Compte rendu

Jacques Hochmann, Une histoire de l’Empathie. Connaissance d’autrui, souci du prochain, Paris, Éd. O. Jacob, 2012 (220 p.)

Pages 251a à 262a

Citer cet article


  • Joly, F.
(2013). Jacques Hochmann, Une histoire de l’Empathie. Connaissance d’autrui, souci du prochain, Paris, Éd. O. Jacob, 2012 (220 p.) Journal de la psychanalyse de l'enfant, . 3(2), 251a-262a. https://doi.org/10.3917/jpe.006.0251a.

  • Joly, Fabien.
« Jacques Hochmann, Une histoire de l’Empathie. Connaissance d’autrui, souci du prochain, Paris, Éd. O. Jacob, 2012 (220 p.) ». Journal de la psychanalyse de l'enfant, 2013/2 Vol. 3, 2013. p.251a-262a. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-journal-de-la-psychanalyse-de-l-enfant-2013-2-page-251a?lang=fr.

  • JOLY, Fabien,
2013. Jacques Hochmann, Une histoire de l’Empathie. Connaissance d’autrui, souci du prochain, Paris, Éd. O. Jacob, 2012 (220 p.) Journal de la psychanalyse de l'enfant, 2013/2 Vol. 3, p.251a-262a. DOI : 10.3917/jpe.006.0251a. URL : https://shs.cairn.info/revue-journal-de-la-psychanalyse-de-l-enfant-2013-2-page-251a?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/jpe.006.0251a


Ouvrage

Une histoire de l'empathie

Odile Jacob (2012)

1 Après sa monumentale et incontournable Histoire de l’Autisme, Jacques Hochmann (immense psychiatre et psychanalyste lyonnais qui n’est plus à présenter) nous livre ici, à nouveau chez O. Jacob, une seconde histoire (!) et un nouvel ouvrage d’envergure, cette fois sur l’histoire de l’empathie.

2 Derrière le sous-titre – Connaissance d’autrui, souci du prochain – Hochmann propose donc dans ce présent opus, un parcours théorique, historique et épistémologique d’envergure (de la philosophie et de la psychologie, jusqu’aux nouvelles recherches en neurosciences et aux théories cognitives les plus pointues, en passant d’évidence par la psychanalyse) sur l’approfondissement de la notion d’empathie. Une notion baptisée par Hochmann de « bonne à tout faire » du travail social, de toutes les formes de psychothérapies, de la psychologie mais aussi de l’esthétisme et la philosophie jusqu’au management, voire à la politique ; et que L. De Urtubey avait quant à elle qualifiée, dans un ancien rapport au congrès des langues romanes, de « nébuleuse terminologique »

3 Empathie, voilà en effet une notion sacrément dans l’air du temps, et tellement « kaléidoscopique », pour ne pas dire un signifiant presque « fourre-tout ». Au point que l’on en oublie sa véritable signification, qui recoupe pourtant une vieille et essentielle question : « Qu’est-ce que l’autre éprouve, que croit-il, que désire-t-il, que pense-t-il ? », et « comment puis je comprendre ce qu’il ressent et ce qu’il désire ? ». Et bien cette Histoire de l’empathie très documentée a le mérite d’offrir une indéniable clarification du concept ; et Hochmann de nous aider à en suivre le sinueux parcours théorique. Des premières occurrences de la sympathy chez David Hume et Adam Smith, puis dans son émergence dans l’esthétisme artistique et philosophique de Vischer ; de la saisie de la notion d’empathie en psychologie chez Lipps ; en passant par les différentes occurrences de l’Einfühlung freudienne ; par ses développements en phénoménologie, puis enfin par les sciences humaines, et les neurosciences et sciences cognitives et développementales : le pari de Hochmann est tenu. Ce « geste vers l’autre pour connaître, comprendre ou expliquer son comportement » se révèle dans toute sa richesse et sa complexité ; et au passage apparaît comme une passerelle entre des disciplines (philosophie, sociologie, neurobiologie et psychanalyse) qui, sans l’empathie, s’ignoreraient peut-être superbement. « Tandis que les psychologues placent l’empathie à la racine du développement du nourrisson, que les psychothérapeutes en font leur atout essentiel et que les neurosciences essaient d’en déterminer les fondements biologiques ; comment comprendre qu’un vocable aujourd’hui encore absent de certains dictionnaires connaisse un tel succès ? D’où vient-il et, malgré les confusions qui l’entourent, que signifie-t-il ? » L’exploration quasi archéologique par Hochmann de cette notion kaléidoscopique qu’est l’empathie va se déplier en 9 chapitres :

