Article de revue

Harcèlement

Le chemin vers le bouc émissaire

Pages 22 à 24

Citer cet article


  • Catheline, N.
(2012). Le chemin vers le bouc émissaire. L'école des parents, 594(1), 22-24. https://doi.org/10.3917/epar.594.0022.

  • Catheline, Nicole.
« Le chemin vers le bouc émissaire ». L'école des parents, 2012/1 N° 594, 2012. p.22-24. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-l-ecole-des-parents-2012-1-page-22?lang=fr.

  • CATHELINE, Nicole,
2012. Le chemin vers le bouc émissaire. L'école des parents, 2012/1 N° 594, p.22-24. DOI : 10.3917/epar.594.0022. URL : https://shs.cairn.info/revue-l-ecole-des-parents-2012-1-page-22?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/epar.594.0022


Notes

  • [1]
    Voir les travaux d’Éric Debarbieux, sociologue, directeur de l’Observatoire international de la violence en milieu scolaire. Depuis mars 2010, il préside le conseil scientifique des États généraux de la sécurité à l’école.
    Ouvrages : Violences à l’école : un défi mondial, Armand Colin, 2006 ; Les Dix Commandements contre la violence à l’école, Odile Jacob, 2008.
  • [2]
    L’Enfant dans sa famille. Le refus de l’école, un aperçu transculturel, Colette Chiland et Gérald Young, PUF.

1LES CONDUITES AGRESSIVES ET RÉPÉTITIVES À L’ENCONTRE D’UN AUTRE CHOISI POUR CIBLE SONT SOURCE DE SOUFFRANCE. ELLES ONT TROP LONGTEMPS ÉTÉ NÉGLIGÉES PAR LES ADULTES.

2Lors de ma consultation spécifique avec des collégiens et des lycéens, beaucoup d’entre eux m’ont parlé du harcèlement dont ils ont été l’objet alors qu’ils venaient me voir pour des phobies scolaires, des troubles du comportement alimentaire ou des tentatives de suicide.

3Comme nombre de gens en France, je suis longtemps restée aveugle, sans doute à cause de notre éducation : « Ce n’est pas si grave, on est tous passés par là, il faut bien que jeunesse se passe… » Peut-être que n’avoir aucun nom pour désigner cela favorisait notre cécité. Lorsqu’on a commencé à s’occuper de la violence, on a désigné pendant longtemps ces harcèlements par le terme de « micro-violence » [1] et je pense que cette désignation nous a fait du tort. Beaucoup de pays utilisent quatre ou six mots pour désigner les différentes formes de violence (voir encadré). En France, nous parlons de bouc émissaire, ce qui a entretenu une confusion pendant longtemps. Dans la tradition judéo-chrétienne, le bouc émissaire est utile, il a une place et une valeur : il permet au groupe de continuer à assurer sa cohésion. Dans la tradition judaïque, on charge un bouc de tous les péchés. En fait, il y en a deux, un chargé des péchés du groupe est expédié dans le désert pour qu’il y meure, et un autre qui est immolé et offert au dieu pour calmer son courroux. Quelque chose, peut-être dans notre préconscient, laisse penser que c’est ainsi, qu’il en faut toujours un. Les Canadiens ont raison en parlant de souffre-douleur.

Comment se déclenche le harcèlement

4On est tenté de dire qu’il y a un harceleur et une victime, qu’étudier la personnalité de chacun aidera à comprendre pourquoi et comment cela se passe. Le mot bullying employé par les Anglo-Saxons, avec la terminaison ing, pointe le fait qu’il s’agit d’une action. Le plus important ne serait donc pas de savoir pourquoi l’un commence et l’autre subit, mais ce qu’il se passe pour que le harcèlement se déclenche. Le plus intéressant ne serait pas l’analyse de la personnalité des parties mais l’interaction.

5Harceleur et harcelé ne sont pas très différents, ils se rencontrent et ont des points communs. Deux amies soudain ne s’entendent plus : « Avant on était copines et d’un coup on ne s’est plus entendues. » Pour que cela commence, il doit se passer quelque chose, une différence, et la dynamique se mettra en train. Cette différence souvent infime n’est parfois pas prise en compte par les adultes, elle ne leur semble pas importante ou ils n’ont pas vu. Tout à coup, cette différence devient intolérable, l’excitation monte : c’est un signal d’attaque. Cette excitation dont ils ne sont pas les auteurs va être ressentie par les spectateurs, et ils vont en profiter – comme une sorte d’exutoire –, légitimer l’action.

