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Article de revue

Villes créatives, villes concurrentes : les candidatures françaises au titre de capitale européenne de la culture 2013

Pages 73 à 75

Citer cet article


  • Giroud, M.
  • et Veschambre, V.
(2010). Villes créatives, villes concurrentes : les candidatures françaises au titre de capitale européenne de la culture 2013. L'Observatoire, 36(1), 73-75. https://doi.org/10.3917/lobs.036.0073.

  • Giroud, Matthieu.
  • et al.
« Villes créatives, villes concurrentes : les candidatures françaises au titre de capitale européenne de la culture 2013 ». L'Observatoire, 2010/1 N° 36, 2010. p.73-75. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-l-observatoire-2010-1-page-73?lang=fr.

  • GIROUD, Matthieu
  • et VESCHAMBRE, Vincent,
2010. Villes créatives, villes concurrentes : les candidatures françaises au titre de capitale européenne de la culture 2013. L'Observatoire, 2010/1 N° 36, p.73-75. DOI : 10.3917/lobs.036.0073. URL : https://shs.cairn.info/revue-l-observatoire-2010-1-page-73?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lobs.036.0073


Notes

  • [1]
    D’après la Décision No 1622/2006/CE du Parlement européen et du Conseil, appliquée dès 2007 pour l’édition 2013.
  • [2]
    Harvey D., Géographie de la domination, Paris, 2008, Les prairies ordinaires.
  • [3]
    La labellisation est partagée depuis l’élargissement européen de 2004.
  • [4]
    Une étude réalisée par Robert Palmer sur l’impact de la manifestation sur les capitales des éditions 1995 à 2004 a montré « les effets à long terme sur le développement culturel de la ville et de la région concernée ». Voir Palmer/Rae Associates, 2004, European Cities and Capitals of Culture. Study Prepared for the European Commission. PART I, Bruxelles.
  • [5]
    Commission européenne, 2007, Guide à l’intention des villes candidates au titre de « Capitale européenne de la culture », p. 1.
  • [6]
    Rapports de candidature des villes de Bordeaux, Lyon, Marseille et Toulouse.
  • [7]
    On retrouve le principe des « Maisons folies » de Lille 2004.
  • [8]
    Lussault M., 1993, Tours : images de la ville et politique urbaine, Tours, Maison des sciences de la ville-Université François-Rabelais, p. 140.
  • [9]
    Bertoncello B., Rodrigues-Halta R., 2003 « Marseille versus Euroméditerranée », Annales de Géographie, n°632, p. 424 - 436..
  • [10]
    La dépêche de Toulouse, 18 Sept. 2009.
  • [11]
    Même si l’on sait d’ores et déjà que la Fête des fleuves et le prix cinématographique Lumière verront le jour.

En phase avec l’OMC, l’Union européenne s’est fait une spécialité d’organiser la concurrence en son sein, dans tous les domaines. La culture n’y échappe pas, compte tenu des enjeux considérables en matière d’attractivité et de dynamisme économique. C’est ainsi qu’en 2007 a été lancé le premier concours interne aux deux pays membres (France et Slovaquie) désignés pour accueillir le label Capitale européenne de la culture 2013[1]. Cet article a pour objectif de décrire les argumentaires développés par les quatre villes françaises finalistes du concours (Bordeaux, Marseille, Lyon, Toulouse) et d’évoquer les dynamiques impulsées par ces candidatures.

« Être capitale » pour devenir compétitive sur la scène internationale

1Selon David Harvey [2] (2008), les villes, pour pouvoir s’imposer dans le concert des grandes métropoles attractives, innovantes, mondialisées, doivent développer des rentes de monopole, susceptibles d’accroitre un capital symbolique collectif à même d’attirer des flux de capitaux. Les traditions et innovations culturelles locales, les champs de la création, de l’esthétique et du sens sont des leviers de ce processus de singularisation et d’appropriation de rentes de monopoles. Le titre de Capitale européenne de la culture représente en soi l’une de ces rentes. De sa désignation à 2013, et bien au-delà, comme en témoigne l’impact de Lille 2004, Marseille détiendra le monopole du label « Capitale européenne de la culture » en France. Avec Kosice [3], ville de Slovaquie, Marseille constituera le porte drapeau de l’innovation culturelle à l’échelle de l’Union. À travers sa désignation et compte tenu des expériences antérieures [4], Marseille espère attirer ainsi capitaux et touristes, transformer sensiblement son image et son tissu urbain, expérimenter de nouvelles façons de développer et de faire vivre la ville.

