Émile Durkheim. – Leçons de sociologie criminelle, texte découvert et édité par Matthieu Béra, Paris, Flammarion, coll. « Bibliothèque des savoirs », 2022, 416 pages.
- Par Philippe Steiner
Pages e5 à e11
Citer cet article
- STEINER, Philippe,
- Steiner, Philippe.
- Steiner, P.
https://doi.org/10.3917/anso.232.e0005
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- STEINER, Philippe,
https://doi.org/10.3917/anso.232.e0005
Notes
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[1]
Inventé comme on dit désormais que Henri Cosquer a « inventé » la grotte qui porte son nom, grotte dont l’existence s’était perdue dans la nuit des temps et sous les 37 mètres de profondeur de son entrée.
-
[2]
Lettre à Mauss du 28 mai 1894 (Durkheim, 1998).
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[3]
M. Béra a consacré un article à cette question essentielle (Béra, 2022).
1 La parution des Leçons de sociologie criminelle est un événement majeur pour la connaissance de la pensée et de l’œuvre d’Émile Durkheim et on la doit à Matthieu Béra, professeur de sociologie à l’université de Bordeaux. Il s’agit du cours inédit que le fondateur français de la sociologie a proposé à ses étudiants de l’université de Bordeaux entre décembre 1892 et avril 1893, et que M. Béra a « inventé » après de longues recherches [1]. Ce cours entrait dans une séquence de recherches et un cycle d’enseignements sur le crime, la peine et la responsabilité ; il avait prévu d’étudier la procédure, mais en a été détourné pour dériver vers la sociologie religieuse [2].
2 Avant d’entrer dans le détail, une vue d’ensemble de l’ouvrage est utile. Composé de 13 leçons en 12 chapitres, le cours lui-même occupe 140 pages du volume : les notes prises ici par Marcel Mauss semblent très précises, comme une sténographie du cours oral. Le reste du volume est constitué d’un copieux et érudit appareil critique de M. Béra. Après une brève introduction (p. 5-8) où ce dernier présente le parcours qui lui a permis d’exhumer ce document, et une reconstitution de la table des matières des leçons (p. 157-171), vient un très copieux dossier scientifique (p. 175-408) avec, successivement : un commentaire approfondi des leçons (p. 175-220), suivi d’un synopsis des leçons (p. 221-231), un glossaire de 132 termes (p. 223-292), un index des termes par leçon (p. 294-309), la bibliographie explicite de Durkheim et sa chronologie (p. 311-321), la bibliographie secondaire (p. 323-337), les témoignages de deux étudiants (p. 339-342) et, pour terminer, une importante série de notes érudites éclairant de nombreux points du texte de Durkheim (p. 345-408).
3 Le présent compte-rendu va mettre l’accent sur le contenu du cours lui-même, puis sur les commentaires de l’inventeur du texte. Mais avant cela, il faut expliciter le processus menant à l’invention de ces leçons.
Une découverte exceptionnelle
4 L’invention de ce texte inédit de Durkheim est le résultat d’une recherche originale qui a consisté à partir des contemporains de Durkheim, c’est-à-dire des membres de sa famille, de ses collègues et de ses élèves de la période bordelaise, puis à retrouver leurs héritiers afin d’examiner avec eux s’il restait des documents relatifs à la période bordelaise de leur ancêtre. Une démarche indirecte donc puisqu’il n’existe pas de dépôt connu d’archives du père de la sociologie française, outre ce que Mauss avait réuni et que l’on peut consulter à l’Institut des mémoires de l’édition contemporaine (Imec). Cette démarche indirecte demande de l’ingéniosité, du temps et un sens consommé de la diplomatie puisqu’il s’agit de convaincre des personnes d’aller fouiller dans de vieux coffres, des étagères rarement visitées. Et surtout, lorsque des documents intéressants surgissent, il s’agit de les convaincre de les laisser examiner par un chercheur, certes très sympathique et empathique, mais étranger à leur monde relationnel. Des correspondances inédites ont déjà été exhumées, une prise de note, très difficile à lire, de Mauss sur le cours de Durkheim sur la famille l’a été également et est en cours de transcription. Aujourd’hui, grâce à Madame Éveline Halphen, épouse d’un des petits-fils de Marie Durkheim, la fille d’Émile Durkheim, M. Béra nous offre l’aboutissement d’un long travail avec la retranscription quasi complète du cours que Durkheim a donné à l’université de Bordeaux entre décembre 1892 et avril 1893.
