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Mayotte, vers une île « forteresse » ? Histoire et conséquences d’une frontière controversée

Pages 8 à 30

Citer cet article


  • Cottereau, V.
(2021). Mayotte, vers une île « forteresse » ? Histoire et conséquences d’une frontière controversée. L'Information géographique, . 85(1), 8-30. https://doi.org/10.3917/lig.851.0008.

  • Cottereau, Victoire.
« Mayotte, vers une île “forteresse” ? Histoire et conséquences d’une frontière controversée ». L'Information géographique, 2021/1 Vol. 85, 2021. p.8-30. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-l-information-geographique-2021-1-page-8?lang=fr.

  • COTTEREAU, Victoire,
2021. Mayotte, vers une île « forteresse » ? Histoire et conséquences d’une frontière controversée. L'Information géographique, 2021/1 Vol. 85, p.8-30. DOI : 10.3917/lig.851.0008. URL : https://shs.cairn.info/revue-l-information-geographique-2021-1-page-8?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lig.851.0008


Notes

1Depuis plus de quarante ans, la frontière autour de l’île de Mayotte fait l’objet de tensions et d’insolubles débats passionnés aux échelles locales, régionales, nationales et internationales. Situé dans l’océan Indien, le dernier né des départements français d’outre-mer (le 101e) présente la particularité d’être au cœur d’un conflit opposant la France à l’Union des Comores, ces deux pays revendiquant la souveraineté de ce territoire. Non reconnue comme française par l’Organisation des Nations unies (ONU), cette île de l’archipel des Comores est pourtant parvenue à résister au sens de l’histoire grâce à une lutte obstinée de sa population à vouloir rester française (Dumont, 2005). Véritable exception au processus de décolonisation, Mayotte est un département français singulier qui se prête à une analyse pertinente de l’organisation des espaces et de la territorialisation politique du monde. En reconnaissant l’indépendance d’Anjouan, de Mohéli et de Grande Comore le 17 décembre 1975 et en accordant le 24 décembre 1976 le statut de « collectivité territoriale » à Mayotte, la France a marqué une rupture avec le fonctionnement et la composition de cet espace géographique. En quoi la reconnaissance de l’île de Mayotte comme territoire français et l’abornement d’une nouvelle frontière ont scellé une nouvelle organisation de l’espace dans le canal du Mozambique ? Et quelles en sont les conséquences ? Dans un premier temps, l’analyse se concentre sur l’histoire géopolitique de Mayotte et des Comores, du rattachement de Mayotte à la France en passant par la déstabilisation des Comores. Dans un second temps, je me penche sur la légitimité de la frontière, sur la manière dont celle-ci a été déterminée, ainsi que sur l’évolution de la situation internationale et diplomatique sur cette question. Enfin dans un dernier temps, mon regard se porte sur les conséquences de la mise en place de cette frontière. En effet, ce nouvel élément organisateur de l’espace a non seulement modifié la circulation dans l’archipel des Comores, mais a également transformé l’évolution globale de l’île en de nombreux points (démographie, violence, représentations et revendications de la population). En conclusion, sont interrogées la politisation de l’immigration et la future forme que revêtira la frontière de Mayotte.

1.  L’histoire géopolitique de Mayotte et des Comores

2Les quatre îles formant l’archipel des Comores ont une histoire, une géographie et un peuplement en commun. Bien que le modèle social, culturel et religieux soit initialement le même, l’île de Mayotte présente la particularité de s’être démarquée dès la première moitié du xixe siècle en choisissant d’être rattachée à la France. Un siècle plus tard, le peuple mahorais marque et entérine de nouveau cette rupture en ne prenant pas la voie de l’indépendance au sein des Comores. Cette volonté affirmée de rejoindre la France en tant que département d’outre-mer constitue un levier de réflexion sur l’identité et la singularité de l’île, ainsi que sur les rapports entretenus avec les îles voisines (Bonin, 2017).

1.1.  Une histoire commune et différenciée

3En 1841, le sultan de Mayotte Adrian Tsouli, d’origine malgache, signe un traité portant cession de Mayotte à la France. Ayant perdu l’île de France (Maurice) sous Napoléon au profit de l’Angleterre, la France cherchait des points de relâche pour ses navires ainsi que des comptoirs commerciaux. Le sultan voit alors cette tutelle comme une aubaine, car elle lui permet de conforter son assise politique dans les Comores, qualifiées, à juste titre, d’archipel des « sultans batailleurs » (Béringer, 2017). Dès 1843, Mayotte devient une colonie française, soit quelques décennies avant Grande Comore, Anjouan et Mohéli. Ce n’est qu’en 1886 que le protectorat français est établi aux trois autres îles (Martin, 1998), tout en conservant comme capitale Dzaoudzi, le premier site occupé par les Français au xixe siècle à Mayotte (Dumont, 2005). Enfin, en 1912, ces îles sont érigées en colonie française, soit près de 70 ans après Mayotte. La situation administrative des îles demeure relativement stable jusqu’en 1946.