  • la connaissance de l’autre par la sympathie ;
  • la sympathie en esthétique et l’invention de l’Einfühlung ;
  • de l’esthétique a la psychologie de l’intersubjectivité ;
  • l’empathie chez Freud et autour de lui ;
  • l’empathie en phénoménologie : Husserl et son héritage ;
  • le lien à autrui, objet des sciences humaines ;
  • de l’empathie-connaissance à l’empathie-climat ;
  • l’empathie narrative ;
  • l’empathie des sciences cognitives.

4 9 chapitres encadrés par une introduction (« Les chemins de l’empathie ») et une conclusion d’envergure (« l’empathie pour quoi faire ? »).

5 Au final, ce livre propose au lecteur un panorama synthétique et très richement documenté sur ce sixième sens, le sens de l’autre et de soi-même, qu’est l’empathie. Il a, en outre, le mérite d’éclaircir le sujet dans un contexte où l’empathie semble être devenue un terme un peu fourre-tout dont se sont emparés les médias voire les politiques.

6 L’empathie, capacité à ressentir et comprendre les émotions d’autrui, est considérée aujourd’hui comme une notion centrale en psychologie et en sciences humaines. Pour beaucoup, l’empathie est déjà présente chez de nombreux animaux ; et elle apparaît plus développée chez l’homme comme l’un des fondements de la morale, peut-être même au « cœur du jeu social » comme la source des civilisations humaines et la condition de leur survie. Dans cette Histoire de l’empathie, Hochmann entreprend donc de reconstituer l’histoire intellectuelle de cette notion. Et il constate d’emblée que l’empathie est un terme en vérité d’apparition très récente. Le mot allemand Einfühlung, qui signifie « ressenti de l’intérieur », date de 1873 et est apparu dans le contexte du romantisme allemand ; il s’est trouvé repris par l’esthétisme puis par la psychologie un peu plus tard ; et se trouvera traduit par le psychologue Edward Titchener en 1909 par le terme anglais d’empathy. Quant au français « empathie », il apparaît très tardivement : seulement vers 1960. C’est donc en esthétique qu’il sera d’abord utilisé véritablement pour désigner l’émotion que l’artiste a suscitée au moyen d’un poème ou d’un tableau. Et l’empathie rentrera ainsi dans le domaine propre de la psychologie, pour devenir presque synonyme d’intersubjectivité, au partir du xxe siècle. On la retrouve chez Freud, puis chez le philosophe Husserl, père de la phénoménologie. Certes, les philosophes des Lumières (Hume, Rousseau), puis l’économiste Adam Smith avait utilisé le mot « sympathie » pour désigner le partage d’émotions communes entre personnes, mais la notion restait d’un usage très marginal. Ce terme connaîtra un succès grandissant dans les années 1960 avec Carl R. Rogers, psychologue du counseling, qui en fait le point central de sa thérapie « centrée sur la personne » ; succès d’autant plus considérable que le mouvement interactionniste est à ce moment-là en plein essor.

7 Relativement récent donc, le concept a ainsi et néanmoins été pensé dans différentes disciplines comme la philosophie ou la psychologie qui ont contribué chacune à en décliner certains aspects – avec par exemple la théorie de l’intersubjectivité ou encore la théorie de l’esprit – en tentant de cerner ce qui se joue à l’interface entre soi et l’autre.

8 Au niveau de la phylogenèse, les observations réalisées auprès des animaux sociaux laissent à penser que l’empathie serait présente sous certaines formes et dans certains aspects de vie en groupe, où l’on retrouve des phénomènes de synchronie interactionnelle, de contagion motrice ou encore de collaboration entre animaux « supérieurs ». Du point de vue de l’ontogénèse cette fois, on ne cesse de se demander comment l’empathie vient-elle aux enfants ? Il conviendrait peut-être de distinguer de ce point de vue plusieurs niveaux d’empathie accessibles au fur et à mesure du développement de l’enfant. Il y aurait ainsi trois étapes chronologiques dans la construction de l’empathie : premièrement l’empathie archaïque qui serait une empathie d’affect (« être le même ») ; ensuite, l’empathie primaire (« faire pareil ») qui conjuguerait empathie d’affect et d’action ; et enfin, l’empathie secondaire (« faire comme si ») qui serait à la fois empathie d’affect, d’action et de pensée.