Le cours de Durkheim
5 La structure de ces leçons est sans surprise. Après une première leçon destinée à offrir une définition initiale du crime et à présenter le thème du cours, Durkheim enchaîne avec quatre leçons sur l’essence du crime, son rapport à la conscience collective et sa normalité. À la fin de la cinquième leçon et d’une partie de la suivante, le professeur bifurque en prenant pour objet l’évolution pénale et l’évolution de la répression. Cet ensemble de leçons forme les deux premières parties du cours que M. Béra appelle respectivement les éléments constants et les variables du crime.
6 La troisième partie jusqu’à la dixième leçon rassemble les leçons que Durkheim consacre à la critique des interprétations non sociales du crime, dont les principaux tenants sont les criminologues italiens – Cesare Lombroso (1835-1909), Raffaele Garofalo (1851-1934) et Enrico Ferri (1856-1929) en sont les représentants les plus connus.
7 Enfin, du milieu de la dixième leçon à la douzième, Durkheim présente une classification des facteurs sociaux du crime avec, successivement, les crimes altruistes, alcooliques, ataxiques et anomiques. Une brève leçon de conclusion fait le lien entre le crime et la civilisation et évoque les groupes professionnels comme solution pratique.
8 Les lecteurs habitués à l’œuvre publiée de Durkheim se retrouveront vite en terrain balisé tant les similarités avec les Règles de la méthode sociologique sont nombreuses – ce que M. Béra relève méticuleusement dans ses commentaires.
9 Durkheim commence par une définition du crime en l’adossant à la dimension institutionnelle qu’est la peine (p. 11-15). Le crime est un fait social, ce qui veut dire qu’à l’inverse de l’école criminologiste italienne et de ses émules, c’est ici le crime qui est l’objet de l’étude et non le criminel. Si on y ajoute la dimension pratique, Durkheim allonge la séquence crime-peine avec la notion de responsabilité (p. 12). La qualification de fait social est ensuite précisée en expliquant qu’il y a crime parce que l’acte froisse des sentiments collectifs intenses et précis (p. 29). Le crime est déjà dans son esprit un fait normal, nécessaire et utile lorsqu’il ne dépasse pas un taux donné (p. 42).
10 Il est remarquable de voir que dès cette période Durkheim fait le lien avec la religion : le rapprochement entre le fait moral et le fait religieux provient du lien qu’il introduit entre le crime et le péché (p. 34) [3]. Un peu plus loin, Durkheim assimilera les tatouages, plus fréquents chez les criminels que dans l’ensemble de la population, au totémisme (p. 77). Ce rapprochement se prolonge lorsque Durkheim examine l’évolution de la criminalité : d’une part, il relève le fait que les crimes religieux diminuent tandis que les crimes contre la propriété augmentent (p. 57) et, de l’autre, il note que si la morale ancienne portait l’individu à s’attacher à des formes collectives, la morale nouvelle lui demande de s’attacher à l’humain (p. 60).
11 Les leçons consacrées à la critique de l’école italienne montrent que Durkheim mobilise longuement les données statistiques – quand bien même ses propres calculs peuvent être entachés d’erreurs. Ce faisant, il examine pour les écarter les facteurs biologiques, cosmologiques, voire économiques – plus que le crime du pauvre, c’est celui du vagabond qui retient son attention, parce que le vagabond est l’image même de l’individu désocialisé. Cela fait, il ne reste plus, dit-il en appliquant une méthode par élimination dont on peut douter de la pertinence, que le facteur social (p. 109).
La classification des crimes
12 Consacrées à une classification des crimes, les dernières leçons font immédiatement penser à ce que Durkheim proposera dans son étude du suicide, parue en 1897.