2L’un des objectifs de la réforme de 2006 dans la désignation des Capitales européennes de la culture était de fournir des critères afin d’organiser la compétition entre villes. Ces critères s’avèrent nombreux et précis, ce qui explique que l’on retrouve un certain nombre de « figures imposées » dans les dossiers de candidatures, qui sont conçus comme des questionnaires. Deux grandes rubriques sont prévues : « la dimension européenne » et « la ville et les citoyens », ce qui se décline à Marseille en « partage des midis » et « Cité radieuse ». À ces deux échelles, il s’agit de « mettre en valeur la richesse, la diversité des cultures européennes et leurs traits communs » [5], de concilier à la fois références communes et singularité.

Des constantes : culture(s) et valeurs européennes, du local à l’international

3Du côté des « figures imposées », les projets insistent tous sur la valeur du « vivre ensemble » promue à travers le dialogue interculturel, l’implication de tous les acteurs locaux dans la programmation et l’animation de l’événement (acteurs institutionnels, économiques, culturels, associatifs, habitants), le développement culturel et social durable (via la mobilisation des acteurs, l’action sur les territoires et la constitution de réseaux), ou encore la mobilité des biens culturels et des personnes, à travers trois figures type : le « mobile » qui relie les lieux, le « migrant » qui relie les habitants, et « l’artiste » qui relie les deux à la fois.

4Pensée comme condition de la rencontre, de l’échange interculturel, la mobilité est érigée en valeur suprême, en lien avec l’hospitalité, l’attractivité, le mouvement. Lyon se présente comme une « terre de confluences », Bordeaux comme une « ville ouverte ». Marseille est « généreuse, accueillante depuis vingt siècles ». À Toulouse, le slogan retenu est « l’Europe en chemin » [6].

5À l’échelle locale, les pratiques culturelles sont censées « faire territoire ». On retrouve cette rhétorique holiste extrêmement répandue dans les discours politiques, mais aussi scientifiques, selon laquelle des références culturelles localisées favoriseraient la cohésion sociale. La candidature bordelaise vise à « révéler une ville et son territoire (à ses habitants) ». Un territoire qui est lui-même constitué de lieux où se jouerait cette alchimie du lien social. À Bordeaux, ce sont les quais qui auraient cette vertu ; Lyon développe la notion de « lieux de culture(s) » ; à Marseille, ces lieux privilégiés sont les « Ateliers de l’Euroméditerranée » [7]. La ségrégation sociale, qui n’est pas remise en cause par les politiques du logement, pourrait donc être résorbée par la création de lieux de culture : il suffirait de ne plus hiérarchiser les pratiques culturelles et donc les lieux de ces pratiques pour créer du lien social et « faire territoire ».

Innovation culturelle et mobilisation des territoires : quelles singularités ?

6Mettre en valeur la position géographique de la ville représente une première stratégie de singularisation. Pour chaque ville, l’enjeu n’est pas uniquement de pouvoir jouer sur sa position « relative » en s’inscrivant dans des réseaux internationaux de coopération artistique et culturelle, il s’agit aussi de savoir mobiliser les ressources et identifier les potentialités que lui octroie sa localisation « absolue ». Si elle est partagée par les quatre villes, cette stratégie n’est pourtant pas appliquée par toutes avec la même intensité et la même aisance. La candidature marseillaise est celle qui s’y réfère le plus ouvertement, en annonçant qu’« une part cruciale de l’avenir de l’Europe se joue en Méditerranée ». En adoptant le slogan « d’Europe et de Méditerranée », la candidature fait écho à l’intérêt actuel des instances européennes pour l’ouverture sur le bassin méditerranéen.

7La référence à l’histoire de la ville représente un second instrument d’individuation des candidatures. Cette référence se structure autour d’une représentation historique de la ville qui devient « spontanément mythique, oublieuse de certaines vérités » [8]. Une première logique consiste à mettre en avant l’ancienneté de la ville, sa trajectoire depuis ses origines, pour légitimer le projet, comme le font Lyon ou Bordeaux. Une seconde logique, celle des dossiers toulousain et marseillais, est au contraire de privilégier les références historiques brèves et situées dans le temps. Pour justifier et consolider le projet, l’enjeu ici est moins de se servir des racines et d’une trajectoire passée, que de se projeter vers l’avenir en s’appuyant sur des moments fondateurs.