9 Au fil des chapitres, J. Hochmannn va suivre les méandres de la notion telle qu’elle a été utilisée en psychanalyse (de Freud aux psychanalystes américains notamment l’école intersubjectiviste), jusqu’aux développements les plus récents en neurosciences et en psychologie évolutionniste. Il s’interroge enfin sur son « déferlement contemporain » dans le domaine des sciences humaines et sociales.

10 Hochmann rappelle in fine que l’empathie est la tentative de comprendre de l’intérieur ce qui se passe en l’autre, d’essayer d’adopter son point de vue (à la différence de la sympathie qui, tout en étant une reconnaissance et une compréhension bienveillante de l’autre, reste à l’extérieur de son vécu). L’empathie, au plan psychothérapique, apparaît en conséquence comme mode de connaissance de l’autre, quand il s’agit de comprendre le point de vue du malade mental pour nouer avec lui une relation thérapeutique.

11 Issu de la philosophie esthétique, repris par la psychologie de l’intersubjectivité puis par la psychanalyse, la phénoménologie et la psychiatrie interpersonnelle, le concept d’empathie intéresse maintenant les sciences cognitives et les neurosciences. Concept carrefour, souvent galvaudé, on définit donc l’empathie comme étant la capacité à se mettre à la place de l’autre sans oublier qu’on est soi. On doit constater la présence d’un défaut d’empathie dans plusieurs pathologies, notamment l’autisme, la schizophrénie et la psychopathie ; l’analyse, en effet, de différents symptômes résultant de neuropathologies, de psychopathologies et de sociopathologies laisse apparaître la possibilité de dysfonctionnements de l’empathie à plusieurs niveaux et sous plusieurs formes, ce qui illustre bien le caractère composite et multi-dimensionnel de l’empathie.

12 Après ce fascinant survol d’un concept qui nous semble si familier, le professeur Hochmann nous met en garde contre une certaine mystification de l’empathie et des risques inhérents à ce qu’on pourrait qualifier d’un excès d’empathie, voire d’une fausse croyance et d’une fausse communication sur l’empathie généralisée (presque devenue un slogan politique) à un moment même ou le lien social est tellement abîmé : comme si à s’accrocher à une vénération médiatique et une sur-utilisation de l’idée même d’empathie venait tenter de colmater une souffrance relationnelle généralisée.

13 De la même façon, il insiste avec beaucoup de vigueur sur le fait que, malgré la fascination qu’elle exerce et malgré le fait qu’il existe une ontogénèse de l’empathie et qu’on puisse la voire se développer chez l’enfant, le « négatif » de l’empathie existe tout autant ; que la violence et/ou la volonté de détruire l’autre est inscrite chez l’humain. « Néguempathie », à la source de gestes de violence et « désesempathie » liée, celle-ci, à la fabrication des bourreaux sont ainsi et aussi, malheureusement, présentes chez l’homme.

14 Qu’est-ce donc au final que l’empathie et surtout que peut-on en faire ? Est-ce un véritable concept ou une sorte d’outil à tout faire et à tout expliquer ? Soucieux d’apporter quelques réponses, Hochmann tente dans cette histoire panoramique de plutôt montrer les inflexions de la notion à travers le temps et les disciplines et d’en mesurer la pluri-dimensionnalité inévitable. Et l’auteur perçoit notamment deux significations différentes de l’empathie. La première – qu’il appelle « empathie sèche » – désigne la compréhension des intentions, des croyances et émotions d’autrui. Cette acception se distingue de « empathie humide » la seconde, qui désigne le fait de ressentir les mêmes émotions qu’autrui. On peut en effet comprendre les émotions d’une personne (par exemple comprendre la tristesse d’un ami qui connaît une déception amoureuse) sans pour autant la ressentir soi-même.

15 On pourrait au bout du parcours multidimensionnel de cette notion kaléidoscopique déployée dans tellement de théorisation aux épistémologies tellement différentes, en proposer au bout du parcours une définition opérationnelle de l’empathie, inspirée de Jean Decety : elle se caractériserait « par deux composantes primaires : [d’abord] une réponse affective qui implique parfois (mais pas toujours) un partage de l’état émotionnel ; [ensuite] la capacité cognitive de prendre les perspectives objectives et/ou subjectives d’autrui » ; en précisant au passage que la composante émotionnelle précède ontogénétiquement la composante cognitive.