4La fin de la Seconde Guerre mondiale marque la fin des colonies et le début d’un nouvel ordre. En 1946, l’ensemble des îles accède au statut de territoire d’outre-mer. Celui-ci obtient une autonomie administrative et financière et est divisé en autant de circonscriptions qu’il y a d’îles dans l’archipel (Béringer, 2017). Tandis que la vie politique commence à se développer, les notables mahorais font alors connaître leur vision divergente de l’avenir. Dès 1958, ils se prononcent pour la départementalisation de l’île lors de la convention de Tsoundzou. Le Général de Gaule reçoit un accueil enthousiaste lors de son voyage présidentiel de 1959. Dans un contexte mondial de guerre froide, il est important de souligner que la situation dans les îles du sud-ouest de l’océan Indien focalise les enjeux des grandes puissances (Combeau, 2018). La fin des années 1950 marque le début du combat de Mayotte pour un ancrage pérenne au sein de la France, un combat où les femmes connues sous le nom de « chatouilleuses » sont au-devant des manifestations (Martial, 2004). En 1958, l’assemblée territoriale des Comores vote pour le maintien du statut de territoire d’outre-mer par 25 voix contre quatre. Ces quatre voix sont celles des représentants de Mayotte qui étaient déjà en faveur de l’adoption du statut de département d’outre-mer. Cette même année est voté le transfert de la capitale de Dzaoudzi (Mayotte) à Moroni (Grande-Comore). La longue période de transfert (jusqu’en 1966) sécrète un vif ressentiment mahorais envers cette dernière et la fondation du Mouvement populaire mahorais (MPM) en 1967 (Caminade, 2003). L’autonomie du territoire se renforce dès 1968 en donnant des institutions propres à chaque île leur permettant de disposer de leur propre patrimoine, ainsi que de leurs propres ressources. C’est la première fois qu’est reconnu au sein de l’archipel le caractère particulier et unique de chaque île.

5À partir des années 1960-1970, l’élite comorienne engage un mouvement de revendication en faveur de la décolonisation de l’archipel (Bacari, 2015). Une « déclaration commune » est signée en 1973 entre la France et le territoire des Comores prévoyant une consultation sur l’accès à l’indépendance. Bien qu’une destinée commune semble alors liée l’ensemble des îles, la population mahoraise continue de se mobiliser avec ardeur pour faire entendre sa voix.

1.2.  Le rattachement de Mayotte à la France et la déstabilisation des Comores

6En 1974, les Comoriens sont interrogés sur leur souhait d’indépendance (Caminade, 2003). Les résultats soulignent alors des avis divergents au sein de l’archipel. Tandis que les habitants des îles d’Anjouan, de Mohéli et de Grande Comore souhaitent l’indépendance en votant « oui » avec près de 100 % des voix, ceux de l’île de Mayotte soulignent leur volonté de demeurer au sein de la République française en votant « non » à 63,8 % (Dumont, 2005). Dès 1975, l’assemblée des Comores proclame l’indépendance. Face à la contestation des Mahorais, à des actions de défense de Mayotte depuis la métropole et à l’inquiétude de perdre un territoire géostratégique dans l’océan Indien, la France prend acte de l’indépendance des îles excepté Mayotte près de six mois après la proclamation d’indépendance et quelques semaines après l’adhésion à l’ONU du nouvel État comorien (Béringer, 2017 ; Béoutis, 2017). Selon Pierre Caminade, un « micmac constitutionnel » (2003, p.49) est alors mis en place pour arracher Mayotte à ses îles sœurs. Ne tenant pas compte des règles fixées par l’ONU concernant l’intangibilité des frontières [1], l’État français organise une seconde consultation d’autodétermination pour l’île de Mayotte où la population est appelée à se prononcer sur le souhait de rester française ou d’intégrer le nouvel État comorien. D’un point de vue français, cette décision est considérée comme conforme au droit international, car s’appuyant sur le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes (Combeau, 2018). En 1976, les Mahorais votent à plus de 99 % pour le maintien dans la République française (Dumont, 2005). En dépit des protestations internationales considérant ce référendum comme une atteinte à la souveraineté de l’État comorien, Mayotte devient une collectivité territoriale de la République française, un statut temporaire en attendant la consultation de la population sur la transformation en département ou sur l’adoption d’un statut différent (Béringer, 2017). En 1982, des armoiries symboliquement chargées sont choisies par le conseil général de Mayotte.

Fig. 1

Les armoiries de Mayotte

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Les armoiries de Mayotte

7Ces armoiries représentent un écu coupé en deux parties. Composé d’un croissant sur un fond bleu pour symboliser la religion musulmane, de deux étoiles sur un fond rouge rappelant les fleurs d’Ylang-Ylang et d’une bordure blanche engrêlée représentant le récif corallien, cet écu est supporté par deux hippocampes d’argent reproduisant la forme géographique de l’île. Écrite dans la langue des Mahorais (le shimaoré) la devise « Ra Hachiri » se traduit par « nous sommes vigilants ». Reprenant les couleurs du drapeau français, ces armoiries font alors passer le message clair que les Mahorais souhaitent rester français (Dumont, 2005). Dans les années 1980, la population mahoraise reste plus que jamais mobilisée, car elle sait que tant que leur rattachement à la France n’est pas institutionnalisé, celui-ci n’est pas définitif. Dans un entretien récemment accordé au « Journal de Mayotte », l’ancien préfet Yves Bonnet nommé à Mayotte en 1982 confirme qu’il a été effectivement envisagé de « rendre » Mayotte aux Comores.

