Jeunesse à la dérive <> radicalisation
Pages 77 à 83
Citer cet article
- BIAGI-CHAI, Francesca,
- Biagi-Chai, Francesca.
- Biagi-Chai, F.
https://doi.org/10.3917/lcdd.092.0077
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- Biagi-Chai, F.
- Biagi-Chai, Francesca.
- BIAGI-CHAI, Francesca,
https://doi.org/10.3917/lcdd.092.0077
Notes
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[1]
Intervention prononcée lors de la Journée d’étude « Psychiatrie et justice » au Nouvel Hôpital de Navarre d’Évreux, le 2 décembre 2014.
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[2]
Aichhorn A., Freud S., Jeunesse à l’abandon [1925], réédition, Toulouse, Éditions Privat, 1973.
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[3]
Lacan J., Le Séminaire, livre vi, Le désir et son interprétation, Paris, Seuil, 2013, p. 345.
-
[4]
Miller J.-A., « En direction de l’adolescence », Interpréter l’enfant, collection La petite Girafe, 2015.
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[5]
L’innocence des musulmans est une vidéo américaine diffusée en 2012 sur YouTube.
1Le début du xxie siècle a vu apparaître dans la jeunesse un phénomène qui va croissant : un certain nomadisme, une grande mobilité et labilité [1]. À l’enfance turbulente, qualifiée par le terme médicalisé d’hyperactive, fait suite une adolescence, une jeunesse à la recherche perpétuelle d’une cause extérieure à elle-même qui lui échapperait et qui lui échappe toujours – une jeunesse en suspension. Là s’indique la caractéristique d’une époque où le faire et l’avoir ont pris le pas sur l’être, où le sujet est occupé à faire lien, à construire la vie, car rien ne va de soi. Privés de la supposition de savoir envers parents et adultes, nombreux sont les jeunes qui se trouvent délestés de cette parcelle d’intériorité aussi élémentaire que précieuse. Avec elle s’éloigne la fonction même de l’insight, où se nouent le désir et sa cause, la jouissance et ses symptômes, symptômes à travers lesquels ils avaient pu jusque-là s’adresser à l’Autre, ouvrant la voie au transfert. C’était la Jeunesse à l’abandon telle qu’August Aichhorn [2] a pu nous la rendre sensible dans son ouvrage. Freud l’a gratifié d’une préface remarquable sur les trois impossibles : « gouverner, soigner, éduquer », vérifiant l’éthique d’une clinique de l’Autre barré.
2La jeunesse actuelle est à la dérive, l’hémorragie de l’être, le pseudo-idéal de transparence la conduisent vers le champ d’une extériorité à elle-même, et d’un rapport à l’immanence où tout pourrait être vu et su. Là le transfert semblerait quasiment impossible par défaut de symptôme, sauf à ce que l’on repère ce que peut avoir de symptomatique l’absence même du symptôme. Symptôme que l’on voit affleurer sous les espèces de l’attente : attente d’un événement, attente de quelque chose qui fasse corps ou qui vienne nommer ce qui du corps se manifeste au moment où la signification du phallus fait de plus en plus défaut à cet usage. La place est faite pour celui qui, plein d’assurance, s’avance comme Autre de l’Autre, et tente de loger là sa propre cause : une canaille comme le définit Lacan.
Qu’est-ce que le symptôme de l’absence de symptôme ?
3« Psys, encore un effort ! », pourrait-on dire, si l’on veut déloger la canaille, pour que chaque sujet puisse avoir, au-delà du court-circuit de l’agir, un accès à son dire, à sa cause. Qu’il n’ait plus à se propulser dans un discours pour sortir d’une impasse ni à tenter d’y apparaître, sauvagement, soit hors de son propre discours qui ne se formule pas. Lalangue – telle qu’elle s’en trouve modifiée et modifie à son tour les modes de jouir de son temps – conduit l’adolescent à parler concret, comptable, tout ce qui est prétendu vrai est vrai : tout ce qui est prétendu faux est faux. La dimension de l’au-delà s’écrase au profit de l’immanence de l’effet produit. C’est agréable ou désagréable, efficace ou inefficace, plaisant ou déplaisant – une langue sans paradoxes. Des sensations également qu’il livre à la limite des phénomènes de corps : il est irrité, ça ne l’interroge pas, ça le dérange ; il est énervé, il attend d’en trouver la raison ; il est en colère, « contre quoi ? Contre rien… en colère ». Ces mots-là disent ce qui est, ce à quoi peut-être le sujet comme vide est suspendu : être ou ne pas être. Quelque chose comme ce que dit Hamlet : « qu’on me donne mon désir ! » [3] La canaille est celui qui le fait comme l’a fait le Ghost venu réclamer vengeance. À travers ce signifiant-maître, dont Hamlet ne fut que le bras armé, la mort a tout emporté.