16 Les possibilités de mesure(s) de l’empathie peuvent également être questionnées, et mettent en évidence la nécessité de distinguer une empathie dispositionnelle, qui constitue un trait de caractère relativement stable chez un individu donné, d’une empathie situationnelle, c’est-à-dire l’empathie telle qu’elle s’exprime dans une situation concrète. Il faut donc souligner toute la difficulté qu’il y a à évaluer l’empathie d’un individu, tant du point de vue de l’auto-évaluation de l’empathie dispositionnelle à travers les tests de personnalité par exemple, où le biais de désirabilité sociale est très fort, que de celui de l’évaluation de l’empathie situationnelle, puisqu’il ne faut pas oublier que l’empathie est un processus bi-directionnel et qu’un individu peut être très empathique dans une situation donnée, et très faiblement empathique dans une autre situation.

17 Je voudrais « juste » évoquer dans cette présente note et pour donner envie au lecteur d’aller traverser cette très belle Histoire de l’Empathie, reprendre ici la conclusion de Jacques Hochmann et les fils qui se dégagent comme en rebond de cette clôture qui est en fait une réouverture d’importance sur la clinique comme sur la théorie… voire même du côté des politiques de santé !

18 L’empathie répond donc à la question « qu’est-ce que l’autre éprouve », « que croit-il, que désire-t-il, que pense-t-il ? ». À quoi on pourrait rajouter : « que me veut-il ? » « En quoi est il comme moi, éprouve-t-il comme moi ? » Cette tension interrogative passe par un geste vers l’autre pour connaître, comprendre ou expliquer son comportement. Cette empathie révèle une nécessité de changement de perspective (une façon de se mettre « à la place de ») mais elle n’implique pas nécessairement un partage de sentiments et encore moins une perte du sentiment de soi. L’adhésion ou l’appropriation de l’émotion d’autrui n’est pas obligatoire (cela relève plus de la sympathie). Laquelle sympathie d’ailleurs est plus autocentrée. Face à cet autre, j’éprouve à mon tour dans mon corps, quand et parce que je sympathise avec lui, des émotions similaires voire identiques. Si pour sympathiser l’empathie est nécessaire ; à l’inverse un fond de sympathie initiale et générique pour l’autre humain sous-tend le développement initial et de plus en plus différencié de l’empathie ; car une ébauche de participation relationnelle est indispensable pour envisager le monde du point de vue d’autrui…

19 La compassion, la contagion affective, l’identification, l’intuition, la résonnance, la théorie de l‘esprit, la perception, l’introspection, etc. mériteraient chacune dans ce kaléidoscope notionnel d’être différenciées ; et dans des définitions en « recouvrements » et « petites différences » de montrer aussi leurs zones d’inévitables redondances voire parfois de confusions théoriques. Toutes ces notions relevant d’évidence de logiques conceptuelles et de champs de pertinences radicalement étrangers voire contradictoires. Je renvoie aux différents chapitres de J. Hochmann, en retenant de son travail considérable l’intérêt de cerner cet enjeu majeur de la relation à l’autre tant dans le développement, la psychopathologie que la thérapeutique. Un autre formidable intérêt étant de favoriser voire de contraindre à confronter précisément les épistémologies et les zones de recouvrement c’est-à-dire de s’obliger aussi à lire et connaître l’autre. Ici, comme souvent ailleurs, le concept renvoie à la chose évoquée et nous renvoie à des processus théorisant qui vont eux-mêmes être impliqués du côté « empathique », le plus loin possible des guerres de chapelles et des belles ignorances. « Occasion de rapprochements conceptuels et de programmes théoriques communs qui articulent les processus émotionnels et cognitifs de manière inédite » (p. 176).