8« On me demandait de me contenter d’exister en tant que représentant de l’État et surtout de ne rien faire qui soit de nature à déplaire au tyran voisin, Ahmed Abdallah, ami de François Mitterrand et auquel le gouvernement socialiste se proposait de “rendre” Mayotte [2]. »

9Parallèlement, le gouvernement comorien en accord avec les positions de l’ONU continue à réclamer l’île de Mayotte, malgré le fait qu’il soit soumis à une multiplicité de coups d’État. Suite à la visite du Premier ministre Jacques Chirac en 1986, les Mahorais sont rassurés par la mise en place d’un développement économique et d’un rattrapage socio-économique de l’île (Legeard, 2012). Parallèlement, la situation aux Comores se dégrade, et le président Ahmed Abdallah est assassiné en 1989. En 1994, le Premier ministre, Édouard Balladur, en visite sur l’île confirme la volonté de la France de préférer l’avis des Mahorais à celui des instances internationales (Dumont, 2005).

10« Aujourd’hui l’appartenance de Mayotte à la République est une réalité intangible. Personne ne peut sérieusement la remettre en cause, tant, du moins que tel sera votre choix [3]. »

11Dès 1997, une crise séparatiste divise les Comores, faisant passer le problème de Mayotte à l’arrière-plan des préoccupations (Manouvel, 2018). L’île de Mohéli, puis celle d’Anjouan tentent de faire sécession et demandent leur rattachement politique à la France. Cet évènement a largement contribué à modérer les revendications des Comores vis-à-vis de Mayotte. « En effet, comment demander le retour de Mayotte au sein de la République des Comores si précisément il n’y a plus de République des Comores ? » (Manouvel, 2018, p. 77). Celle-ci n’entreprend d’ailleurs plus les démarches nécessaires depuis 1996 pour faire inscrire la « question » de Mayotte à l’ordre du jour des résolutions de l’Assemblée générale de l’ONU (Béringer, 2017). Entre 1975 et 2001, les Comores essuient une vingtaine de coups de force, réussis ou non, souvent perpétrés par l’équipe de Bob Denard [4]. Selon Pierre Caminade (2003), le rattachement de Mayotte à la France est un facteur important de déstabilisation des autres îles de l’archipel. L’ONU a également dénoncé les ingérences réitérées de la France aux Comores (Legeard, 2012).

12Mayotte poursuit alors son chemin vers la départementalisation. La population, de nouveau consultée, donne en 2000 son accord à 73 % pour son édification en collectivité départementale. Sa publication au Journal officiel de la République française en 2001 rassure les Mahorais sur leur avenir institutionnel (Dumont, 2005). En 2003, une loi constitutionnelle fait de Mayotte une collectivité d’outre-mer. Les électeurs sont invités en 2009 à se prononcer sur la transformation de Mayotte en une collectivité appelée département. Le résultat de cette consultation est sans équivoque (Combeau, 2017). Le « oui » représente 95,24 % des voix contre 4,76 % de « non » et une abstention de 38,63 % (Béringer, 2017). De visite à Mayotte quelques mois plus tard, le Président français Nicolas Sarkozy acte ce scrutin en disant devant une foule d’environ 10 000 Mahorais « Mayotte, c’est la France ». L’île devient officiellement le 101e département français en 2011. La population mahoraise et ses élus obtiennent ainsi le statut constitutionnalisé qu’ils attendaient (Gohin, 2017). En 2014, Mayotte devient une région ultrapériphérique (RUP) de l’Union européenne (UE) à la suite d’un vote unanime du Conseil européen désignant de facto Mayotte comme française [5]. Désormais considérée comme un avant-poste de l’UE, Mayotte participe au développement d’une « politique de grand voisinage » dont les principaux objectifs sont de donner une dimension maritime internationale à l’UE, de mener une politique de co-développement durable, d’occuper une position importante pour les échanges commerciaux et de jouer un rôle en matière de gouvernance maritime pour la surveillance des eaux côtières ou pour sécuriser le transport (Commission des Communautés européennes, 2008).

13En fin de compte, bien que les Comores revendiquent la souveraineté de l’île de Mayotte depuis plus de 40 ans, l’État français n’a aucune intention de leur restituer ce territoire et, au contraire, tend à progressivement faire accepter sa position à l’échelle internationale. La population mahoraise, quant à elle, revendique son appartenance et son attachement à la France depuis des décennies (Combeau, 2018). Pourtant, bien que l’état de fait fasse de Mayotte un département français, sa non-reconnaissance internationale maintient une importante tension régionale et interroge la légitimité de la frontière française autour de cette île.

2.  La frontière autour de l’île de Mayotte est-elle légitime ?

14Situé dans l’océan Indien, le département de Mayotte est composé de deux îles ; Grande-Terre en forme d’hippocampe et Petite-Terre, dont les superficies font respectivement 356 km² et 18 km². Situé à l’entrée nord du canal du Mozambique, ce petit territoire présente de multiples intérêts militaires, géostratégiques et économiques pour la République française. L’île de Mayotte est un élément organisateur de l’espace dans la partie ouest de l’océan Indien et possède une place notable sur la scène géopolitique mondiale. Non reconnue par l’ONU, cette frontière suscite pourtant des tensions internationales et diplomatiques.

Fig. 2

L’île de Mayotte et ses récifs coralliens

Description de l'image par IA : Ile de Mayotte avec ses récifs coralliens.