13 La classification de Durkheim propose de distinguer quatre formes de crimes avec les crimes altruistes, alcooliques, ataxiques et anomiques – une cinquième classe relative aux crimes sexuels est brièvement évoquée en quelques mots dans la dernière leçon. De toute évidence, cette catégorie le gêne : il la rapproche du crime altruiste pour les viols et attentats sur adultes, avant de renvoyer les viols sur enfants aux crimes dits vésaniques, c’est-à-dire à la perversion et psychopathie des criminels, car il ne leur trouve « aucune condition sociale » (p. 149).
14 Les crimes altruistes sont caractérisés par des sentiments collectifs envers des objets collectifs (le groupe, sa religion, etc.) occupant une place importante dans la conscience des individus : en conséquence, l’individu seul (un objet non collectif) importe peu et est donc tué plus aisément. Comme l’importance de ces objets collectifs diminue avec le progrès de la civilisation, cela explique la baisse des homicides, mais a contrario, la guerre, les crises politiques, la religion catholique, qui ont toutes pour effet de renforcer la présence des objets collectifs dans les consciences, sont des milieux sociaux dans lesquels les homicides s’accroîssent. Il relève également que les homicides sont également le produit d’une vie sociale plus intense, comme leur relative concentration sur les jours de fête le montre selon lui.
15 Le terme d’altruisme appliqué à l’homicide, et plus généralement à la violence, peut surprendre admet Durkheim (p. 120). Dès le début de ses leçons, il avait prévenu son auditoire que l’altruisme désignait l’intérêt pour autrui (p. 26), mais pas nécessairement le fait de faire du bien à autrui (p. 32). Il suit le fil de cette idée pour caractériser l’altruisme comme la situation dans laquelle la conscience individuelle est occupée par autre chose qu’elle-même. On n’est plus très loin de la définition qui sera mise en œuvre dans Le Suicide.
16 Les crimes alcooliques sont associés à la vie de cabaret, lieu de la consommation d’alcool, et à une vie sociale plus intense que Durkheim qualifie déjà d’effervescence collective. Mais cette catégorie fait difficulté : au-delà du lien établi avec l’intensité de la vie collective, Durkheim reste discret sur le rapport aux sentiments collectifs. Comme le note M. Béra, les crimes alcooliques peuvent sur ce point être rapprochés du crime anomique (perte de repère moral et désirs immodérés) ou du crime ataxique (instabilité sociale).
17 Les crimes ataxiques – un terme issu de la littérature médicale pour désigner le manque de coordination des membres chez un individu – concernent les vols. Est-ce dû à la misère ? Durkheim écarte cette interprétation en expliquant que ce sont les départements les plus riches qui sont les plus touchés. Il n’envisage pas que les inégalités de revenus et de patrimoines puissent fournir une explication lorsque misère et richesse sont côte à côte. Il se tourne vers une explication morale en faisant une association entre vol et vagabondage, c’est-à-dire entre vol et individus peu intégrés socialement, en situation d’instabilité sociale. Ce crime est donc caractérisé par une vie sociale de faible intensité et la faiblesse des sentiments collectifs : il est le symétrique du crime altruiste dans cette typologie. Enfin, presque car, finalement, Durkheim indique que si cela est valable pour la version rurale, les crimes ataxiques urbains associent l’instabilité sociale à un niveau élevé de la vie collective.
18 Les crimes anomiques forment la dernière catégorie. Ce sont des crimes dont la composante économique est essentielle (banqueroute, abus de confiance) marqués par des désirs immodérés. Les causes sociales sont donc celles d’une vie collective intense associée à une faiblesse des sentiments collectifs.
19 Cette classification suscite la comparaison avec celle élaborée pour Le Suicide, comme le remarque M. Béra qui considère celle avancée dans les Leçons comme une esquisse permettant d’entrer dans le laboratoire de travail de Durkheim (p. 199). Dans les deux cas, il s’agit d’interpréter des faits collectés par la statistique officielle comme des faits sociaux, de manière à fournir un discours sociologique théoriquement fondé et différent de celui des criminologues. Mais la structure théorique sous-jacente diffère, et sans doute celle des leçons était encore insatisfaisante.