20 Plus loin encore, et tout en pourfendant les dérives médiatiques et les prétextes empathiques dans le management, la politique, et nombre d’extensions ou de revendications à l’empathie « généralisée » (et plus l’être humain est isolé dans un monde virtuel, plus il revendique la communication la plus profonde et la compréhension la plus entière et immédiate de l’autre dans un slogan « empathique » affadi et presque de l’ordre du déni) ; Hochmann plaide a contrario pour l’intérêt restreint mais considérable (et clairement recentré) de cette notion carrefour pour la psychiatrie et la psychopathologie, pour une psychopathologie interdisciplinaire et intégrative « à la Hochmann », une psychopathologie complexe et authentiquement pluridimensionnelle qui dénonce, « malgré ses prétentions à plus d’objectivité scientifique », « la perception naïve, a-théorique et aboutissant au simple remplissage administratif de grilles » d’une modélisation « massivement convertie à une conception de symptômes réduits à un simple dysfonctionnement instrumental localisé du cerveau sans aucune autre signification existentielle » (p. 181), aboutissant à des traitements comportementaux ou cognitivistes en simples redressements, apprentissages ou entrainements et re-médiations cognitives. Or, pour la fonction empathique comme pour toutes les autres fonctions cognitives et sociales, « les compétences de l’homme s’exercent de manière globale par la facilitation progressive de réseaux distribués où sous l’action d’un environnement « suffisamment bon », elles se réalisent en performances et se contextualisent en prenant sens les unes par rapport aux autres » (p. 182). « L’investissement de l’objet de connaissance, le plaisir d’apprendre et de symboliser dont le jeu de faire semblant et l’élation qui l’accompagne, sont des précurseurs essentiels au développement de la pensée » ; lui-même impensable en dehors de la relation à autrui et des interactions affectives avec un autre investi comme semblable et comme différent. Et Hochmann de conclure : « d’où l’importance de tenir compte de la réalité psychique du sujet en relation et de chercher à percevoir la signification du trouble dans la structure et l’histoire de ce sujet, ainsi que dans son adresse à autrui ». À cet endroit, les développements de Hochmann sur le paradigme autistique (pp. 154-163) sont (comme toujours chez cet auteur) d’une très grande acuité et d’une très grande force de pensée ; en même temps que les rappels sur les plus récents – développements neuroscientifiques et cognitivistes – dune grande clarté et d’une indéniable stimulation…

21 Je crois que l’auteur est moins enthousiaste (et je serais personnellement encore plus perplexe) pour faire de l’empathie un concept psychanalytique ; l’empathie même à être présente chez Freud (inévitablement comme enjeu relationnel et prélude à la relation transféro-contre-transférentiel) ne peut guère revendiquer d’être un authentique concept analytique. Absent et pour cause du Vocabulaire de Laplanche et Pontalis, ce n’est qu’asymptotiquement qu’on peut approcher une définition raisonnable et raisonnée de cette notion « empruntée » dans le champ psychanalytique.

22 Du côté psychanalytique, les utilisations de cette notion d’empathie ont en vérité essentiellement fait le lit de la perspective dite « inter-subjectiviste » depuis les héritages ferencziens d’origines, ceux après lui de C. Thompson et H. S. Sullivan, jusqu’aux travaux de Kohut et O. Renik. Chez tous ceux donc qui ont voulu (de la clinique à la technique et à la théorie) mettre l’accent sur la relation entre l’analysant et l’analyste ; sur « l’authenticité » du vécu ici et maintenant et de la parole énoncée par l’analysant. L’échange analytique visant moins tant pour eux les logiques de l‘inconscient et du sujet psychique dans l’interprétation du latent et via la respiration transféro-contre-transférentielle, plutôt que « l’échange réciproque égalitaire » ; interaction entre deux subjectivités donnant autant la parole aux associations du thérapeute et à son « implication » plutôt qu’à sa neutralité bienveillante ; tout ce mouvement accompagnant dès lors l’idée que l’empathie devient centrale et de manière bilatérale.

23 Dans une perspective beaucoup plus classique (et selon moi plus rigoureuse), Hochmann rappelle encore quelques précisions et utilisations de l’empathie dans le dispositif analysant. D. Widlöcher notamment explore « l’empathie composante » et « l’empathie disséquante » ; la première œuvrant selon Widlocher plus dans le registre des psychothérapies et donnant matière à une sorte de récit proposé alors par le thérapeute devant le patient et visant la livraison d’une image dans quoi celui-ci pourrait se reconnaître comme une traduction des enjeux internes méconnus par le patient et appréhendés donc en empathie « composante »… La seconde, l’empathie disséquante, ayant plus sa place dans le processus authentiquement analysant, en fournissant à l’analyse non pas une synthèse du récit du patient pour une forme globalement appréhendable, mais bien plus l’effet sur l’analyste de propos décousus, d’associations inattendues, de fragments narratifs isolés qui ne prendraient sens que dans une référence au travail psychique inconscient et à la mise en représentation de dynamiques pulsionnelles (l’écart ici avec le travail du contre-tranfert me paraît extraordinairement ténu). Ce différenciel composant-disséquant pouvant aussi être lu dans un renvoi 1/ soit au niveau d’une démarche intersubjective visant dans le jeu transféro-contretransfériel le sujet de l’inconscient (subjectivité émergente en train de se construire ou reconstruire au prix d’une déconstruction des identifications multiples déposées dans le Moi au cours de l’existence…). Pendant que 2/ la démarche interpersonnelle s’adresserait plus à des personnes « constituées » dont il s’agirait « simplement » d’accommoder les relations. Toutes ces différenciations notionnelles techniques et de niveau étant autant fécondes et fructueuses par certains aspects, que discutables par d’autres, car ces processus sont toujours et inévitablement associées dans le processus même de toute cure.