L’île de Mayotte et ses récifs coralliens

2.1.  La détermination de la frontière

15Initialement, la détermination de la frontière autour de Mayotte du point de vue de la France s’est effectuée de façon endogène, c’est-à-dire en fonction de rapports États-populations locales. Dans l’histoire mondiale, les frontières ayant été fixées après consultation électorale des populations locales sont rares (Sierra, 2020). En général, ce sont les puissances qui déterminent les frontières dans le cadre d’accords. Or, en 1974, la France demande aux quatre îles de s’exprimer sur leur souhait d’indépendance. Le résultat de cette consultation est unanime, une très large majorité des Comoriens souhaite ne plus être sous le giron français à l’exception des Mahorais. Au lieu de considérer ce vote dans son ensemble selon le droit international, l’État français décide de prendre en compte le résultat de cette consultation île par île. Les Mahorais, soit seulement 7,7 % des votants, sont alors mis à part pour justifier l’annexion de Mayotte aux îles voisines et la violation de la règle internationale du respect des frontières au nom de la volonté des Mahorais (Caminade, 2003). À l’époque, ce choix soulève des problèmes de droit international ayant d’importantes répercussions aux échelles locales et internationales. Premièrement, il génère un contentieux direct entre la République française et la nouvelle République des Comores puisque la même île de Mayotte est considérée par deux États souverains comme faisant partie de leur territoire national (Manouvel, 2018). Deuxièmement, s’ajoute un contentieux indirect entre la France et une partie importante de la Communauté internationale des États qui se manifeste dans le cadre de l’Assemblée générale des Nations Unies.

16La démarcation de la frontière entre Mayotte et les Comores a donc été effectuée par la seule République française. Cet abornement ayant été fait sans aucun accord entre les puissances, celui-ci ne dispose jusqu’à ce jour d’aucune reconnaissance internationale. Or, une frontière désigne la limite du territoire d’un État et celle-ci peut être définie comme la ligne séparant deux entités souveraines au sens des Nations Unies (Sierra, 2020). Ainsi, l’utilisation du terme de frontière autour de l’île de Mayotte doit être interrogée. À ce titre, la carte ci-dessous (figure 3) représente l’actuelle limite des eaux autour de Mayotte revendiquée par la France correspondant à la Zone économique exclusive (ZEE). Bien que les données proviennent du Service hydrographique et océanographique de la Marine, un établissement public français, il est important de souligner que le terme employé est celui de « limite » et non celui de « frontière ». Située entre les îles de Mayotte et d’Anjouan, cette limite maritime définie par la seule République française est invisible et artificielle, car elle nécessite un support cartographique pour pouvoir l’identifier. Elle n’est alors qu’une illusion cartographique, voire une superstition (Boggs, 1940). Pourtant, cette limite fait l’objet de litiges, voire d’« affrontements » diplomatiques dus à des positions juridiques opposées qui perdurent depuis maintenant 45 ans. Les tensions autour de cette limite ont pourtant évolué au fil du temps, faisant changer progressivement sa perception et le regard international.

Fig. 3

L’espace maritime de la France à Mayotte

Description de l'image par IA : Carte maritime montrant Mayotte, les Comores, les Glorieuses et Madagascar avec zones économiques et limites maritimes.

L’espace maritime de la France à Mayotte

2.2.  L’évolution de la situation internationale et diplomatique

17À partir de 1976, l’Assemblée générale des Nations Unies se saisit régulièrement de la « Question de l’île comorienne de Mayotte » [6]. Elle l’inscrit 18 fois à l’ordre du jour de ses sessions ordinaires et adopte sur ce thème 18 résolutions [7] entre 1976 et 1994. Durant cette période, le contenu des résolutions adoptées reste le même, à savoir l’affirmation de la souveraineté comorienne sur l’île de Mayotte. Pourtant, la chercheuse Mita Manouvel (2018) a montré que la forme des résolutions a changé au fil du temps. Tandis qu’en 1976, les mots utilisés lors de la première résolution de l’assemblée générale de l’ONU sont fermes, tels que « condamne », « condamne énergiquement » ou « demande », ceux choisis lors de la dernière résolution de 1994 sont beaucoup plus nuancés, comme « invite » ou « prie instamment ». Le ton des résolutions a donc évolué de façon manifeste au cours des années. L’observation des conditions d’adoption des résolutions permet de comprendre cette évolution. En 1976, la résolution est approuvée par 102 États et uniquement désapprouvée par la France. La résolution de 1989 fait apparaître un élément nouveau ; l’abstention de 24 États. Ceux-ci regroupent la quasi-totalité de l’UE, la quasi-totalité de l’OTAN et le G7 au complet (Manouvel, 2018). En 1993, la résolution est adoptée par 91 voix contre 2 et 36 abstentions. En 1994, le « oui » reste majoritaire, mais ne représente plus que 47,28 % des États membres des Nations Unies. À compter de cette date, la question de Mayotte, bien que toujours inscrite à l’ordre du jour provisoire de la prochaine session de l’assemblée générale, n’a plus jamais été inscrite à l’ordre du jour définitif. Longtemps fermement condamnée, l’annexion de l’île de Mayotte par la France ne semble plus être au cœur des préoccupations internationales et paraît même de plus en plus prendre la voix de l’acceptation.

