Au nom du Bien
- Par Gisèle Bastrenta
Pages 15 à 17
Citer cet article
- BASTRENTA, Gisèle,
- Bastrenta, Gisèle.
- Bastrenta, G.
https://doi.org/10.3917/jfp.014.17
Citer cet article
- Bastrenta, G.
- Bastrenta, Gisèle.
- BASTRENTA, Gisèle,
https://doi.org/10.3917/jfp.014.17
1Que s’est-il passé pour qu’en l’espace d’une génération des parents ne se reconnaissent plus dans ce que manifeste un ou une adolescente pour sortir du monde de l’enfance ? L’inquiétante étrangeté émanant des discours d’adultes m’a amenée à réorienter mon approche clinique. La possibilité d’un suivi adolescent semble très souvent soumise au préalable à l’engagement autour d’une interrogation d’un ou des deux parents. Sans ce préalable, l’inquiétante étrangeté du côté des parents fait écran à l’émergence d’une parole chez leur enfant.
2Est repérable dans le discours courant l’inquiétude des adultes face au surgissement de ce qu’il est convenu d’appeler la « crise » d’adolescence. Les manifestations subjectives de ces jeunes sont interprétées comme une maladie, comme des « comportements à risques » ou comme un symptôme à éradiquer. La croyance serait qu’une bonne éducation aurait à éviter toute difficulté. L’amour et l’attention portés aux enfants devraient les protéger de toute souffrance à venir. Lorsque apparaît le « ça ne tourne plus rond », signe de l’émergence d’un désordre subjectif singulier, des consultations sont demandées dans l’attente de faire taire ces « comportements » dérangeants. Le vif de ce qu’interroge ces jeunes n’est pas reçu et entendu comme une parole cherchant les voies du désir. L’idéal a-conflictuel côté adultes ferme l’accueil de ces interrogations qui ne peuvent pourtant advenir sans conflit.
3L’adolescent, marginal puisqu’il n’est ni enfant ni adulte, est sous le coup de troubles de l’humeur surgissant plus ou moins brutalement. Son rapport au monde va faire alterner des moments d’exaltation suivis par des périodes de déprime ou de désespoir. Quelque chose lui tombe dessus, le mène à ses dépens, en installant au cœur de sa subjectivité un drame.
4Les enjeux d’une sexualité « pour de vrai » et en devenir s’accompagnent d’un réel malaise. La mise de côté des enjeux sexuels dans l’enfance repose sur la promesse d’une réalisation à venir. Le « quand tu seras grand… » – promesse future – repose sur ce gage de l’acceptation d’une latence pour apprendre et être adapté. Ce qui serait attendu dans le discours de l’Autre, comme par exemple l’éducation, serait de se tenir tranquille en attendant une récompense future.
5Le réel de la rencontre sexuée fait voler en éclats cette promesse. Prendre sa place d’homme ou de femme ne repose pas sur le don de l’Autre, contrairement aux croyances enfantines, mais reste à inventer à partir de cette fausse promesse. Contrairement aux sociétés dites « primitives » où des rites de passage permettent le meurtre symbolique de l’état d’enfance en marquant brutalement un changement de place, notre modernité laisse à chacun la tâche de trouver la sienne. La promesse que cette place adviendrait en son temps, comme un dû, est donc structurellement impossible. Le sentiment de tromperie adressé à l’adulte responsable de cette promesse non tenue sera d’autant plus marqué que l’enfance aura scellé des idéaux « merveilleux ».
6Le deuil de certains idéaux s’accompagne également d’un mouvement de perte déjà vécu dans la préhistoire du sujet. Cette perte oubliée, refoulée va se rejouer sur un autre mode. Le travail psychique de cette perte fera alterner un rapport au monde exalté – dû à la proximité avec l’objet du désir –, suivi structurellement de sentiments de perte réelle avec l’envie de mourir, de partir, etc. L’envahissement de ces sensations, de ces sentiments, de ces nouvelles impressions va réorienter l’adresse des paroles de ces adultes en émergence.