4C’est ce rapport au désir devant lequel l’analyste n’aura pas à reculer dans sa rencontre avec le jeune à la dérive. Bien au contraire l’analyste aura à faire un pas … En direction de l’adolescence [4], comme nous y invite Jacques-Alain Miller.
« Être », d’être repris dans un discours
5On connaît aujourd’hui cette inflation constante de jeunes gens dits « radicalisés à la religion islamique », et qui partent l’un après l’autre grossir les rangs de daesh, installé entre la Syrie et l’Irak, afin de se lancer dans le jihad. À partir de là, ils se préparent à accomplir des meurtres de masse, leur vie y étant déjà sacrifiée. C’est avec un « vive la mort » que chacun trouve sonDieu. C’est ce qui était déjà-là, zone muette, morte que l’analyste interroge. Qu’en était-il de ces jeunes avant que s’opère cette conversion qui ouvre la porte au départ ?
6L’Autre agissant auprès de ces jeunes, qui est-il ? Relève-t-il simplement du religieux ? Dans le semblant certainement. Le semblant qui autorise tout, tous les dires, puisqu’il n’est que couleur d’être. Le religieux, c’est autre chose : il est partout et nulle part, il est discours et tout ne peut y être soutenu ; on s’en saisit ou pas. L’Autre qui intoxique est l’Autre dans le religieux. Il s’y est constitué comme maître de jouissance. Un maître de jouissance qui se fait prendre pour le symbolique, et qui touche au réel de l’autre. Il traque les zones de fragilité de jeunes au malaise palpable, à l’isolement notoire, à la suspension de l’être perceptible, ces zones abandonnées du transfert, pour y loger le masque grimaçant d’un sens retrouvé, celui d’une possible religion. Il peuple l’imaginaire ténu d’une jeunesse déracinée dans sa propre maison par des figures idéales, non pas du côté, comme on pourrait le croire, de l’idéal du moi, héritier du père mais de celui, mortifère, du double, celui du moi idéal. C’est la dimension fraternelle des grands frères, capture imaginaire : frères rencontrés sur les réseaux sociaux, les lieux publics, les lycées, dans les quartiers, les prisons. C’est le départ de l’histoire du départ. Progressivement un jeune change, on ne le reconnaît pas. Dès lors, une structure se dessine : un trou ou son envers, un mur. Un hiatus entre passé et présent défait les liens du sujet aux autres et à lui-même. L’Autre privatisé s’infiltre, ruisselle. Au désir détruit se substituent la mission et son ordre. Dans cette épure, dans ce démaillage, l’objet cause logé dans l’Autre est disjoint du sujet. L’autre dans l’Autre lui fait alors produire – comme on dirait sécréter – son effet toxique, c’est-à-dire son propre réel.
7Ceci n’est pas à situer dans le registre du sens – de type cause à effet –, mais dans le registre du causal – du réel de la cause qui pousse à l’action, qui l’organise.
8Ce phénomène s’étend dans les prisons où arrivent souvent dix à vingt fois de suite tant de dits délinquants, aux fragilités subjectives non diagnostiquées, au bord de la dissociation, tellement bien décrites dans ce terme oublié d’héboïdophrénie. Il décrivait ces pathologies de l’action, passages à l’acte itératifs et naïvement conçus, monstration d’une quête brumeuse et informe aux portes de la schizophrénie. Le discours analytique reste le seul aujourd’hui à revendiquer pour l’homme la causalité signifiante qui le fait parlêtre. Quelques destinataires à la hauteur de leur tâche, les analystes, ont à se mêler à la vie de la cité, pleinement, et gageons que cela s’avèrera de plus en plus nécessaire : le réel se moque des lois.