18Le contentieux entre l’Union des Comores et la France reste pourtant d’actualité. Concentré à une échelle plus régionale, il prend aujourd’hui davantage la forme de tensions diplomatiques et d’actes symboliquement marqués. Trois exemples distincts montrent que ce litige est loin d’être achevé.

2.2.1.  Le drapeau des Comores

Fig. 4

L’évolution du drapeau comorien de 1975 à nos jours

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L’évolution du drapeau comorien de 1975 à nos jours

19Lors de la proclamation de l’indépendance des Comores en 1975, le gouvernement choisit un drapeau marquant clairement la revendication du territoire de Mayotte. Au fil du temps, cette symbolique n’a cessé de se renforcer. Tandis que la couleur verte du triangle et le croissant de lune représentent l’Islam, les quatre étoiles auxquelles se sont ajoutées des bandes de couleurs lors de l’adoption de la constitution de 2001 sont des représentations des quatre îles de l’archipel : Mohéli (jaune), Mayotte (Blanche), Anjouan (Rouge) et Grande Comore (bleu) (Oraison, 2004). Aujourd’hui, ce drapeau est fréquemment source de tensions à Mayotte [8].

2.2.2.  Les jeux des îles

20Les jeux des îles se déroulent dans l’océan Indien tous les quatre ans. Il s’agit d’une compétition multisports où se rencontrent depuis 1979 des sportifs issus des différentes îles. Afin d’éviter un conflit avec les Comores, Mayotte ne participe pas à cet évènement de 1979 à 1998. En 2003, les Mahorais font leur entrée aux jeux au sein d’une équipe conjointe réunionnaise et mahoraise discrètement dénommée « France océan Indien » (Chanfi et Duflo, 2016). Les équipes mahoraises et comoriennes s’opposent pour la première fois en 2007 lors de la 7e édition des jeux. Or, la charte tolère la participation mahoraise que dépourvue de toute référence à son rattachement à la France. Lassés de ne pas pouvoir porter les couleurs de leur pays, les sportifs mahorais défilent en chantant la Marseillaise sous le drapeau français lors de la cérémonie d’ouverture de 2015. Cet acte étant considéré comme une provocation, les athlètes comoriens quittent immédiatement les lieux. Afin de poursuivre les jeux en évitant les incidents diplomatiques, le comité organisateur et le conseil international des Jeux des îles décident d’interdire tous les emblèmes nationaux et drapeaux. (Chanfi et Duflo, 2016). In fine, cet évènement festif qui devrait être un outil au service de la diplomatie ravive et cristallise les tensions et querelles entre les Comores et Mayotte.

2.2.3.  Les relations bilatérales entre la France et les Comores

21Les Présidents François Hollande et Ikililou Dhoinine signent en 2013 une première « déclaration de Paris sur l’amitié et la coopération entre la France et l’Union des Comores [9] ». Un dialogue renforcé est mis en place au travers d’un « haut conseil paritaire » (HCP) qui se réunit à cinq reprises. En 2018, ce dialogue bilatéral est source de crispations dues à la décision des autorités comoriennes de ne plus admettre leurs citoyens entrés illégalement à Mayotte. Quelques mois plus tard, la signature d’une déclaration conjointe permet de relancer la coopération bilatérale.

22L’analyse des derniers échanges entre la France et les Comores met en lumière les points de tension et la nécessité de collaboration qu’il existe entre les deux pays. En 2019, le Président Macron reçoit le Président Azali en visite officielle à Paris. Cette rencontre a permis la signature d’un document-cadre de partenariat renouvelé assorti d’un plan de développement de 150 M€. Lors de son discours à l’Élysée, le Président Azali explique qu’ils ont discuté du sujet de Mayotte.

23« Nous avons également abordé deux sujets majeurs d’intérêts communs, et celui d’abord du contentieux territorial qui oppose notre pays à la France depuis plus de 44 ans. Le règlement pacifique de cette question relative à l’île de Mayotte, puisque c’est celle dont il s’agit, passe par une volonté politique des deux pays, et une implication effective de nos frères et sœurs de Mayotte [10]. »

24Quelques mois plus tard, Emmanuel Macron se rend à Mayotte et prononce un discours rappelant l’appartenance de cette île à la France.

25« Mayotte c’est vous, c’est cette géographie, cette culture, cette population et Mayotte c’est la France. Maore Faranza. (Traduction : Mayotte française !) Mayotte c’est la France parce que vous l’avez voulu, parce que les Mahorais l’ont voulu et les Mahorais les ont suivis [11]. »

26En réponse, le Président Azali exprime son désaccord à ce sujet quelques semaines plus tard lors d’un entretien sur la chaine France 24. À la question « Mayotte c’est la France pour vous ? », il répond sans détour.

27« Non, pas du tout. Vous l’avez dit tout à l’heure, l’ONU ne reconnaît pas Mayotte française, comment peut-elle être française ? La France a fait un fait accompli. C’est une puissance mondiale, c’est une puissance du monde, de sécurité, mais lorsque l’ONU, le droit international reconnaît que l’Union des Comores c’est quatre îles, nous nous en sommes là [12] ! »

28Le Président comorien explique également que chacun à son point de vue, mais qu’ils sont d’accord sur les intérêts communs des deux pays et qu’il faut discuter pour trouver une solution au problème de Mayotte. Par ailleurs, il souligne qu’il n’a pas d’autre choix que d’accueillir les personnes expulsées de Mayotte tout simplement parce qu’il n’a pas les moyens (ni militaires, ni financiers) d’affronter la France par la force.