7Classiquement à la maison, l’adolescent sert la « soupe à la grimace » et réserve à son groupe d’alter ego les moments d’exaltation. Cette façon banale d’actualiser deux rapports au monde qui s’excluent peut s’entendre comme cette mise en œuvre du travail psychique qui conduira ou non vers une division du sujet. Cette division inhérente à la subjectivité et à une place sexuée est source de grande tension et de contradictions internes. S’engager vers l’autre nécessite du temps et l’acceptation que le sujet ou le monde ne soit pas Un. C’est un temps de confrontation où la vérité de n’être plus Une et entière nécessite un réaménagement psychique. Ce temps du malaise et de nouvelles difficultés rencontrées ira vers la mise en place d’un symptôme singulier. Cette traversée sera plus ou moins repoussée ou vécue comme inacceptable.
8Le clivage où deux mondes s’opposent peut tenir lieu de division, mais favorise les phénomènes d’exclusions et de ségrégations dus à l’impossibilité de mettre en place un rapport dans l’altérité. Une autre façon d’actualiser ce clivage sera la tentative d’annuler cette souffrance émergente en maintenant un bien-être déjà connu. Le statut de « ni-ni » de l’adolescent lui permet de tenter une alternance (hors division) en revendiquant la grâce de l’enfance et les avantages de l’adulte.
9La grâce de l’enfance, dont il faudra faire le deuil, c’est un mode de vie commandé par l’imaginaire qui ne s’encombre pas des lourdeurs d’un réel. Le jeu au centre de la vie organise une jouissance directe sans avoir à prendre en compte un symptôme signant un quelconque impossible. Le social d’aujourd’hui offre et promeut toute une panoplie d’activités, de services et de produits mettant en avant une jouissance sans limite. Le marché des sensations solitaires sans s’encombrer de l’autre, qu’il s’agisse de certains sports, des jeux vidéos ou des stimulants, permettent de maintenir des jouissances infantiles adaptées sur un nouveau mode.
10Ce bien-être recherché s’accompagne d’une revendication d’avoir les avantages du monde des adultes. Ces avantages s’appuyant sur le discours de liberté, d’un monde sans contrainte où la position de maîtrise permettrait de ne pas rendre de comptes. Là aussi la tentative sera de mettre de côté l’aspect timoré, tempéré, boiteux donc divisé repéré chez l’adulte.
11Cette disjonction, menée de façon plus ou moins radicale et sans compromis, se manifeste sur un mode plus ou moins bruyant, à travers des modalités de défi, de revendication, de rage ou de déprime.
12Ces tentatives restent toujours prises dans une adresse à l’Autre où derrière la dénonciation faite aux adultes une interrogation muette insiste. Comment font ces adultes pour mener leur vie ? Comment ont-ils fait pour désirer ou être désiré, pour aimer ou être aimé ?
13Quant aux institutions, qu’il s’agisse de la famille, de l’école ou de lieux spécialisés, elles ont toujours eu une forme d’allergie face aux manifestations en excès de cette subjectivité. Le Discours du Maître traversant ces institutions maintenait un ordre immuable, voire imbécile, qui ne cédait en rien devant les défis ou les suppliques des tenants d’un nouveau monde. Le monde ne tournait pas rond et que chacun s’en débrouille.
14Le déplacement repérable dans le discours social semble être ce nouvel impératif d’avoir à soigner, effacer, éjecter les éléments subjectifs signant le drame humain. Cet impératif ordonne les moyens nécessaires pour faire taire les expressions des aléas du désir, à savoir les plaintes, c’est-à-dire l’adresse d’un malaise, et met à rude épreuve le fondement de la parole donc du désir. Comment pouvoir dès lors adresser à l’autre ce fait incontournable que la vie n’est pas une sinécure si le sujet n’est plus autorisé à déployer des plaintes ?
15Le dispositif de la science, où le réel (ce qui ne peut s’atteindre) est rejeté vers un au-delà à découvrir, semble s’être insinué dans le discours éducatif et médical.
16Au « zéro défaut », brandi par l’Éducation nationale, qui laisse croire que l’on peut s’engager dans la vie sans perte tout en insistant sur un idéal de perfection, répondent en écho des demandes adressées au corps médical pour faire cesser des conduites jugées déviantes ou à risque.