20 M. Béra propose d’interpréter la typologie des Leçons selon deux axes, avec les sentiments collectifs d’un côté, la vie collective de l’autre, chacun pouvant être présent par excès ou par défaut. Dans les termes qu’utilisera Durkheim ensuite, le premier axe est celui des représentations, le second celui des pratiques. Cette interprétation, surtout appuyée sur le crime altruiste, peut être traduite dans un tableau (p. 218), reproduit ci-dessous.
21 L’interprétation suggère que les différentes classes de crime sont redevables d’une double caractérisation. Ainsi par exemple, le crime anomique est dû à un excès de vie collective et à un défaut de sentiment collectif. Comme M. Béra le note, cette classification rend mal compte du crime alcoolique, catégorie absente des figures 12 et 14 de son commentaire (p. 211 et 218). On peut sans doute ajouter le fait que le crime ataxique urbain pose également difficulté, puisque Durkheim l’associe à un haut niveau de vie collective, ce qui rend sa position incertaine dans le tableau croisé.
| Vie collective | |||
| Excès | Défaut | ||
| Sentiments collectifs | Excès |
Crimes
altruistes | |
|
Défaut |
Crimes
anomiques |
Crimes
ataxiques |
22 En plus de l’absence d’un crime égoïste qui ferait symétrie avec le crime altruiste, la classification des Leçons est insatisfaisante. Est-ce la raison pour laquelle Durkheim ne la reprend pas ? C’est probable. D’autant qu’il serait bien difficile de faire rentrer les quatre types de suicide dans le tableau ci-dessus. Tout laisse penser que la mise à l’écart de la classification en 1897 provient d’un changement dans la théorie de la socialisation de Durkheim.
23 En effet, dans les Leçons, il s’appuie sur le croisement des pratiques (la vie collective, plus ou moins intense) et des représentations (sentiments collectifs, plus ou moins intenses). En dehors du crime alcoolique qui fait difficulté, il n’est jamais question d’intégration sociale, et encore moins de régulation sociale, c’est-à-dire de la conceptualisation à la base de la classification du Suicide. L’arrivée de ces concepts permet une typologie bien différente de celle des Leçons. Si on suit l’interprétation de Philippe Besnard (1987 : 99), l’intégration sociale suppose des pratiques communes, des représentations communes et un idéal ou but commun, il en va de même selon moi pour la régulation sociale (Steiner, 1994 : 44-46) qui suppose une hiérarchie régulant les pratiques, une modération des passions et la légitimité des buts communs. Il n’est plus alors question des deux axes qui organisent la classification des Leçons : pratiques et représentations ne sont plus distinguées comme les deux variables-clés, car, dans Le Suicide, elles sont désormais fondues dans l’intégration sociale d’une part, dans la régulation de l’autre, chacune des deux pouvant être en excès ou en défaut, pour donner la classification symétrique et complète des différents cas, ce que la classification des Leçons ne permettait pas de faire.
24 La lecture de ces Leçons de sociologie criminelle va donner lieu à commentaire. L’édition que l’on doit à M. Béra n’est pas seulement un texte supplémentaire à ajouter à l’œuvre de Durkheim. C’est également le moyen de suivre au plus près l’élaboration théorique du sociologue français, au travers de ses toutes premières réflexions. On ne peut que se réjouir de disposer désormais de ce texte qui permet de mieux répondre aux questions que posent la formation et l’évolution de la pensée de Durkheim.
Références bibliographiques
- Béra M., 2022, « Crime et religion chez Durkheim. Les liens forts entre ses sociologies criminelle et religieuse », Durkheimian Studies, 26, 1, p. 41-67. DOI : 10.3167/ds.2022.260103.
- Besnard Ph., 1987, L’Anomie. Ses usages et ses fonctions dans la discipline sociologique depuis Durkheim, Paris, Puf.
- Durkheim É., 1998, Lettres à Marcel Mauss, éditées et présentées par Ph. Besnard et M. Fournier, Paris, Puf.
- Steiner Ph., 1994, La Sociologie de Durkheim, Paris, La Découverte.