Fig. 5

Une pancarte revendiquant la souveraineté de Mayotte à Mamoudzou

Description de l'image par IA : Pancarte revendiquant la souveraineté de Mayotte à Mamoudzou, avec des gens au bord de l'eau et un bateau.

Une pancarte revendiquant la souveraineté de Mayotte à Mamoudzou

Source : Victoire Cottereau (janvier 2020).
Fig. 6

Une pancarte revendiquant la souveraineté de Mayotte à Moroni (Grande Comore)

Description de l'image par IA : Pancarte revendiquant la souveraineté de Mayotte, avec texte en français.

Une pancarte revendiquant la souveraineté de Mayotte à Moroni (Grande Comore)

29D’une question internationale, Mayotte française est devenue progressivement un état de fait malgré l’existence d’un contentieux à ce sujet entre la France et les Comores. Aujourd’hui, il existe des relations bilatérales basées sur une relation déséquilibrée entre une puissance mondiale et un « petit » État comorien qui cherche à impulser une stratégie de développement. Tentant actuellement de concilier les disparités géographiques et les aspirations identitaires des populations de chaque île (Halidi, 2018), l’Union des Comores est contrainte d’accepter l’actuel découpage territorial de l’archipel et ses conséquences.

3.  Les conséquences de cette frontière avancée de l’UE dans l’océan Indien

30Avec l’indépendance des Comores et le maintien de Mayotte sous le giron français, l’année 1975 a marqué un point de rupture dans l’organisation de l’espace de l’archipel. Connaissant un développement économique beaucoup plus rapide que les autres îles, Mayotte s’est rapidement transformée en « eldorado » aux yeux des habitants de cette région. En 2014, le Produit intérieur brut par habitant (PIB) de Mayotte était de 8 980 euros, contre 703 euros aux Comores et 364 euros à Madagascar (IEDOM, 2017). Or, l’attractivité migratoire de ce territoire est telle que l’île se retrouve aujourd’hui contrainte de gérer différentes problématiques comme d’importants flux de migrants, l’explosion de la démographie, le manque d’infrastructures et l’augmentation de la violence. Soumise à de multiples tensions, l’évolution globale de l’île passera par la résolution d’enjeux démographiques, économiques, identitaires et politiques.

3.1.  L’« eldorado » français et l’attractivité migratoire

31La principale conséquence des différents rattachements étatiques des îles de l’archipel des Comores est la modification de la mobilité dans cet espace. Historiquement, circuler entre les îles est traditionnel. Du temps du protectorat au xixe siècle, la circulation d’une île à l’autre avait d’ailleurs été encouragée par la France, en quête de main d’œuvre pour les plantations de canne à sucre à Mayotte (Legeard, 2012). Or, véritable corollaire du pavage étatique du monde (Sierra, 2020), les frontières étatiques se sont imposées au xxe siècle, transformant les anciennes limites, les logiques spatiales et les espaces vécus par les populations. À Mayotte, où la grande majorité de la population a des liens familiaux avec les habitants des îles voisines, ce phénomène est particulièrement marqué.

32De 1975 à 1995, les mobilités au sein de l’archipel restent inchangées. À partir de 1990, un discours stigmatisant l’immigration comorienne se développe à Mayotte (Hachimi Alaoui et al., 2013). Sous la pression des élus locaux, le gouvernement français instaure en 1995 un visa pour contrôler l’entrée des Comoriens sur le territoire de Mayotte. Connu sous le nom de « visa Balladur », celui-ci est quasiment impossible à obtenir et implique des frais de dossier hors de portée de la plupart des Comoriens. Cette politique migratoire entraîne alors le développement d’une immigration dite « illégale ». Les raisons invoquées par les migrants pour expliquer leur venue à Mayotte sont presque toujours les mêmes : la recherche d’une vie meilleure permettant l’envoi d’argent à la famille aux Comores, la scolarisation des enfants, un système de santé performant ou encore la fuite d’un régime autoritaire et corrompu (Peccia et Meda, 2017). Pour rejoindre Mayotte, les Comoriens sans visa n’ont pas d’autres choix que de prendre des Kwassa-Kwassa. Partant de l’île d’Anjouan en raison de sa proximité avec Mayotte (environ 70 km), les passeurs de ces barques traditionnelles proposent une traversée le plus souvent de nuit pour une somme allant de 200 à 1 000 euros en fonction de différents critères (nombre total de personnes sur le bateau, période de l’année, etc.). Le prix payé n’assure en rien l’arrivée à destination. Depuis 1995, plus de 10 000 personnes [13] ont péri suite au chavirage de ces frêles embarcations, faisant de l’océan Indien le second cimetière marin après la Méditerranée (Peccia et Meda, 2017). Les naufrages sont tellement fréquents que la Cimade a publié un guide « morts et disparitions dans l’archipel des Comores » (2020) dont le but est d’accompagner les proches des personnes mortes ou disparues en mer. À l’image d’un récent film intitulé « le bruit des vagues » où un étudiant de médecine effectue la traversée aux côtés de Comoriens (Gleitz, 2020), les conditions de voyage sont difficiles, stressantes et exceptes du moindre confort. Une fois arrivés sur le sol français, les migrants doivent encore rejoindre leur destination finale sans se faire arrêter par la Police aux frontières (PAF) ou bloquer par des collectifs de « citoyens » [14]. À Mayotte, la course aux « sans-papiers » a réellement débuté en 2005 lorsque Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, a fixé l’objectif de 12 000 reconduites à la frontière pour l’année 2006 (Carayol, 2007). En constante augmentation, les chiffres des reconduites à la frontière ont concerné 27 421 personnes en 2019, dont 99 % ont été reconduits vers l’Union des Comores [15]. Bien que très majoritaires, les Comoriens ne sont pas les seuls migrants à tenter de rejoindre Mayotte. Avec une forte hausse des demandes d’asile [16] de personnes venant principalement d’Afrique continentale, Mayotte tend à devenir une étape incontournable d’une nouvelle route migratoire, permettant d’éviter les risques et dangers encourus en empruntant les routes passant par la Méditerranée. Ces migrants rejoignent Mayotte par avion ou Kwassa-Kwassa en provenance d’Anjouan ou de Madagascar dans l’objectif d’y demander l’asile dans un premier temps, et de rejoindre la métropole dans un second temps lorsqu’ils auront obtenu le statut de réfugié.