17La psychologie expérimentale a élaboré un catalogue de plus en plus affiné des conduites hors norme. Troubles de la mémoire, du comportement, impulsivité, agressivité, troubles alimentaires, troubles compulsifs, hyper-activité, apathie, dépression. Cette liste, non exhaustive, instrumentalise les manifestations de la vie en décryptant des éléments de la subjectivité qu’il s’agit de soigner.
18Les thérapies comportementales se sont vues doublées par une approche plus redoutable parce que très efficace, à savoir la mise sur le marché médical de molécules pour traiter le mental.
19L’invention, puis le développement très rapide des psychotropes depuis les années 1950 ont bouleversé l’approche, l’écoute et les soins devant les manifestations du drame humain. Si pendant vingt ans ces médicaments étaient prescrits pour des pathologies « lourdes », les avancées biochimiques ont permis d’affiner ces molécules. En réduisant les effets secondaires indésirables de ces médicaments et en élargissant le spectre des molécules pour réduire les différents malaises subjectifs, nous sommes tous devenus depuis dix ans des consommateurs potentiels pour ce gigantesque marché.
20À chaque conduite en excès ou en défaut, des molécules peuvent venir la corriger. Les prescriptions massives de camisoles chimiques face aux aléas de la vie (tels qu’un deuil, une perte d’emploi ou une séparation) font passer du côté de la pathologie la tension et la souffrance constitutives de toute existence. L’intolérance aux conflits, aux excès, à la souffrance ne peut qu’augmenter, puisqu’à la demande de faire cesser ces troubles, des réponses y sont aujourd’hui apportées.
21Les adultes en charge d’adolescents ont eux-mêmes affaire avec ces psychotropes. Comment peuvent-ils tolérer, entendre, admettre des troubles de l’humeur chez des adolescents alors qu’ils ont les moyens de les effacer pour eux. Dans le discours courant, « cette crise » chez l’adolescent sera donc reçue comme une maladie.
22Cette tendance à « soigner » chimiquement les comportements s’installe aussi pour les enfants. L’exemple d’une conduite diagnostiquée comme une maladie, avec un médicament pour la traiter, illustre cette rupture radicale dans l’approche des souffrances humaines.
23« L’hyper-activité » – conduite déviante – est traitée depuis longtemps, aux États-Unis, par une molécule : la Ritaline®. Cette molécule est une amphétamine (dont une de ses ancêtres était prescrite comme coupe-faim) permettant aux enfants d’être plus concentrés et d’avoir de meilleurs résultats scolaires. Ça marche ! et aux États-Unis des campagnes de dépistage ont permis à des millions d’enfants d’en bénéficier. Entre 1991 et 1995, la prescription de ce produit a triplé chez les enfants de 2 à 4 ans, celle des antidépresseurs a doublé. Pour la ritaline, le marché de l’enfance étant saturé, cette « maladie » reconnue par les assurances est aujourd’hui dépistée chez les adultes et les adolescents.
24Parce qu’il marche, ce traitement est accessible en France depuis quelques années. Le mot « hyper-actif » est en train de faire souche : des médecins, des parents, des instituteurs commencent à repérer ces enfants à soigner. Le médical au service de l’adaptabilité « zéro défaut » est en marche. Un malaise persiste cependant, puisque la prescription pour cette «maladie » ne se fait que les jours scolarisables. Pas de médicaments le week-end ni pendant les vacances. L’éthique médicale reposant sur les soins du corps souffrant est subvertie par l’utilisation du savoir médical pour obtenir un corps adapté aux exigences normatives d’une moyenne statistique des comportements admissibles.
25L’adolescent (comme l’enfant ou l’adulte) pris dans le Discours de l’Autre montre ou agit ce qu’il ne peut dire. Le nombre croissant de dépressions chez les adultes peut se lire comme une monstration adressée à l’autre d’une parole éteinte ou en faillite. Les passages à l’acte peuvent s’entendre comme une interrogation – en acte – témoignant d’un défaut de symbolisation. Pouvoir dire, donc pouvoir symboliser, passe nécessairement par l’Autre, c’est-à-dire par la reconnaissance d’une parole, soit-elle conflictuelle.