6Lorsque l’interaction commence, la victime ne comprend pas l’attitude de l’autre, elle est inattendue, démesurée, incompréhensible. Ancré sur cette incompréhension, l’auteur insistera, mais la réaction n’interviendra pas à temps ou pas comme il l’attendait. Ainsi s’enclenche la dynamique. Celui qui a attaqué éprouve de l’incompréhension, de la sidération, un agacement et une excitation. Les spectateurs ont validé et légitimé, et cela peut donc continuer. La victime doit être isolée afin qu’elle perde ses repères.

Victime, harceleur et spectateurs

7Les cibles privilégiées sont souvent des enfants qui ne réagissent jamais très vite, qui ne pensent pas à l’agression, dont les parents sont eux-mêmes vulnérables, croient que le monde est gentil, qui n’ont pas appris à leur enfant à se débrouiller seul. Les adultes auront bien perçu une certaine vulnérabilité, mais très mal évalué le risque, pas imaginé que cela puisse aller jusque-là.

8Les Anglo-Saxons, qui aiment les classifications, parlent de victimes passives et de victimes provocatrices… Les harcelés sont souvent des enfants sensibles qui contrôlent leurs émotions et ont des attitudes ambivalentes à l’égard de la violence. Les différences qu’ils montrent peuvent être des difficultés instrumentales, des troubles envahissants du développement, des problèmes de gestuelle, un langage précieux, une précocité intellectuelle. Les victimes provocatrices, elles, ont souvent un vécu abandonnique et préfèrent être maltraitées que de n’avoir personne.

L’enfant seul
C’est l’inconnu muet du fond de classe
Celui de qui l’on se moque rond
Comme Coluche
Ou le boss dans le hall
Au groupe d’hologrammes
L’os dans le steak haché
Plantant chaque postulant à un poste,
Vu que les conneries de gosses des rues
Couvrent souvent un jeune
Qui souffre d’un gros gouffre affectif
Grandir sans père c’est dur
Même si la mère persévère, ça sert
Mais pas à trouver ses repères
C’est sûr
Perdre sa mère c’est pire
Demande à Pit j’t’assure
T’as pas saisi ?
enlève la mer de la Côte d’Azur
Quand ces gosses poussent leur souffrance aussi
Nous savons tous
Que personne ne guérit de son enfance
Même un torse poilu
Ne peut oublier
Sa vie de gosse
Du divorce rossé par son beau-père
L’enfant seul c’est toi,
Eux, lui, elle
[…]
Oxmo Puccino, « L’enfant seul » Le Rap français. Dix ans après, op. cit.

9Les harceleurs sont des durs qui semblent refuser toute attitude d’obéissance, ils possèdent une force non canalisée et cherchent à exercer une emprise. La violence provoque chez eux une sorte d’excitation qu’ils ne peuvent pas maîtriser et ils se retrouvent finalement avec les mêmes difficultés que les victimes : ils ne savent pas gérer une attaque de la part de l’autre. Les victimes ne savent pas répondre, les harceleurs ne savent pas s’arrêter. C’est la raison pour laquelle évolution et devenir de chacun se ressemblent.

10Ils ont néanmoins des vécus différents dans leur enfance : les harceleurs ont souvent été exposés à la violence, sont souvent déprimés et impulsifs. Leur modèle parental valorise l’immédiateté des réponses et une certaine violence éducative. En manque d’affection, ils ne sont pas très à l’aise dans les relations, ne savent pas bien comment s’y prendre. Les harceleurs meneurs ont souvent une bonne estime d’eux-mêmes, rassemblent un groupe autour d’eux, tandis que les solitaires ont, eux, une très mauvaise image d’eux-mêmes, un fond dépressif.

11Il n’y a pas de profil type de harceleur, c’est la dynamique qui est intéressante. On dit que les harceleurs sont plus enclins à détruire quelque chose, qu’ils consomment plus d’alcool et de drogues que les autres et surtout qu’ils font plus de tentatives de suicide. Ils sont donc aussi fragiles et vulnérables que les victimes mais ne l’expriment pas de la même façon. Les uns retournent la violence contre eux (dépression…), les autres la portent à l’extérieur.