24 Le contre-transfert, quant à lui et en vérité, inverse totalement la flèche relationnelle et de l’attention qui de ce qu’éprouve l’autre (comme si on se mettait en l’autre où à la place de l’autre) se modifie en une attention à ce qui se passe en nous. Une attention interne (des vécus psychiques voire des représentations qui s‘imposent à nous jusqu’à une appréhension de vécus corporels profonds et troublants) ; tout en considérant ou en comprenant (c’est selon) que c’est de l’autre que vient ce « dépôt » et en déduisant non pas tant (ou pas seulement) une lecture du manifeste de l’autre à comprendre mais bien plus une entrée dans les logiques inconscientes et le matériel latent de l’analysant.

25 Un concept « carrefour » et une notion kaléidoscopique donc de l’empathie, qui, à être ainsi, comme décomposés dans le prisme érudit de J. Hochmann, nous permettent néanmoins de « dépasser la vision simplificatrice d’une simple résonnance émotionnelle automatique pour lui adjoindre la participation “exécutive” d’un niveau supérieur qui nous permet de décrypter derrière un acte les intentions d’autrui » (p. 176). Nous ne pouvons donc qu’inviter le lecteur à suivre pas à pas et chapitre après chapitre la quête archéologique autour de l’histoire et des différentes variances de l’empathie…

26 Quatre remarques enfin : peut-on donner une définition singulière et consensuelle de l’empathie ? Qui se suit derechef d’une autre question incidente peut-on donner une définition psychanalytique de l’empathie ? Et à cette double question je serais tenté de répondre après avoir lu Hochmann que « non » ! C’est une impossibilité intrinsèque à cette notion : son histoire, ses multiples incidences et ses niveaux l’interdisent en vérité. Et soit on propose une tentative de fusion approximative et asymptotique de cette définition qui par essence (et par son histoire) est multiple, insaisissable et évanescente. Soit on se pose juste la question – comme Hochmann le conclut – de ce qu’on peut faire de cela…

27 Au passage et ce sera ma seconde remarque : on doit toujours et à la fois différencier deux niveaux de l’empathie et de multiples concepts ou notions proximales mais différenciées ; et c’est plus par ce double étage et par ces différenciations conceptuelles que l’on approchera alors un peu de ce qu’est l’empathie : compréhension cognitive d’autrui (empathie sèche) ; compréhension affective d’autrui (empathie humide) dans des registres très conscients de l’activité psychique et relationnelle.

28 Par contre – et ce sera un troisième point d’envergure – la double dimension de l’empathie nous intéresse pour dire à la fois leur différenciel et la nécessaire inévitable et permanente articulation de ces deux registres ; et pour dégager une psychopathologie de la fonction empathique dans le développement de l’enfant et à travers quelques grands tableaux de psychopathologie générale. Et à cet endroit une psychopathologie « dynamique » éclairée par la psychanalyse se doit de mesurer la condensation relationnelle et intersubjective centrale de ladite empathie.

29 Enfin quatrième et dernière remarque tiré du côté de l’exercice analytique dans le dispositif analysant et au sein de la relation transférentielle. L’empathie se démarque de la notion de contre-transfert et elle peut se décliner comme préalable ou comme toile de fond d’un investissement et d’une écoute de l’autre sur fond de quoi la relation transféro-contre-transférentiel pourra se déplier

30 En cernant en tout cas les définitions multiples de l’empathie, Jacques Hochmann fait œuvre utile. Il permet de mettre en question les fausses évidences, les réductions simplificatrices d’une notion carrefour ; et nous oblige à ouvrir notre écoute… à notre propre écoute de l’autre… et à ses prérequis ; ou plus loin à nos voisinages théoriques et à nos nécessaires confrontations dans le champ multiple de la psychopathologie.

31 Fabien Joly


Date de mise en ligne : 31/03/2014

https://doi.org/10.3917/jpe.006.0251a