas le discours : comme le dit Lacan dans sa « Remarque sur le rapport de Daniel Lagache », « notre expérience » – je dirais notre « réalité », notre réel – est « le champ où ça parle » [14]. Dans ce passage, Jacques Lacan, récuse, pour l’être parlant, la conception d’une structure « à distance […] de l’expérience », c’est-à-dire la structure comme « modèle théorique ». Et il pose que « “la distance à l’expérience” de la structure s’évanouit, puisqu’elle y opère non comme modèle théorique, mais comme la machine originale qui y met en scène le sujet » : la structure (du langage) opère (dans l’expérience, dans le réel) : non seulement le langage n’est pas séparé du réel, mais il y opère, c’est-à-dire qu’il y est en fonction de cause.
14Risquons-nous à appeler cette position, par opposition au « nominalisme (moderne) » des modèles, un « réalisme », non pas « médiéval », mais moderne, lui aussi. Mais il y a plus : si la structure est « comme la machine originale qui y met en scène le sujet », mettre en scène n’est pas calculer le tout de ce que feront les acteurs, c’est poser l’ensemble des contraintes, des déterminations sur lesquelles viendra l’interprétation du sujet… y compris celle du sujet de l’économie (ou des sciences sociales). Les modèles de l’économie viennent ironiquement confirmer le propos de Lacan que le sujet est calculable, mais non saturé [15] : pas-tout calculable.