12Les spectateurs peuvent appartenir potentiellement à la catégorie harceleur ou victime : « Tant qu’il s’en prend à lui, il ne s’en prend pas à moi » ; ils n’osent pas franchir le pas, mais profitent de la manière dont les autres mettent en scène ce qu’ils aimeraient bien faire. Fascinés par l’excitation de la situation, les spectateurs sont privés pour un temps de leur capacité d’empathie envers la victime, et lorsqu’ils se rendent compte plus tard que ce n’est pas bien, ils n’osent pas aller le dire : on va leur demander pourquoi ils ont tant attendu, ils ne pourront pas avouer qu’ils étaient assez contents d’assister à cela. Ceux qui se sentent coupables et ont un comportement névrotique auront du mal à aller chercher de l’aide.

Les adultes sont-ils assez attentifs ?

13Les contextes propices au harcèlement sont les endroits non surveillés, les toilettes, les bus, les couloirs et la cour, lorsqu’il y a une insuffisance de surveillance. Si des conflits entre adultes ou entre collègues existent, les ados s’en rendent compte, ils sont très sensibles à ce genre d’ambiance. Les adultes accaparés par leurs conflits ne s’occupent pas assez de ce qu’il se passe entre les jeunes. Ce défaut de surveillance favorisera le harcèlement. Les adultes ont peut-être repéré une situation singulière mais ne savent pas y faire face. Comment aborder le problème par exemple si un enfant est très différent des autres ? Ils n’ont pas été formés et laissent alors le trouble s’installer.

14Il n’existe aucun signe spécifique pour reconnaître une victime de harcèlement. Les signes sont indirects, expriment une souffrance psychique. À l’école : arriver en retard (prendre des chemins détournés pour éviter le ou les harceleurs), devoirs non faits, matériel oublié (il a été cassé), agitation, repli, isolement, échec scolaire, phobie scolaire ; les élèves isolés à la récréation doivent faire l’objet d’une attention particulière. À la maison : troubles du sommeil et de l’alimentation, irritabilité, addictions – parmi les enfants qui s’enferment chez eux devant des jeux vidéo, comme les hikikomori au Japon [2], il y a des harcelés. Or ces signes sont souvent pris à tort comme le début de la crise de l’adolescence.

15La pratique contrainte des jeux interdits (jeu du foulard, de la tomate, du petit pont massacreur), genres de rites initiatiques, doit être considérée aussi comme une forme de harcèlement, car il y a contrainte. Il faut également être attentif au cyber-harcèlement qui prend beaucoup d’importance et va certainement s’accroître.

16Plus le harcèlement dure, plus il a des conséquences nocives. Il entraîne une perte de l’estime de soi – « Si ça m’arrive, je dois avoir quelque chose de différent des autres, ils ont peut-être raison de me harceler. »

Quand l’École se défile

17On a tendance à ne pas croire les enfants, à penser qu’ils racontent des bêtises pour éviter des punitions. Mais il faudrait leur accorder plus de crédibilité, ainsi qu’aux parents, excellents observateurs de leurs enfants, et dépasser le conflit issu du fait qu’un enfant n’est pas le même à l’école et en famille. Croire que si on s’en mêle la situation va s’aggraver est dramatique.

18Sur Fil Santé Jeunes des adolescents se plaignent : la pression scolaire est de plus en plus forte, le système se rigidifie, le culte de la performance prévaut. L’école répond souvent : « Ce n’est pas notre problème si les enfants n’ont pas confiance en eux. Les parents n’ont qu’à les emmener chez un psy. » Il a fallu des années pour passer d’une relation maître-élève à une relation avec un groupe et former les enseignants à la dynamique du groupe classe. L’école est un système hiérarchique où on manque de formation, d’informations, d’encadrement – à cause d’une diminution régulière des postes d’enseignant et de surveillant. Les problèmes à l’école sont à 80 % dus à des causes individuelles. Mais l’école dit : « Moi, c’est pas mon truc. »

19Que faire alors ? Ouvrir des lieux de parole pour les enseignants et les élèves serait une bonne idée. Régler le problème non en individuel (envoyer la victime chez le psychologue et le harceleur chez l’éducateur ou le juge pour enfants), mais autrement.