9Nous livrons ici un éclairage sur ce réel : la terrible rencontre entre un jeune homme dont le discours se défait et ceux qui tissent avec lui l’étoffe de leur volonté. Quelque chose s’en attrapera peut-être sur ce fait, que seul le dialogue analytique peut attraper le réel : à bon entendeur pour nos hommes politiques.
Agir pour être, enfin…
10L’occasion m’a été donnée de rencontrer, dans un lieu de détention, un jeune lycéen comme tant d’autres. Il est issu d’une famille musulmane, pas particulièrement pratiquante, ne pas manger de porc étant leur seule observance. Venu à Paris pour accomplir un meurtre de masse et venger ses frères musulmans en punissant les mécréants et leur audace à blasphémer, il avait été stoppé avant.
11À cette époque, la sortie d’un film jugé injurieux pour l’islam avait provoqué des réactions et des contre-réactions à travers une série de manifestations. Il avait voulu agir lui aussi, comme les autres.
12Il s’agit donc d’un jeune homme, G., jusque-là non pratiquant, qui venait d’avoir dix-huit ans. Dix-huit ans – l’âge adulte, celui du passage à la majorité légale. L’âge de la responsabilité civile et du droit de vote, du droit à participer pleinement aux affaires du monde. C’est un franchissement, un saut dans l’inconnu, parfois dans le vide, le saut de l’ange.
13G. se montre timide, paraissant plus jeune que son âge, une certaine immaturité est perceptible. Il est en terminale et a toujours très bien travaillé, n’a jamais posé de problèmes, bien au contraire ! Un de ses amis s’est aperçu qu’il y avait « quelque chose qui n’allait pas ». Ne réussissant plus à lui parler, il consulte les réseaux sociaux – pour qui sait les lire, tout y est souvent écrit : L’homme qui va corriger les erreurs apparaissait sur fond de ce qui était avant un « je n’y suis pas, je ne suis que reflet, je retweete ». Être enfin, même si ce doit être dans la mort, et qui plus est, pour quelque chose.
14Il a été arrêté en possession d’armes dans le train.
Être comme tout le monde
15Jeune homme intelligent, prêt à la discussion, il présente cependant lors de l’entretien une incontestable réticence. Une réticence du style : « Madame, je veux répondre à toutes les questions, bien entendu je répondrai aux questions, je ne manquerai pas de répondre aux questions, mais bien sûr je vais répondre aux questions », ce qui est évidemment une manière de ne pas répondre aux questions. Cela s’appelle une réticence prolixe, un mur de protection : le barrage fluide porté par les structures de langage. Pour le reste, être là ou ailleurs ! L’ironie s’applique à lui-même, le reste ne compte pas, il est en attente de celui qui en fera quelque chose. C’est à ce point qu’avec notre éthique, notre savoir peut concurrencer le sans foi ni loi de l’Autre barbare.
16Né dans une ville de province où la famille s’était rendue en venant d’Afrique du Nord, la date est imprécise, son père y travaillait « comme tout le monde » et y était apprécié. Sa mère, femme au foyer, élevait les enfants. « Mon père, dit-il, est comme tout le monde, nous sommes comme tout le monde. » Il ne peut préciser plus : cette signification dernière et absolue, constituante et identitaire, lui donnait sa place. De son enfance, il ne dit rien ou peu de chose, car il considère qu’il n’a rien à dire, c’est un fait. C’est un fait hors dialectique. Les seules questions à poser dans ce cas sont des questions banales, concrètes, aux entours de la motivation. Celle-ci, si elle existe, ne pourra être saisie que latéralement, partiellement parfois, mais durant ce temps, le dialogue continue.
Le sexe, la mort en effraction
17Très aimé de ses professeurs, son enfance s’est déroulée d’une manière lisse, sans accrocs, tant sur le plan social que sur le plan psychique. Il n’a pas eu de problèmes et en effet pas grand-chose n’a fait pour lui problème. Il s’adaptait docilement, il était moulé sur ce qu’il lui était demandé de faire. Il n’a jamais eu d’angoisse, aucune préoccupation, notamment sur la question de la mort. Pour lui, cela n’avait aucun intérêt ; il y avait la vie et il y avait la mort : des mots.
