Témoignages de migrants : aller au-delà des silences
- Par Pascale Jamoulle
Pages 24 à 25
Citer cet article
- JAMOULLE, Pascale,
- Jamoulle, Pascale.
- Jamoulle, P.
https://doi.org/10.3917/epar.608.0024
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- Jamoulle, Pascale.
- JAMOULLE, Pascale,
https://doi.org/10.3917/epar.608.0024
Notes
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[1]
Éd. La Découverte, 2013.
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[2]
Sont nommés « immigrés » les interlocuteurs qui se désignent comme tels.
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[3]
Voir à ce sujet La migration comme métaphore, de Jean-Claude Métraux, éd. La Dispute, 2011.
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[4]
Hannah Arendt oppose au totalitarisme, qui rejette et nie la citoyenneté, le monde commun, l’espace où les humains se lient entre eux, où naît la politique (Qu’est-ce que la politique ?, éd. du Seuil, 1995).
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[5]
Voir son introduction à l’œuvre de Marcel Mauss, Sociologie et anthropologie, éd. PUF, 2010.
1Issu d’une enquête de terrain que j’ai menée pendant deux années dans le « département-monde » de la Seine-Saint-Denis, en banlieue nord-est de Paris, l’ouvrage Par-delà les silences. Non-dits et ruptures dans les parcours d’immigration [1] donne la parole à des migrants venus de tous les continents, et à des familles immigrées [2] de longue date.
Des situations de rupture
2En se racontant, hommes, femmes, jeunes et parents sortent collectivement du silence. Ils relatent le « travail de l’exil » : l’émergence de la personne qu’ils deviennent, d’épreuve en épreuve, au contact de leurs nouveaux contextes de vie. Ils explorent la diversité des processus de métissage sociaux et culturels que vivent, d’une génération à l’autre, les habitants des quartiers populaires à forte densité immigrée. Ils nous livrent ce qu’ils observent, pensent, ressentent et enfouissent souvent : leurs connaissances, mais aussi les questions qu’ils se posent, leurs doutes, leurs atermoiements, leurs incertitudes.
3Parmi ces personnes, nombreuses sont celles qui vivent une triple rupture : avec leur passé (quand il ne leur est pas transmis), avec leur langue et leur culture d’origine (lorsque celles-ci sont censées dis paraître) et avec la réussite sociale (si elles se sentent mises au ban). La plupart d’entre elles ont connu la grande précarité et parfois différentes formes de violence, liées à leur histoire personnelle mais aussi aux problèmes de séjour, à des emboîtements de domination de classe, de race et de genre.
4Si ces parcours et ces conditions de vie ne peuvent en aucun cas être généralisés à l’ensemble des groupes de migrants et de familles immigrées, ils montrent cependant, en « effet-loupe », les tensions sociales, les souffrances de l’exil, les impasses du métissage quand prévalent l’aveuglement, le mutisme et les relégations.
Douleurs et exils
5Dans la première partie de l’ouvrage, de nouveaux arrivants interrogent l’expérience de la migration : comment elle les a changés inéluctablement. Nombreux sont ceux qui taisent en France leur vécu prémigratoire, et, dans leur pays d’origine, leur vie française. En effet, des drames sur lesquels il est difficile de mettre des mots peuvent précéder le départ d’un pays, comme c’est le cas pour Élie, venue du Cap-Vert : « Mon histoire, pour la comprendre, il faut l’entendre depuis que j’étais petite. Depuis que ma mère m’a laissée à l’âge de cinq ans, avec ma tante. Elle a fait confiance, mais c’était une lourde erreur […] Après, j’ai été longtemps à l’hôpital, on a pensé que j’allais mourir, j’avais que sept ans. Et c’est depuis là, très sincèrement, que ma vie a basculé. C’est là que mon histoire a commencé jusqu’à aujourd’hui. »
6L’exil d’Élie a commencé bien avant sa migration. Il s’ancre dans un sentiment d’abandon familial et un vécu d’abus sexuel indicible. Elle est partie en Europe dans l’espoir de se reconstruire dans un ailleurs géographique.
7Chaque migration s’inscrit dans une histoire singulière. À des contraintes intérieures se conjuguent les mobiles économiques, la fuite des persécutions, la recherche d’une émancipation et d’une plus grande sécurité. Ainsi, Ania est venue en Europe en quête d’une protection de l’État et d’un meilleur avenir pour elle et ses enfants. « Vive la France », me dit cette femme d’origine algérienne tout au long de son récit. La France est son pays d’adoption, sa patrie d’élection. Elle a pu s’y libérer de la maltraitance de son ex-mari.
8Une fois arrivées, les personnes en difficulté connaissent parfois des situations extrêmes. Ces violences créent de la honte de soi, de la honte à dire ce qu’on vous a fait ou ce qui a dû être fait pour survivre. Par peur de l’expulsion, Élie tait en France la violence conjugale qu’elle subit. Enfermée, sidérée, épuisée, elle n’arrive pas à protéger son enfant : « Mon fils voit quand Monsieur me frappe ; pour lui, c’est très difficile. Dès fois, je sais pas les mots pour lui dire, j’essayais à ma façon de lui expliquer. […] Je ne pensais plus, j’étais bloquée. […] Réfléchir, ça s’est remis en route depuis que j’ai quitté sa maison. Il fallait partir, car je suis sûre et certaine que je serais morte. J’ai même pensé à prendre des médicaments pour me suicider. »
9Élie est sous emprise, et plus elle intériorise une image d’elle-même négative, plus elle s’autodétruit. Quand les seuls ancrages possibles en France sont l’esclavage domestique ou l’économie de la rue, les conduites à risques peuvent s’enchaîner pour ces familles : décrochage scolaire, addictions, troubles alimentaires, microtrafics, violences, etc.