33Avec une superficie plus petite que la Principauté d’Andorre et un nombre de personnes reconduites à la frontière quasi similaire à celui-ci de la France métropolitaine [17], le département de Mayotte fait face à une attractivité migratoire difficilement contrôlable. Fondé sur un régime dérogatoire et une priorisation de la lutte contre l’immigration illégale, le traitement de la question migratoire à Mayotte se fait bien souvent aux dépens du respect des droits fondamentaux des personnes migrantes (Duflo et Ghaem, 2014). Par exemple, Mayotte dispose d’un droit du sol dérogatoire depuis 2019. Concrètement cela signifie que lorsqu’un enfant naît à Mayotte de parents étrangers, les règles de droit commun ne s’appliquent que « si, à la date de la naissance, l’un au moins de ses parents résidait en France de manière régulière et ininterrompue depuis plus de trois mois[18] » (Duflo, 2019). La preuve de résidence régulière de l’un des parents étant difficile à établir, de nombreux enfants ne pourront pas accéder à la nationalité française à leur majorité.

34In fine, la présence d’une petite île française au cœur d’une région où l’indice de développement humain (IDH) est très faible a chamboulé les mobilités traditionnelles circulaires pour laisser place à des migrations « clandestines » unilatérales à destination de Mayotte. Or, ce phénomène est tellement important que le territoire sature et est soumis à de nombreuses tensions.

3.2.  Un territoire saturé en tensions

35L’une des premières sources de tensions à Mayotte est l’« explosion démographique ». Estimée à près de 3 000 habitants [19] en 1841, la population de l’île a considérablement crû, passant de 32 607 en 1966 à 256 518 en 2017 selon l’INSEE [20]. Elle a donc été multipliée par huit en 50 ans. Avec 693 habitants par km², Mayotte est la région française la plus densément peuplée après l’Île-de-France (1 019 habitants/km²) (Math et Duflo, 2019). De surcroît, cette population présente des particularités : la moitié des habitants a moins de 18 ans, le taux de pauvreté concerne 77 % de la population et 48 % des habitants de Mayotte sont étrangers (122 777 personnes en 2017). Non anticipée par les pouvoirs publics, cette augmentation rapide de la population a aujourd’hui des conséquences dramatiques sur la vie quotidienne des habitants de l’île. Entre les interminables bouchons liés à une saturation des infrastructures routières et les coupures d’eau régulières liées à un épuisement des ressources (Diakité et Huet, 2018), la population souffre des carences de l’État et des politiques publiques dégradées depuis longtemps (Math et Duflo, 2019).

Fig. 7

Un « banga » de Mayotte

Description de l'image par IA : Une cabane en tôle dans une forêt, avec des objets et des plantes autour.

Un « banga » de Mayotte

Source : Victoire Cottereau (décembre 2020)
Fig. 8

Un chemin d’accès à des « bangas »

Description de l'image par IA : Un chemin étroit bordé de tôles ondulées avec des pneus et des débris au sol.

Un chemin d’accès à des « bangas »

Source : Victoire Cottereau (décembre 2020)

36Tristement connue pour ces nombreux bidonvilles dénommés « bangas », l’île de Mayotte recenserait environ 20 000 baraquements en tôle, soit environ 37 % des maisons individuelles (Duflo, 2019). Avec une surface moyenne de 9 m² par personne, 97 % de ces habitations ne disposent pas de sanitaires, 62 % n’ont pas d’eau courante et 78 % ont une installation électrique dégradée ou absente. La grande majorité des personnes vivant dans ces baraquements ne sont pas propriétaires des terrains qu’ils occupent. Ainsi, soit ils s’acquittent d’un loyer auprès du propriétaire, soit ils occupent des terrains de façon illégale, avec le risque à tout moment de se faire expulser par les autorités ou de se faire « décaser » par la population elle-même (Hachimi Alaoui et al., 2019). L’habitat « illégal » est aujourd’hui source de crispations pouvant aller jusqu’à des affrontements violents entre les propriétaires et les habitants. À Mayotte, l’accès à l’école, à la santé ou encore à l’emploi est également compliqué en raison d’un manque d’infrastructures publiques et d’un développement économique limité. Chaque année, le nombre d’enfants ne pouvant pas s’inscrire à l’école faute de place augmente, bien qu’aucun refus de scolarisation d’enfants ne fasse l’objet d’une trace écrite (Gros, 2019). Pour cette multitude des raisons, l’île est fortement touchée par les inégalités, souvent génératrices de fortes frustrations, de violence et d’insécurité.