18Passer des mots aux choses, c’est ce qui doit arriver à la majorité. Il rencontre une fille, « comme tout le monde », mais là il faut y mettre du corps et ça ne suit pas : il se dissocie, ça s’effiloche. Quelques baisers et très vite, partie de lui-même, il n’a de cesse que de lui appartenir pour s’appartenir. Il la harcèle, il va jusqu’à pénétrer dans sa salle de classe, dans un collège qui n’est pas le sien. Le proviseur porte plainte, sans suite, sans même que l’on s’y intéresse ; la jeune fille fait de même, pour sms envahissants, de jour comme de nuit. Se confronter au sexe, à la mort, c’est se confronter à la castration, au pas-tout. Lui est confronté au vide, à la perte de tout sens critique, à l’absence de division puisqu’impossible. Il est condamné à la nécessité que le corps et les mots fassent Un, fassent Tout, soient réponse et non question.
Dieu et l’au-delà
19C’est dans ce vide, ce suspens, cette attente où tout en lui s’offre à l’abnégation pourvu qu’il récupère un corps, qu’a pu se produire l’étincelle d’une rencontre, une rencontre au sens fort, totale, mystique, religieuse ou non : une expérience de jouissance.
20Il me rapporte qu’il a, en bon scientifique, consulté internet pour « comprendre comment être un homme », « comprendre ce que signifie croire ». Il a trouvé, sur les conseils d’un camarade qui lui a présenté d’autres camarades, un site : une série, encore existante aujourd’hui. Elle lui va comme un gant puisque son titre est en rapport avec la vie après la mort. Plus largement l’Au-delà, précisément la dimension qui lui manque, car il l’a repérée chez les autres : ils ont des airs de complicité, ils parlent, ils jouissent. Le sexe et la mort s’y mêlent, lui détaché de l’un, il est précipité dans l’autre. Comme Saül sur le chemin de Damas, c’est une révélation. Il ne savait pas ce qu’était la mort, il l’a rencontrée là, dans la série. Les nouveaux mots sont venus nommer le sacrifice, la question s’est ouverte en même temps que la réponse la refermait : l’éternité, et surtout une vie au-delà ineffable, infinie.
21Dans cette série qui va à la pêche aux êtres fragiles, on le guide, on le porte, on pose les jalons. Elle dit le déchet et la mort, et ce, de manière très concrète : « la richesse, l’argent vous occupent jusqu’à ce que vous visitiez la tombe avec moi ». Les images vous emmènent : « Vous êtes allés à un enterrement dans un cimetière ? Et là vous vous dites, un jour ce sera moi. » ; « Le croyant n’est pas préoccupé par cette vie trompeuse, le croyant travaille pour toujours. » La mort y devient objet, objet précieux, elle est l’objet substitué au phallus ; alors, pour celui à qui il fait défaut, elle devient la plus-value de son être, et son être il peut l’aliéner à cet autre qui l’a mise en jeu.
22Dans cette série, la mort se manifeste topologiquement avec son au-delà qui est en même temps un en-deçà ; autrement dit : comme une éternité de jouissance concrète où toute crainte s’efface. C’est une prise de pouvoir totale. Les actions peuvent être perpétrées dans la dimension mégalomaniaque qui lui est consubstantielle – grimace de l’idéal –, tandis que la conscience et l’esprit critique de ce jeune homme se sont obscurcis. Tout d’un coup, il avait l’immensité devant lui. Cela venait répondre évidemment à l’impuissance qu’il avait face à la vie, au sexe, à l’amour.
L’abnégation et sa logique
23Devenu croyant à sa manière, ceux qu’il rencontre dans la foulée de cette capture sont des soi-disant imams « en prise directe avec l’au-delà », plus forts donc que les imams traditionnels. Lui aussi est, dès lors, directement branché sur un devoir délirant. Une vidéo américaine controversée, L’innocence des musulmans [5], met cette année-là le feu aux poudres et des manifestations ont lieu un peu partout en France. Il souhaite s’y rendre, s’égare en cours de route. Il éprouve alors un malaise grandissant, « il n’a pas fait ce qu’il devait faire » ; s’ensuivent colère, tension, énervement. Se formule en lui l’idée qu’« il doit faire quelque chose » : l’action comme raison dont l’objet reste à définir par l’autre, dans l’autre. Il veut partir à l’étranger mais un hadith du prophète dit, à point nommé, qu’il ne faut pas partir seul. Son ami lui a demandé s’il était devenu fou, ce qui l’a rendu suspect à ses yeux. Il s’éloigne progressivement de ceux qui profèrent le moindre doute ou question. Il fallait faire quelque chose, pur impératif qui n’est suivi d’aucune déclinaison, d’aucun développement et qui est pour les psychanalystes l’indice du dernier rempart avant une précipitation dans le passage à l’acte ou dans le présent figé de sa préparation.