8En outre, et c’est un troisième critère de différenciation, chacune des candidatures mobilise des outils conceptuels spécifiques pour penser la relation entre la culture et la ville, et interroger les rapports entre innovation culturelle, fonctionnement social et développement urbain. Dans le projet lyonnais, ce rapport est en partie abordé à travers l’ambition affichée d’ « inventer une nouvelle urbanité » puisque la mondialisation a engendré la « propagation d’un univers posturbain en mal de formes et de limites ». Pour la candidature toulousaine, la culture étant « ce qui fait lien sur un territoire » en créant des « espaces relationnels », c’est « l’accès » à de tels espaces qui doit être favorisé. Avec le cas marseillais, l’exigence apparaît toute autre, puisqu’il s’agit avant tout de rattraper les « retards urbains » structurels, et en référence au mythe biblique de l’ordre [9], de dominer un « chaos urbain », de contrôler et d’ordonner la ville. Cette référence à la Genèse est aussi fortement présente dans le projet bordelais, où il s’agit de créer les conditions d’un recommencement, ce qui passe par la déconstruction de l’image de « belle endormie, hautaine et repliée sur elle-même ».

9La dernière stratégie de différenciation des candidatures se situe dans la manière dont les animateurs articulent leur proposition à la temporalité du développement de la ville et aux projets urbains en cours ou à venir. Pour Marseille et Bordeaux, la candidature et l’obtention du titre sont ainsi clairement présentées comme des opportunités pour rattraper un retard en matière de développement urbain et de positionnement dans la hiérarchie des métropoles européennes. À l’inverse, à Toulouse et surtout à Lyon il ne s’agit pas de se servir de la candidature comme d’un tremplin en matière de développement urbain, mais de montrer que celle-ci, en s’insérant dans une dynamique préexistante solide, en ressort renforcée.

10Sans être officiellement déclaré comme discriminant, ce dernier critère de singularisation a semble-t-il fortement joué en faveur du projet marseillais. Un projet qui a finalement été présenté par le jury de sélection comme étant celui qui respectait le mieux les règles imposées par la décision européenne et les recommandations du jury de préselection (inscription dans le processus de Barcelone), qui était le plus innovant (rôle de la culture dans le développement économique et social), et singulier (mise en valeur des références territoriales et de la position géographique), enfin comme étant le projet le plus équilibré du triple point de vue culturel, politique et financier. C’est la convergence des engagements politiques et des intérêts économiques qui a été jugée décisive, permettant la faisabilité et la fiabilité économique du projet, en vue d’acquérir une rente de monopole.

Quel devenir pour les projets non retenus ?

11S’il faut attendre 2013 pour pouvoir évaluer la fidélité de l’événement marseillais au projet défendu sept ans plus tôt, la question du devenir des projets (idées, propositions, visions, énergie collective) des trois villes non retenues se pose dès à présent. La déception a été pour chacune des villes à la hauteur de l’investissement réalisé. Première du genre dans l’histoire de la désignation au titre de « Capitale européenne de la culture », cette compétition a en effet fortement mobilisé des équipes initialement peu informées sur le niveau d’exigence attendu.

12Toutefois, il semble acquis dans chacune des villes non retenues de ne pas perdre complètement le travail réalisé et de poursuivre la dynamique en matière de transformation de la ville via la culture, même si chacune devra en rabattre sur ses ambitions. Bordeaux est la seule des trois où l’association porteuse de la candidature a poursuivi son activité durant l’année 2009, en collaboration avec la Mairie, la Communauté urbaine de Bordeaux, le Conseil général de la Gironde et le Conseil régional d’Aquitaine, afin de préparer la concrétisation de certains projets annoncés lors de la compétition. À Toulouse, il importe selon le maire de la ville de « maintenir la mobilisation autour de la culture » [10] et il est toujours prévu de faire de 2013 une année culturelle. À Lyon enfin, on insiste plutôt sur la prolongation d’une méthode (maillage du territoire) et d’un état d’esprit, que sur les équipements et l’évènementiel [11]. Dans les trois cas, la finalité reste la même : se servir de l’élan produit par la compétition pour fabriquer et asseoir une image de ville créative, et par là rester dans la course à la concurrence entre villes européennes.


Date de mise en ligne : 01/01/2017

https://doi.org/10.3917/lobs.036.0073