10Certaines blessures sont tenues secrètes, elles se transmettent pourtant, souterrainement, aux générations futures.
Le silence en héritage
11La seconde partie de l’ouvrage tisse les récits, l’expérience, la diversité des métissages socio-culturels de familles populaires et immigrées établies en banlieue depuis plusieurs générations. Des jeunes racontent, en pointillés, l’entrelacs de silences qui touche leur histoire transgénérationnelle. Beaucoup de sagas familiales dévoilent des « trous » de la mémoire, des « blancs » dans l’histoire migratoire. L’histoire officielle n’aide pas toujours ces familles à élaborer leur passé. Car les anciennes migrations de travail sont largement coloniales ou postcoloniales ; elles renvoient à une période sombre, presque mutique, de l’histoire de la France.
12Pour beaucoup de personnes interrogées, il y a eu une volonté d’oubli, d’enfouissement des émotions, afin que leurs enfants puissent adopter et aimer la France. Le silence sur les langues et les cultures d’origine s’inscrit aussi dans le modèle assimilationniste français, où parler de ses appartenances culturelles ou religieuses, dans la vie publique, est souvent perçu comme indécent. Ce type d’injonctions pousse de nombreux enfants d’immigrés à privilégier l’indistinction, l’effacement des différences liées à l’origine. Cette dynamique de rupture avec le passé, d’aveuglement à la diversité peut freiner les processus créatifs de métissage de ces enfants.
13Les silences se conjuguent quand, dans les quartiers d’exil, le mutisme de l’histoire entre en résonance avec les non-dits sociaux, à savoir les discriminations (spatiale, sociale, scolaire, socioprofessionnelle…) subies par les familles immigrées. Faire partie d’une minorité visible peut structurer les vies quotidiennes et les destins sociaux. L’écart entre les valeurs républicaines et les vécus, entre ce que dit la société française et ce qu’elle fait aux migrants et à leurs descendants, interroge le modèle d’intégration.
14Dans ces contextes de silence et d’ombre, le métissage culturel ne va pas de soi. Parmi les descendants d’immigrés, nombreux sont ceux qui se sentent assignés à leurs quartiers d’exil. « Ils ne savent pas d’où ils viennent » et ils se sentent exclus « d’où ils sont », traités en immigrés en France comme dans leur pays d’origine. Comment peuvent-ils alors se construire une identité fière, nourrie d’appartenances plurielles [3] ?
15De multiples conduites à risques se déploient au croisement de ces silences conjugués, faits d’oublis de l’histoire et de mises au ban dans les périphéries sociales. Ces troubles interpellent, montrent que des groupes ne trouvent pas place dans le « monde commun [4] ». « Dans ces conduites en apparence aberrantes, les malades ne font jamais que transcrire un état du groupe et rendent manifestes telle ou tel le de ses constantes », disait Lévi-Strauss. Selon l’anthropologue, il ne sert à rien de les traiter à l’aveugle, comme si elles relevaient d’une pathologie [5]. Cette enquête de terrain a voulu relancer les transmissions et les narrativités familiales, sortir de l’ombre les non-dits sociaux, rendre explicite l’implicite. Son objectif est de faire face aux résistances des jeunes et des familles issus des migrations d’hier et d’aujourd’hui, en énonçant la conjugaison des silences qui les atteint.
Le métissage : une création en mouvement
16Au regard des sagas familiales, la notion de « métissage social et culturel » en migration, qui se poursuit d’une génération à l’autre, est plus intéressante que celle d’« intégration ». Car si l’intégration est trop souvent vue comme un creuset, où ce qui vient d’ailleurs est censé disparaître, le métissage est une création, jamais achevée, à partir de plusieurs appartenances culturelles, qui transforme, en continu, les individus comme les sociétés d’installation.
17Serait alors préventif ce qui extrait les parents et les enfants du mutisme. Encourager la narration de cet exil, qui a mis l’identité des parents au travail, peut soutenir les tissages identitaires des enfants, faits d’oscillations et de tensions, de crises et de recréations de soi, d’incertitudes, de désordres et d’ordres retrouvés.
18En parallèle, il importe de sortir de l’aveuglement : reconnaître ouvertement les ségrégations, les discriminations et l’inégalité des chances, pour lutter plus efficacement contre elles. L’injonction à l’indistinction, le silence sur les emboîtements de dominations sociales, raciales et de genre n’aide pas les jeunes et les familles à se solidariser, à se politiser et à agir collectivement pour transformer leur société d’installation.
- Par-delà les silences. Non-dits et ruptures dans les parcours d’immigration, de Pascale Jamoulle, éd. La Découverte, 2013.