20Les Anglo-Saxons sont très pragmatiques et réactifs : en novembre 2007 et 2008, en Finlande, deux fusillades mortelles ont fait plus de 20 victimes. Trois mois après, des programmes de prévention du harcèlement furent mis en place dans plus de la moitié des écoles du pays – dix séances de 1 h 30 par an. Dès le primaire, on demande aux enfants ce qu’est pour eux une situation de harcèlement. Surprise : ils l’assimilent à de bonnes blagues. On leur présente alors des cas en leur demandant si selon eux il s’agit de harcèlement ou non. Ils font des jeux de rôles en interchangeant victimes et harceleurs. Le groupe décide alors de lutter contre cela. L’idée est de formaliser quelque chose que le groupe a fait pour se protéger les uns les autres. Dans ce règlement, l’idée majeure est : « Celui qui va se plaindre n’est pas une balance. »

21Les parents doivent faire attention à ce qu’ils transmettent. Les enfants harceleurs sont souvent portés par le narcissisme parental. Témoin, ce chef d’établissement confronté à un élève harceleur qui avait beaucoup d’humour et déclenchait souvent l’hilarité de la classe. Grâce à l’aide de toute la classe qui a fait bloc, la situation s’est assainie, les harcelés se sont sentis soutenus. Mais il était démuni face au harceleur (qui s’est senti exclu du groupe) et à ses parents. Ceux-ci ne voyaient pas de malice dans le comportement de leur fils, n’avaient pas imaginé qu’il pouvait s’agir d’autre chose que d’un sens de l’humour incroyable, leur manière d’être dégageait sans doute une fierté vis-à-vis de cet humour…

Repères

Le mot harceler a la même origine que herser, « retourner la terre, labourer ».
Les Anglo-Saxons parlent de school bullying, issu peut-être du néerlandais ancien signifiant au départ « bien-aimé, camarade ». Étymologie intéressante car, dans la plupart des situations, le harcèlement est causé par des personnes antérieurement très proches. La victime est appelée bouc émissaire en France, souffre-douleur au Canada.
• En 1973, le psychologue britannique Peter Smith a donné une définition : « Conduite agressive intentionnelle – ce qui la différencie de la bagarre – qui se répète régulièrement mais pas quotidiennement, et qui engendre une relation dominant/dominé dans laquelle le seul fait de dire une insulte ne suffit pas et où il faut humilier et rabaisser l’autre. »
• Dans tous les pays où la scolarité est obligatoire, un enfant sur 5 à un sur 7 est harcelé.
• Il existe quatre grandes catégories de harcèlement : les brutalités physiques, les invectives et violences verbales, les rumeurs, le cyber bulling (harcèlement par Internet).
• Le harcèlement diffère selon le sexe : les garçons ont tendance à se battre, les filles à propager des rumeurs et isoler la victime. Les garçons utilisent la force, les filles la capacité à faire du lien.
• Il diffère selon l’âge : plus les enfants sont jeunes, plus ils utilisent leur corps pour entrer en contact avec l’autre ; plus ils maîtrisent le langage et plus ils font courir des rumeurs. En primaire et au collège, les brutalités physiques prédominent ; à la fin du collège et au lycée, ce sont plutôt les rumeurs.
• On note peu de harcèlements croisés : les garçons harcèlent les garçons, les filles harcèlent les filles – et on n’a pas d’explication à cela.
• Les vexations : poids (50 %), taille (15 %), look (12 %), patronyme (8 %), accent, style langagier, couleur de peau, origine ethnique.
N. C.

22Hikikomori

23Au Japon, ceux qu’on appelle les hikikomori sont enfermés chez eux, deviennent obèses, font régner la terreur chez eux en empêchant leurs parents de rentrer, passent leur temps à jouer à des jeux vidéo1. Les Japonais ont pensé exclure du système éducatif ceux qui ne suivent pas : « Le clou qui dépasse appelle la tête du marteau », dit-on. Tout le monde doit être au même niveau et le harcèlement est autorisé à l’école, il est même conseillé aux adultes enseignants de manière à exclure les enfants qui feraient chuter le taux de réussite de l’établissement. Le harcèlement est donc tout à fait banalisé. Avant, les petits Japonais se suicidaient, à présent ils se suicident moins mais s’enferment chez eux, une sorte de suicide social.

En savoir plus


Date de mise en ligne : 21/12/2015

https://doi.org/10.3917/epar.594.0022