Fig. 9

Un graffiti sur un conteneur à proximité de la barge de Mamoudzou

Description de l'image par IA : Conteneur avec graffiti "En chasait nos cousins nous sommes perdus" à côté d'un commerce "Kinaza".

Un graffiti sur un conteneur à proximité de la barge de Mamoudzou

Source : Victoire Cottereau (janvier 2020)

37La violence à Mayotte fait désormais partie du quotidien, qu’ils s’agissent d’affrontements entre bandes de jeunes, d’agressions des représentants des forces de l’ordre ou de barrages sur la route afin de pouvoir prendre les automobilistes en guet-apens. Inquiète par cette flambée de violence et influencée par des collectifs de citoyens, la population mahoraise a tendance à réduire l’insécurité civile à la simple question migratoire (Blanchy et al., 2019). Accusés d’être responsables de tous les maux de l’île, les migrants sont parfois chassés de leur habitation par des villageois mahorais (Slama, 2016). Or, pour comprendre la question de la violence à Mayotte, il est important de se pencher sur l’évolution de cette société, sur l’identité et le rapport à la nationalité. Afin de devenir un département français, de nombreuses réformes ont été mises en œuvre à Mayotte devant permettre le progressif abandon du droit local (s’appuyant sur le droit musulman et un droit coutumier) et le rapprochement vers le droit commun (Hachimi Alaoui, 2016). La révision de l’état civil a ainsi chamboulé la société mahoraise dans ces fondements même et généré de nombreux troubles. Ceux-ci ont été observés au niveau du régime juridique personnel, du nom propre, de la filiation, de l’héritage ou encore des règles sociales (mariage, concubinage, etc.) (Blanchy et Moatty, 2012). Les jeunes Mahorais doivent quotidiennement « jongler » et arriver à se positionner entre la législation française, le droit local, qui bien qu’officiellement abandonné est encore omniprésent et transmis par les aînés et/ou l’école coranique, et tout ce qu’ils voient au travers des réseaux sociaux et d’Internet. Face à une société gangrenée par d’importants problèmes structurels (accès à l’école, chômage, etc.), la jeunesse est en insécurité et souvent perdue face à la construction de cette nouvelle identité locale (Roinsard, 2019 ; Blanchard, 2019).

4.  Conclusion

38L’élaboration d’une frontière entre l’île de Mayotte française et les autres îles de l’archipel de Comores a incontestablement réorganisé l’espace territorial situé au nord du canal du Mozambique. L’arrêt de mobilités traditionnelles entre Mayotte et les îles voisines depuis l’instauration du « visa Balladur » a laissé place à une importante migration dite « illégale » en raison du développement économique de l’île. Toutefois, l’intense politisation de l’immigration qui a accompagné la partition politique de l’archipel et le durcissement des politiques migratoires ont transformé le sens attribué aux liens historiques, culturels et familiaux existant dans l’archipel (Hachimi Alaoui et al., 2013). Les rapports sociaux se sont restructurés autour de la nationalité et ont produit des figures de l’altérité qui se sont inscrites dans la vie quotidienne à Mayotte (Comoriens, Anjouanais, Malgaches, Africains, Mzungus[21], etc.). Les rapports ethniques se reconfigurent à Mayotte autour de la théorie du « complot comorien » contre « Mayotte française » (Hachimi Alaoui et al., 2013). Ainsi, lors des premières Assises de la Sécurité et de la Citoyenneté à Mayotte qui se sont déroulées en novembre 2020 [22], le discours s’est vite cristallisé autour de la frontière et des migrants. L’une des principales revendications des Mahorais est la fermeture de la frontière à travers une reconnaissance de celle-ci par l’Union des Comores, une intégration à l’espace Schengen, et la surveillance de l’espace maritime via l’agence Frontex ou, à défaut, par l’armée française. Aux antipodes de ce discours, la plupart des Comoriens vivant à Mayotte expliquent ne pas comprendre l’hostilité de leurs « cousins » et espèrent un futur allègement du « visa Balladur » afin de pouvoir plus facilement circuler entre les îles. En fin de compte, Mayotte apparaît comme une société isolée au sein de l’archipel de par son insoluble conflit avec l’Union des Comores, mais elle semble également disloquée dans son for intérieur, car composée d’habitants divisés et dont l’identité et les représentations sont discordantes. Au regard de l’histoire de l’île, l’État français va probablement aller dans le sens des élus et des citoyens mahorais en leur offrant davantage de moyens de protection de leur frontière. La transformation de Mayotte en forteresse face aux migrants est-elle la solution d’un avenir meilleur ? Bien que dans l’air du temps, ce discours de frontiérisation (bordering) et de cloisonnement du monde (Rosière, 2020) risque d’avoir une portée limitée…

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Mots-clés éditeurs : Comores, frontière, inégalité, Mayotte, migration, violence

Date de mise en ligne : 16/03/2021

https://doi.org/10.3917/lig.851.0008