Le travail créateur
Le travail créateur. S’accomplir dans l’incertain, Pierre-Michel Menger, Paris, Gallimard-Seuil, coll. Hautes Études, 2009, 667 p., ISBN : 9782020986823, 29 €
- Par Xavier Dupuis
Pages 92 à 93
Citer cet article
- DUPUIS, Xavier,
- Dupuis, Xavier.
- Dupuis, X.
https://doi.org/10.3917/lobs.036.0092
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- Dupuis, X.
- Dupuis, Xavier.
- DUPUIS, Xavier,
https://doi.org/10.3917/lobs.036.0092
Pierre-Michel Menger, bien connu pour ses très nombreux travaux, nous offre ici une somme. Cet imposant ouvrage reprend en effet le contenu déjà présenté dans le cadre de treize articles ou contributions à des ouvrages collectifs publiés antérieurement. Remaniés, augmentés et complétés, notamment pour la question du talent, de la réputation et de la réussite à l’aune des sciences sociales, l’ensemble nous propose une analyse extrêmement fouillée de la question de l’artiste, de sa carrière et de son insertion dans l’économie. Touffu, le texte fourmille d’idées et de références (sa lecture ne sera pas toujours d’un accès aisé pour le profane) mais nous tenons là – à n’en point douter – une œuvre majeure de la sociologie de l’art.
1Comme le rappelle en préambule l’auteur, le secteur artistique est probablement, avec le sport, le domaine où le travail connaît ses plus fortes distorsions : emploi, sous-emploi et chômage s’accroissent parallèlement, les revenus connaissent de fortes variations au cours de la carrière et sont répartis de façon formidablement inégale, la flexibilité y est sur-développée grâce au régime de l’intermittence. Pierre-Michel Menger, à partir de l’hypothèse que le travail artistique « est modelé par l’incertitude », nous invite, en mobilisant sociologie et économie, à analyser l’activité créatrice comme une conduite rationnelle et la carrière de l’artiste comme une forme spécifique de comportement en univers incertain. Après avoir exposé et discuté les outils théoriques et conceptuels nécessaires à sa réflexion (avec notamment une passionnante mise en questions de la position d’Émile Durkheim à l’égard des arts), il traite, à travers une analyse rigoureuse, des disparités entre réputations et rémunérations. Le septième chapitre, intitulé Comment analyser la grandeur artistique ? Beethoven et son génie, décortique ainsi les processus de reconnaissance et les réseaux économiques, sociaux et artistiques dont a bénéficié le compositeur et qui ont forgé sa carrière et l’image emblématique du créateur romantique. De même, Pierre-Michel Menger interroge la précocité créatrice et les conditions sociales permettant l’émergence du prodige dans le domaine de la musique savante. En distinguant les artistes interprètes et les compositeurs, il démontre clairement pourquoi la précocité ne se retrouve aujourd’hui que chez les interprètes virtuoses, l’apparition de compositeurs de très jeune âge étant devenue impossible. Enfin, il aborde la question de l’achèvement de l’œuvre, de sa signification. Il est vrai que beaucoup d’œuvres sont restées inachevées tandis qu’études, esquisses, fragments et ébauches font aujourd’hui l’objet de toutes les attentions.
2Faut-il voir dans cet intérêt des experts et du public une tentative de percer le mystère de la création, la reconnaissance de l’acte créateur comme acte de travail artisanal faits de tâtonnements, d’erreurs, de renoncements ou du simple voyeurisme ? Ce questionnement appliqué à l’œuvre de Rodin laisse entendre que celui-ci sut trouver dans les différents états de finition de son travail, non seulement une source d’inspiration, mais aussi un moyen d’accroître sa productivité. Les chapitres suivants de l’ouvrage s’attachent à l’organisation du travail artistique. On y retrouve l’essentiel des travaux déjà publiés sur les intermittents et les comédiens. L’évolution des modes d’organisation des entreprises culturelles vers la « gestion par projet », au détriment des structures de production pérennes disposant de leurs personnels permanents, a conféré au marché du travail une flexibilité extraordinaire. Cette métamorphose organisationnelle, particulièrement aboutie dans le spectacle vivant, a ainsi fait du régime de l’intermittence la clef de voûte de son économie. Enfin, les deux derniers chapitres proposent une analyse du renforcement de la concentration de l’offre culturelle sur Paris dans les années 80 et de la propension de la politique publique à défendre, aux côtés des valeurs patrimoniales, des formes de création radicalement novatrices.
3Il est impossible, dans le cadre d’une note de lecture aussi brève, de rendre compte de la richesse et de la pertinence des analyses qui sont ici développées. On y trouvera évidemment nombre de propos qui pourront surprendre, voire irriter, certains pourront remettre en cause des certitudes… Le travail de création exerce depuis toujours une véritable fascination et il est évident que Pierre-Michel Menger y cède aussi, tout en tentant d’y résister à travers une objectivation systématique de son propos et en dépit de la scientificité de son discours. Après tout, comme le rappelle la célèbre formule Dieu existe, Mozart en est la preuve, cet ouvrage stimulant ne répond pas à toutes les questions que soulèvent la condition et le travail de l’artiste mais représente une contribution magistrale à la réflexion sur l’acte de création et la place du créateur dans la société et l’économie.