24Une association se fait connaître qui « se moque » des manifestants, des caricatures sont publiées : il faut éliminer les membres, question-réponse sans l’écart de la critique, sans passage par la raison ou la loi, absorbée dans le court-circuit de l’action, comme un commandement venu d’ailleurs.
25Il a donc acheté des armes et pris son billet. « Que vouliez-vous faire ? » « Les tuer, il est interdit de se moquer, d’injurier. » « Comment cela vous est venu ? » « Comme ça… je suis passé de la défense à l’attaque. » « Aujourd’hui partiriez-vous quelque part ? » « C’est difficile à dire, il est interdit de partir seul. »
L’aveu d’une jouissance : une mystique matérialiste
26L’analyste peut soutenir un dialogue dans le semblant, moins destinataire qu’instrument à lire le réel, à s’intéresser au sujet, – c’est ce qu’il peut à l’occasion faire savoir : son savoir-faire est au-delà de son expérience, il se règle sur la valeur du réel. De mon côté donc, je m’avançais doucement vers ce point de réel qui l’avait aveuglé, réel qui ne s’efface pas mais insiste, seul registre à dénuder si on prétend anticiper, détourner, voire contrer ses pires effets. « Cela vous a conduit très loin, lui dis-je, vos camarades vous ont laissé seul. Pensez-vous que vous voudriez regarder à nouveau cette série, qui a été quand même nocive, elle vous a conduit en prison ? » Il suspend sa réponse, réfléchit un long moment – un moment de confiance, de lien, un effort, une ébauche de transfert. Il me donne, avec un sourire lointain, dans un bout de réel sa réponse vraie, sincère dans le dialogue : « Si, en été, dans le désert, on vous fait goûter une excellente glace, à vous qui en ignoriez l’existence, êtes-vous certaine de ne pas en reprendre ? »
27Nous ne sommes plus dans l’intellect : là, le point de réel est perceptible. Il a fait l’expérience, il a goûté quelque chose de physique, de mystique, lui qui ne savait pas jusque-là qu’il avait un corps. Goûter, c’est du corps, une extase matérielle, une extase laïque.
Des lieux pour un lien
28Et là, évidemment, ça dit que son esprit était obscurci, mais ça dit aussi que ça peut, que ça cherche à revenir. Il faut y remettre de l’étoffe, de l’étoffe psychique, mais pas seulement : comme tout son parcours l’indique, il convient de travailler subtilement, avec lui, en direction de lui, ne pas le lâcher, l’accompagner pour qu’il retisse des liens humains contre l’extase mortelle.
29Impossible de fermer les yeux sur le fait que depuis longtemps déjà la prison a supplanté les centres médico-psychologiques, les hôpitaux et les différents lieux de soins : facilité financière, pauvreté théorique par absence de boussole, économies obligent !
30Les liens, c’est le tissu qu’une psychiatrie éclairée par la psychanalyse pourrait tisser, dans ses lieux institutionnels, pour que l’ailleurs ne soit pas un ailleurs anthropophage, où celui qui se prétend le maître, le père ou le frère, mange les siens. Ces jeunes subitement convertis posent moins la question de la justice et de la punition que celle d’un savoir à retrouver pour la psychiatrie. Et, pour ceux qui nous gouvernent, revaloriser, augmenter des lieux de proximité où l’exercer ; où la présence physique, le temps qu’il y faut ne seraient pas quantifiés mais dépendraient du rapport à la jouissance ; des lieux orientés par la psychanalyse qui est l’avenir de la psychiatrie pour que s’y accrochent, avec le transfert, ceux que l’on nomme si facilement les décrocheurs – jeunesse à la dérive offerte au ramassage.