26Les conduites de l’adolescent adressées en pâture aux adultes sont autant d’interrogations sans paroles où l’Autre social aurait à déchiffrer l’énigme qu’elles comportent. Cette surenchère focalisée autour de ces comportements favorise ou renforce ces passages à l’acte. D’une demande (insue) de symbolisation, la surdité de l’Autre social au nom du Bien désarticule un processus où des actes sont commis hors adresse. Les tentatives de suicide, les boulimies, etc., peuvent s’entendre comme des impasses d’une non-reconnaissance symbolique de ces sujets qui se cherchent. La symbolisation devenue impossible, l’acte va désespérément tenter une transformation subjective qui n’aura pas lieu.
27Ces pulsions seraient alors des paroles libres hors adresse où la symbolisation, de ne plus passer par l’Autre, devient impossible, d’où la prolifération d’actes pulsionnels auto-centrés, conséquence silencieuse de cette défection de la parole. La toxicomanie en dévoile la face mortelle.
28Cette nouvelle clinique présentée à partir de ces troubles compulsifs ou impulsifs laisse les adultes pantois. La sidération des adultes devant ces manifestations subjectives d’un nouveau genre nécessite qu’ils puissent eux-mêmes refaire un détour pour admettre que, contrairement à l’idéal de la science, le monde ne tourne pas rond, et qu’il est nécessaire de faire une place à un réel singulier et à ses manifestations lorsque l’on est en lien avec un adolescent.
29Réintroduire la dimension de l’impossible et de l’énigme peut permettre qu’une parole circule pour interroger sa place d’homme ou de femme en devenir. Ces conduites, en focalisant toute l’attention dans un souci du Bien pour l’autre, font écran et empêchent une interrogation signifiante de se mettre en place.
30D’avoir confondu le Bien avec un Bien-être affranchi des conflits et du malaise produit des manifestations subjectives sur un versant réel et sans limite. Vouloir à tout prix le Bien de l’autre a la peau dure, puisque aujourd’hui toutes les instances sociales s’en mêlent.
31L’exemple emblématique qui va suivre peut illustrer, à un niveau plus général, comment la protection sociale décrétée par des instances a installé un adolescent révolté dans une véritable impasse.
32À la première plainte adressée à une assistante sociale des corrections que son père lui administrait, ce jeune de 15 ans a été placé d’urgence en foyer. La procédure – d’urgence – impliquait une déposition. Le fils ayant porté plainte, le père convoqué devant le juge (où il a été reconnu coupable de coups portés) s’est présenté avec un sparadrap sur la bouche… Il va sans dire que le défaut de parole chez ce père n’a à aucun moment été pris en compte. Ces corrections ont d’emblée été reçues par le corps social comme un « comportement » violent où le fils a été réduit à l’état de victime. Le souci de ce père qui néanmoins s’occupait de son fils malgré son regrettable défaut de parole a produit une rupture efficace. Ce jeune libéré du joug paternel, désaliéné du discours de l’Autre est aujourd’hui un électron libre.
33Depuis le fils erre en foyer, méprise ses éducateurs, n’en fait qu’à sa tête et s’est plaint, dernièrement, du fait qu’ayant croisé son père en ville ce dernier ne l’ait pas reconnu…
34L’inquiétante étrangeté serait peut-être ce retour de bâton d’une parole jetée aux ordures. Contrairement à ce que véhicule ce Discours social, l’écoute bienveillante serait justement l’accueil de ce que porte de difficile, de conflictuel, parfois de désespéré toute parole cherchant à tracer sa voie.
35La bienveillance serait de faire une place à ce réel, où l’accompagnement de quelqu’un en crise est l’apprentissage pour aller vers un bien-dire. Le bien-dire nécessite le désir de mettre en route une parole à partir de l’énigme de ce qui ne va pas, de ce qui fait conflit, souffrance ou douleur.
36Pour les adultes en charge d’adolescents, le préalable serait la remise en place ou la tolérance face à cette énigme porteuse de désordre. C’est par l’interrogation de cette énigme passant par l’Autre, que la parole pourra tenter d’humaniser un réel par définition brut – puisque pas symbolisé – et vécu comme arbitraire. Le bien-dire, en prenant en compte ce réel, reste la seule façon d’humaniser sa vie et de trouver une place dans l’altérité. ?